Janv. 1810. La querelle de Napoléon avec Joseph est la même que celle qu'il s'est attirée avec tous ses frères devenus rois. On peut remarquer que sous des formes différentes la querelle de Louis avec Napoléon se reproduisait en Espagne, et que Napoléon ne gagnait pas beaucoup à employer des frères comme instruments de sa domination, car malgré eux ils devenaient les représentants des intérêts qu'il voulait immoler à ses inflexibles desseins. Dans son frère Louis il avait vu se cabrer l'esprit mercantile et indépendant des Hollandais; dans Joseph il voyait se dresser une partie des souffrances de la malheureuse Espagne. Il était à craindre que dans l'un comme dans l'autre pays, la force des choses méconnue ne se soulevât bientôt avec une énergie vengeresse, dont les frères de Napoléon n'étaient, sans qu'ils s'en doutassent, sans qu'il s'en doutât lui-même, que les précurseurs fort adoucis.

Joseph et Napoléon se consolent de leurs peines actuelles par les espérances qu'ils ont conçues de la campagne de 1810. Quoi qu'il en soit, Joseph, en ce moment consolé par la victoire d'Ocaña et par la prise de Girone des chagrins de cette année, recevant de ses émissaires en Andalousie l'assurance que le midi de l'Espagne fatigué de l'agitation des partis ne demandait qu'à le voir pour se donner à lui, se flattait de toucher au terme de ses peines, et Napoléon, attendant un résultat décisif des grands moyens réunis pour 1810, se flattait de son côté de toucher au terme de ses sacrifices. L'espérance tempérait le désespoir de l'un, l'impérieuse colère de l'autre, et ils ne songeaient tous deux qu'à rendre aussi fructueuse que possible la campagne qui allait s'ouvrir.

Joseph veut commencer la campagne de 1810 par une expédition en Andalousie. Joseph voulait commencer cette campagne par une expédition en Andalousie. Ses ministres, Espagnols rattachés à la nouvelle dynastie, et gens de quelque mérite, tels que MM. O'Farrill, d'Azanza, d'Urquijo, pensant comme lui qu'il valait mieux la douceur que la force, qu'on avait besoin en Espagne de peu de Français et de beaucoup de millions, qu'il fallait y parler très-peu de Napoléon, beaucoup de Joseph, et jamais de démembrements de territoire, croyaient avoir trouvé dans une conquête de l'Andalousie une occasion de faire prévaloir leurs vues. Raisons de cette expédition. Écoutant des Espagnols établis à Séville qui leur peignaient l'Andalousie comme fatiguée du gouvernement de la junte, et prête à se rendre à la nouvelle royauté, ils se figuraient qu'on y arriverait sans résistance, que la force ayant peu de part à la conquête y conserverait peu d'empire, que Joseph par son art de gagner les cœurs serait le seul conquérant de cette belle province, qu'il en aurait la gloire et aussi le profit; que Grenade, Valence feraient bientôt comme Séville, et Cadix comme toutes trois; qu'il aurait ainsi presque tout le midi de l'Espagne sous son autorité directe; qu'il pourrait s'y procurer des ressources financières, que dans ces ressources et dans l'éloignement il trouverait une certaine indépendance de son frère; qu'en un mot il ne commencerait à être roi d'Espagne qu'en Andalousie, et que là serait le triomphe de son système, de sa personne, de sa royauté. Joseph, auquel il avait été aisé de persuader ces choses, demandait avec instance à Paris la permission de faire la conquête de l'Andalousie. Le maréchal Soult y voyant les mêmes facilités, surtout depuis que les Anglais semblaient s'enfoncer en Portugal, désirant ce succès pour effacer le souvenir d'Oporto, appuyait auprès de Napoléon l'idée d'une expédition en Andalousie, et pour y encourager davantage Joseph se conduisait à son égard en lieutenant soumis et dévoué.

Napoléon, justement préoccupé de la pensée de concentrer toutes les forces disponibles contre les Anglais, résiste d'abord à l'expédition d'Andalousie. Napoléon hésitait pourtant, ce qui n'était pas sa coutume lorsqu'il s'agissait de résolutions militaires. Il était sensible aux avantages de posséder sur-le-champ l'Andalousie, et peut-être par l'entraînement de l'exemple les royaumes de Valence, de Murcie, de Grenade, ce qui lui aurait soumis d'un seul coup tout le midi de la Péninsule. Mais son grand sens militaire le portait à penser que le premier, le plus capital ennemi en Espagne c'étaient les Anglais; qu'il fallait avant toute autre chose s'attacher à les vaincre pour les forcer à se rembarquer; qu'eux expulsés de la Péninsule, il serait facile de se rabattre du Portugal où il aurait fallu les poursuivre, sur l'Andalousie où les Espagnols restés seuls seraient sans force, et même sans courage pour résister; que s'ils essayaient de se défendre quelques jours encore, cette défense ne serait pas de longue durée, car l'expulsion des Anglais amènerait inévitablement la paix générale, et la paix générale conclue, les passions des Espagnols seraient un feu sans aliment destiné bientôt à s'éteindre. Marcher tout de suite et avant tout aux Anglais, était donc, selon lui, le plan le plus politique et le plus militaire à la fois, et c'est, en effet, dans ces vues qu'il avait préparé une masse accablante de forces pour se jeter tout d'abord sur lord Wellington. Raisons qui, contre son usage, font hésiter Napoléon dans ses plans militaires. Malheureusement il se laissa détourner de ce projet salutaire par l'assurance qu'on envahirait la Manche et l'Andalousie sans coup férir, que ce serait dès lors une marche sans obstacle qui procurerait les richesses de Grenade et de Séville, et en outre le port de Cadix, qui ôterait ainsi aux Anglais la ressource de s'établir dans ce grand port, car il y avait à craindre, si on les chassait du Portugal avant de posséder l'Andalousie, qu'ils ne s'embarquassent à Lisbonne pour revenir à Cadix, ce qui eût été un fâcheux incident. Il se laissa vaincre surtout par la raison que les troupes qu'il acheminait vers la Péninsule, et qui devaient envahir le Portugal, n'y étaient pas rendues encore, qu'elles n'y seraient pas en état d'agir avant le mois d'avril ou de mai, qu'alors l'expédition d'Andalousie, pour laquelle on ne demandait que quinze jours, serait finie, et que les forces qu'on y aurait employées, ramenées du côté de Badajoz, se trouveraient toutes portées vers le Portugal, et pourraient seconder par la gauche du Tage celles qu'on y ferait descendre par la droite. Après avoir hésité, Napoléon consent à l'expédition d'Andalousie. Napoléon, ne prévoyant point alors combien serait grande la consommation des hommes lorsqu'on s'étendrait dans cette contrée dévorante, et ne considérant l'expédition d'Andalousie que comme un emploi momentané des belles troupes qu'il avait autour de Madrid, emploi qui permettrait de les reporter immédiatement de Séville vers Lisbonne, consentit à l'expédition d'Andalousie, sans se douter des conséquences de cette fatale résolution. Ainsi qu'on l'a vu précédemment, il avait préparé environ 120 mille hommes de renfort pour l'Espagne, et il songeait à élever ce renfort à 150 mille. Ces 150 mille hommes, tous en marche, avaient été fournis de la manière suivante.

Origine et composition des renforts envoyés en Espagne pour la campagne de 1810. D'abord on avait jeté dans les dépôts qui étaient cantonnés le long des côtes de Bretagne et des Pyrénées, et dont les régiments appartenaient les uns à l'armée de Portugal, les autres aux armées d'Espagne, les 36 mille conscrits levés quelques jours avant la paix de Vienne pour les besoins de la Péninsule. Ces dépôts avaient pu fournir sur-le-champ en conscrits des précédentes classes déjà instruits 25 mille hommes d'infanterie, que les 36 mille conscrits avaient remplacés immédiatement. Napoléon avait formé de ces 25 mille recrues deux belles divisions, l'une sous le général Loison, vieil officier plein de vigueur qui avait fait la campagne d'Oporto, l'autre sous le général Reynier, officier distingué de l'armée du Rhin, peu employé depuis les événements d'Égypte, et plus savant qu'heureux à la guerre.

Ces deux divisions, envoyées en toute hâte, avaient servi d'abord à relever une foule de détachements retenus dans les provinces du Nord et enlevés ainsi aux corps qu'ils étaient destinés à recruter. L'une des deux, celle du général Reynier, avait été dissoute, et les bataillons dont elle était composée expédiés à leurs régiments. L'autre, toute formée de bataillons du 6e corps, avait été donnée à ce corps pour lui composer une troisième division, sous les ordres du général Loison. Napoléon se proposait de porter le 6e corps à 30 mille hommes et d'en faire, sous le maréchal Ney, un élément principal de la grande armée de Portugal, qu'il voulait opposer aux Anglais. Aussi, après avoir entendu le maréchal Ney, l'avait-il obligé à partir de Paris, lui disant qu'il n'avait pas de meilleur emploi à faire de son énergie que de le renvoyer en Espagne pour y servir contre les Anglais. Le maréchal était en effet venu se remettre à la tête du 6e corps renforcé, et avait établi son quartier général à Salamanque.

À ce premier envoi exécuté d'urgence, Napoléon en avait ajouté un autre. Il avait antérieurement réuni en Souabe, sous les ordres du général Junot, un certain nombre de troisièmes et quatrièmes bataillons des régiments servant en Espagne, afin de composer une réserve en vue de la guerre d'Autriche. Il venait depuis la paix de les acheminer de nouveau vers les Pyrénées après les avoir recrutés en route, les uns pour rejoindre en Espagne leurs régiments respectifs quand le voisinage des campements le permettrait, les autres pour former sous Junot un second corps de trente mille hommes, destiné à faire partie de l'armée de Portugal. Il restait une troisième ressource dans les dépôts d'infanterie stationnés sur l'Elbe et sur le Rhin, et contenant une foule de jeunes gens déjà instruits et n'ayant plus d'emploi dans le Nord. Des cadres détachés de ces dépôts devaient les conduire en Espagne, et après les y avoir déposés revenir au Nord, leur séjour habituel. Ces diverses combinaisons pouvaient procurer environ 80 mille hommes d'infanterie. Les dragons, dont les troisièmes et quatrièmes escadrons, au nombre de quarante-huit, allaient retourner en Espagne d'où ils avaient été éloignés un moment, devaient fournir 9 à 10 mille cavaliers. Les dépôts de douze régiments de cavalerie légère, consacrés à l'Espagne, devaient de leur côté en fournir 5 à 6 mille. Les troupes du train, du génie et de l'artillerie portaient à plus de 100 mille hommes le renfort total. Quinze à dix-huit mille hommes de la garde déjà partis, sept à huit mille tirés du Piémont, où résidaient les dépôts de l'armée de Catalogne, complétaient les 125 mille hommes dont la réunion était projetée. Restaient enfin deux belles divisions, celles qui, dans la dernière campagne d'Autriche, avaient servi sous le maréchal Oudinot, à côté de l'héroïque division Saint-Hilaire, et appris la guerre à Essling et à Wagram. Elles étaient composées de quatrièmes bataillons. Ceux qui appartenaient à des régiments stationnés dans le Nord en avaient été détachés pour retourner à leurs corps. Ceux qui appartenaient à des régiments servant en Espagne avaient été acheminés vers l'ouest de la France, où ils se reposaient sous le général Drouet (comte d'Erlon), prêts à former une nouvelle réserve à la suite de la grande armée de Portugal. C'est ainsi que Napoléon entendait se procurer le renfort de 150 mille hommes qu'il voulait envoyer dans la Péninsule en 1810, et qui complétait la masse de plus de 400 mille hommes dévoués à cette guerre dévorante.

Pensée de Napoléon en permettant l'expédition d'Andalousie. Napoléon en permettant l'expédition d'Andalousie, que Joseph devait exécuter avec 70 mille vieux soldats réunis sous Madrid, avait pensé que 30 mille au moins de ces soldats pourraient se détacher, l'expédition terminée, et se porter vers l'Alentejo; que ces 30 mille hommes se dirigeant sur Lisbonne par la gauche du Tage, tandis que Masséna y marcherait par la droite avec les 60 mille hommes de Ney et de Junot, avec les 15 mille de la garde, avec les 10,000 cavaliers de Montbrun, sans parler de la réserve de Drouet, il serait impossible aux Anglais de résister à une masse aussi accablante de forces, et que leur embarquement devenu inévitable, la campagne de 1810 serait peut-être la dernière de la guerre d'Espagne. Avant d'avoir appris par une cruelle expérience ce que devenaient les armées sous le climat de la Péninsule, on pouvait concevoir ces espérances même avec la grande clairvoyance de Napoléon!

En conséquence, sans se détourner de son objet essentiel, qui était toujours l'expulsion des Anglais, Napoléon permit l'expédition d'Andalousie, laquelle ne devait être à ses yeux que l'emploi utile des troupes concentrées autour de Madrid, pendant que se réuniraient en Castille les éléments de la grande armée de Portugal destinée à marcher sur Lisbonne sous la conduite de l'illustre Masséna.

Instructions données par Napoléon à Joseph pour l'expédition d'Andalousie. En consentant à l'expédition d'Andalousie, Napoléon prescrivit à Joseph les précautions à observer dans cette opération. Il lui ordonna de marcher avec trois corps, le 4e sous le général Sébastiani, le 5e sous le maréchal Mortier, le 1er sous le maréchal Victor, la division Dessoles restant en réserve. Quant au 2e, qui avait successivement passé des mains du maréchal Soult à celles du général Heudelet, et tout récemment à celles du général Reynier, il lui enjoignit de le laisser sur le Tage, vis-à-vis d'Alcantara, afin d'observer les Anglais, dont on ne pouvait guère discerner les projets d'après leur mouvement rétrograde en Portugal. Napoléon lui recommanda d'emmener du gros canon, afin de n'être pas arrêté devant Séville, comme le maréchal Moncey l'avait été devant Valence par le défaut d'artillerie de siége. Avec les trois corps qu'il emmenait, avec les anciennes divisions de dragons, Joseph allait avoir environ 60 mille hommes, sans compter la réserve du général Dessoles qui devait garder ses derrières, sans compter le corps d'observation du général Reynier qui devait veiller sur sa droite, ce qui faisait un total de 80 mille hommes au moins. C'était beaucoup plus qu'il n'en fallait, dans l'état des forces des Espagnols, pour envahir l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de Grenade et de Murcie. Garder ces provinces était une autre tâche, à laquelle on ne pensait pas encore dans le moment.