Impossibilité de s'emparer de Cadix autrement que par un grand siége. C'est dans cette situation que le 1er corps, sous la conduite du maréchal Victor, arriva devant le canal de Santi-Petri, trois ou quatre jours après l'entrée des Français à Séville. S'il eût paru devant Cadix avec des forces imposantes, quand le gouvernement, les armées, les esprits les plus ardents se trouvaient encore à Séville, peut-être il eût réussi à surprendre la place et à en décider la reddition. Mais depuis que les membres de tous les pouvoirs, depuis que des troupes nombreuses et les têtes les plus exaltées de l'Espagne avaient eu le temps de se rassembler à Cadix, depuis que les Anglais étaient accourus, il y aurait eu folie à espérer la reddition. Aussi malgré quelques menées secrètes, les réponses publiques furent-elles hautaines et même outrageantes, et il fallut se décider à faire les préparatifs d'un siége long et difficile.

Description de Cadix et de l'île de Léon. Tout le monde connaît le site de cette grande place maritime, centre de l'antique puissance navale de l'Espagne, et assise aux bouches du Guadalquivir comme Venise l'est aux bouches du Pô et de la Brenta. (Voir la carte no 52.) Une espèce de rocher peu élevé, dominant la mer de quelques centaines de pieds, terminé en plateau dans tous les sens, couvert de nombreuses et riches habitations, forme la ville même de Cadix, et puis par une langue de terre plate et sablonneuse se rattache aux vastes lagunes qui bordent la côte méridionale d'Espagne. L'espace de mer compris entre Cadix et ces lagunes forme la rade intérieure. Au milieu de ces lagunes, les unes cultivées, les autres couvertes de salines, s'élève le célèbre arsenal de la Caraque, communiquant avec la rade par plusieurs grandes passes. Tout autour de ces lagunes un canal large, profond, aussi difficile à franchir qu'une rivière, s'étendant de Puerto-Real au fort de Santi-Petri, sépare de la terre ferme cet ensemble d'établissements, excepté le corps même de la Caraque, et trace la limite derrière laquelle se trouve ce qu'on appelle l'île de Léon. Difficultés du siége de Cadix. Or pour enlever cette île et la ville de Cadix elle-même, il fallait passer de vive force le canal de Santi-Petri, devant une armée ennemie et malgré les nombreuses flottilles des Espagnols et des Anglais, puis s'avancer à travers les lagunes en franchissant une multitude de fossés tous faciles à défendre, conquérir l'un après l'autre les bâtiments de la Caraque situés au delà du canal, et enfin cheminer sur la langue de terre qui conduit au rocher de Cadix, en prenant au moyen d'une attaque régulière les fortifications dont elle est couverte.

Mars 1810. Il est vrai que de quelques points saillants du rivage, comme celui du Trocadéro situé à droite et en dehors du canal de Santi-Petri, on pouvait envoyer des projectiles incendiaires sur Cadix, et peut-être s'épargner une attaque directe et régulière. Mais c'était une opération très-difficile, très-douteuse, et qui en exigeait préalablement bien d'autres. Ainsi il fallait d'abord s'emparer du Trocadéro pour rétablir le fort de Matagorda, d'où il était possible de tirer sur Cadix, puis établir le long du canal de Santi-Petri une suite de petits camps retranchés, afin de former l'investissement de l'île de Léon. L'artillerie nécessaire pour armer ces divers ouvrages, il fallait la faire venir de Séville, et même la fondre en partie dans l'arsenal de cette ville, parce que celle qui s'y trouvait n'était pas d'un assez fort calibre. Les mortiers à grande portée n'existaient pas à Séville, et on était réduit à les créer. Enfin on ne pouvait se dispenser de construire une flottille, soit pour franchir le canal de Santi-Petri, soit pour traverser la rade intérieure au moment de l'attaque décisive, soit aussi pour tenir à distance les flottilles ennemies, qui ne manqueraient pas de venir contrarier les travaux des assiégeants et de canonner leurs ouvrages. On avait à Puerto-Real, à Puerto-Santa-Maria, à la Caraque elle-même (dans la partie en deçà du canal), les éléments d'une flottille, bien que les Espagnols à notre approche eussent fait passer tous leurs bâtiments de la rade intérieure que nous pouvions atteindre avec nos projectiles, dans la rade extérieure qui échappait entièrement à nos feux. Indépendamment du matériel de cette flottille, nous avions dans les marins de la garde un personnel tout organisé pour la manœuvrer. Dissémination de l'armée française entre Grenade, Cadix, Séville et Badajoz. Mais il fallait bien du temps pour réunir ces moyens d'attaque si divers, et une considération frappait tous les esprits, maintenant qu'on était répandu dans cette immense contrée qui de Murcie s'étend à Grenade, de Grenade à Cadix, de Cadix à Séville, de Séville à Badajoz, c'est que notre belle armée, deux fois plus considérable au moins qu'il ne fallait pour envahir le midi de l'Espagne, suffirait difficilement pour le garder. Le maréchal Victor avec 20 mille hommes avait à peine de quoi former l'investissement de l'île de Léon et de quoi contenir la garnison de cette île, plus nombreuse mais heureusement moins vaillante que le 1er corps; et s'il avait assez de troupes pour préparer le siége, il n'en pouvait pas avoir assez pour l'exécuter. Le 5e corps, sous le maréchal Mortier, obligé de fournir une garnison à Séville et un corps d'observation devant Badajoz, devait rencontrer de grandes difficultés dans l'accomplissement de cette double tâche. Le général Sébastiani avec le 4e corps, obligé de tenir Malaga, d'occuper Grenade, de faire face aux insurgés de Murcie qui s'appuyaient sur les Valenciens, n'avait pas un soldat de trop. La division Dessoles, qu'on avait postée aux gorges de la Sierra-Morena, afin de protéger la ligne de communication, y devait être employée tout entière, car elle avait à garder, outre les défilés de la Sierra-Morena, Jaen, qui commande la route de Grenade, et les plaines de la Manche, qu'il faut traverser pour se rendre à Madrid. Mais il fallait aussi à Madrid, où l'on n'avait laissé que quelques Espagnols et des malades, une garnison française. La division Dessoles, chargée de la fournir, allait donc se trouver partagée entre ces deux tâches, en restant probablement insuffisante pour les remplir toutes deux. Enfin le 2e corps, sous le général Reynier, établi sur le Tage, entre Almaraz, Truxillo, Alcantara, ne pouvait sans imprudence être retiré de ce poste, car c'est par là que les Anglais avaient passé l'année précédente pour se rendre d'Abrantès à Talavera. Tout au plus pourrait-on, en laissant ce corps sur le Tage, le porter plus avant en Portugal, si une armée française s'avançait sur Lisbonne, et le joindre même à elle; mais alors le cours entier du Tage, de Madrid à Alcantara, resterait livré aux innombrables coureurs de Salamanque, d'Avila, de Plasencia, de l'Estrémadure. Voilà donc cette nombreuse et belle armée, la plus vaillante de toutes celles de l'Empire, n'ayant de rivale que le corps du maréchal Davout en Hanovre, qui, au nombre de 80 mille hommes environ, était déjà dispersée entre les provinces de Grenade, de l'Andalousie, de l'Estrémadure, au point de n'être en force nulle part, et de ne pouvoir certainement prêter aucun secours à l'armée qui en Portugal allait agir contre les Anglais! L'espérance d'en pouvoir reporter une partie vers Lisbonne, qui avait décidé Napoléon à consentir à l'expédition d'Andalousie, devait par conséquent s'évanouir bientôt, et faire place à la crainte de la voir même insuffisante pour la garde de l'Andalousie.

Déjà en effet la garnison de Cadix s'agitait, et montrait des têtes de colonnes au point de faire craindre de subites apparitions sur la terre ferme. Les populations à moitié sauvages des montagnes de Ronda, accrues des contrebandiers de Gibraltar, parcouraient et ravageaient la campagne. Les corps réfugiés dans Badajoz, réunis à un fort détachement anglais, prouvaient par leurs mouvements que nulle part les Espagnols ne voulaient rester oisifs.

La nouvelle régence, gouvernant l'insurrection du milieu des lagunes de Cadix, avait chargé le marquis de La Romana de prendre le commandement des troupes de l'Estrémadure campées autour de Badajoz. Cette même régence avait appelé le général Blake de la Catalogne, où elle l'avait remplacé par le général O'Donnell, et l'avait mis à la tête de l'armée du centre, dont les débris s'étaient réfugiés dans le royaume de Murcie à la suite du général Areizaga. Blake devait les rallier, et, de concert avec la garnison de Cadix, diriger des expéditions sur Grenade, sur Séville, partout enfin où il pourrait, afin de soutenir les guérillas de Ronda. Il faut ajouter que la double diversion ordonnée sur nos ailes, et consistant à pousser le maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, le général Suchet sur Valence, n'avait point réussi.

Vaines tentatives du maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et du général Suchet sur Valence. L'ordre irréfléchi donné au maréchal Ney, d'aller attaquer l'importante place de Ciudad-Rodrigo sans artillerie de siége, et dans le voisinage des Anglais qui s'étaient reportés vers le nord du Portugal, n'avait pu amener qu'une vaine bravade. Le maréchal Ney avait dû se borner à envoyer contre les murs de la place quelques boulets avec son artillerie de campagne, et à sommer ensuite le gouverneur, qui avait fait à sa sommation la réponse que méritait une pareille tentative. Il était revenu à Salamanque. Le général Suchet, croyant que l'ordre de marcher sur Valence était concerté avec Napoléon, et devait prévaloir sur celui d'assiéger Lerida, Mequinenza, Tortose, s'était avancé en deux colonnes, l'une le long de la mer, l'autre par les montagnes de Teruel, et après leur jonction opérée à Murviedro, s'était montré devant Valence. Il s'était même emparé du faubourg du Grao, et avait lancé des boulets dans la ville, que plus d'un avis présentait comme disposée à se rendre. Mais les Valenciens, pour toute réponse, avaient arrêté, persécuté les habitants supposés douteux, ou portés à la paix, notamment l'archevêque de Valence, et avaient opposé une résistance que, sans grosse artillerie, on ne pouvait vaincre. Le général Suchet avait dû se retirer en toute hâte vers l'Aragon. C'était la seconde armée française (en comptant celle du maréchal Moncey) qui, après s'être montrée devant Valence, était obligée de rétrograder sans avoir pu forcer les portes de cette orgueilleuse ville. L'exaltation des Valenciens en devait être singulièrement augmentée.

Voyage de Joseph en Andalousie. Ses illusions sur son établissement dans cette province. Toutefois on n'avait rien à craindre en Andalousie, avec l'armée qu'on y avait réunie, et le mal, bien grand il est vrai, se réduisait à paralyser 80 mille vieux soldats. Pour le moment on dominait tout à fait de Murcie à Grenade, de Grenade à Cordoue, de Cordoue à Séville. Ces importantes cités étaient soumises et payaient l'impôt. Joseph se promenait en roi de l'une à l'autre, et, la curiosité attirant autour de lui une certaine affluence, la fatigue de la guerre lui procurant quelques adhésions, il faisait un voyage que ses courtisans disaient triomphal, que les hommes sensés considéraient comme peu significatif. Il faut reconnaître cependant que la mobile et inconséquente populace des villes, tout en détestant les Français, applaudissait ce roi français de manière à lui faire illusion. Aussi ses flatteurs ne manquaient-ils pas de répéter qu'on avait bien raison de penser qu'il obtiendrait plus avec sa grâce personnelle et sa bonté que Napoléon avec ses terribles soldats, et que si on le laissait faire il aurait bientôt subjugué l'Espagne, oubliant, lorsqu'ils parlaient ainsi, qu'ils avaient autour d'eux 80 mille de ces terribles soldats pour les protéger, et pour ménager au roi Joseph le moyen d'essayer ses charmes sur le peuple de l'Andalousie. Joseph était donc satisfait, et le maréchal Soult se flattait d'avoir beaucoup ajouté à la somme des titres dont il croyait avoir besoin devant le sévère tribunal de Napoléon.

Nouvelles imprévues qui viennent surprendre Joseph en Andalousie. Mais tandis qu'ils s'applaudissaient l'un et l'autre d'avoir exécuté cette expédition d'Andalousie, un coup de foudre parti de Paris venait changer les joies de Joseph en amères tristesses. L'expédition d'Andalousie avait rempli en Espagne les premiers mois de 1810, et c'était le moment même des plus graves démêlés avec la Hollande. Napoléon n'avait pas seulement des contestations avec le roi Louis, il en avait avec le roi Jérôme pour le Hanovre, et pour l'exécution des conditions financières attachées à la cession de ce pays. Fatigué de rencontrer auprès de ses frères des difficultés incessantes, ne sachant pas reconnaître qu'ils n'étaient en réalité que les agents passifs de la résistance des choses, il se livrait à leur égard aux plus vives colères, et s'en prenait à eux non-seulement de leurs fautes mais des siennes, car, après tout, les obstacles contre lesquels il se heurtait à chaque pas, qui les avait créés, sinon lui, en voulant partout tenter l'impossible? Dans ces dispositions irritables, recevant une multitude de rapports sur la cour de Joseph, sur le langage qu'on y tenait, sur le système qu'on cherchait à y faire prévaloir, sur quelques largesses accordées à certains favoris, il prit des mesures fort dures, et qui n'étaient pas de nature à faciliter la tâche de Joseph en Espagne. D'abord il trouva très-mauvais qu'on eût détourné le général Suchet du siége de Lerida, pour le porter sans grosse artillerie sur Valence, ce qui avait exposé l'armée française à paraître deux fois en vain devant les murs de cette ville. Il blâma Joseph, il blâma le général lui-même, et lui défendit dorénavant d'obéir à aucune autre autorité qu'à celle de Paris. Il désapprouva également l'imprudente pointe ordonnée au maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et cette fois encore attribua la faute à l'état-major de Madrid qui avait prescrit ce mouvement. Mais c'était là le moins fâcheux.

Voir donner de l'argent, quelque peu que ce fût, à des favoris, quand les ressources manquaient partout, lui avait déplu au delà de toute expression. Puisqu'on trouve, disait-il, de quoi donner à des oisifs, à des intrigants, on doit pouvoir nourrir les soldats qui prodiguent leur sang au roi Joseph; et puisqu'on ne veut pas pourvoir à leurs besoins, je vais y pourvoir moi-même.—Cela dit, Napoléon convertit en gouvernements militaires les provinces de l'Èbre, avec la pensée de les réunir plus tard à la France. il convertit en gouvernements militaires la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la Biscaye, qui comprenaient les quatre provinces à la gauche de l'Èbre. Il établit que, dans ces gouvernements, les généraux commandants exerceraient l'autorité, tant civile que militaire, qu'ils percevraient tous les revenus pour le compte de la caisse de l'armée, et n'auraient avec l'autorité de Madrid que des relations de déférence apparente, mais aucune relation d'obéissance ou de comptabilité. C'était à lui seul que les chefs de corps, Augereau, Suchet, Reille, Thouvenot, devaient rendre compte de leurs actes, et de lui seul qu'ils devaient recevoir leurs instructions. Après avoir ainsi pris possession militaire des territoires situés à la gauche de l'Èbre, Napoléon écrivit en secret à chacun des généraux pour leur communiquer sa véritable pensée, qui était de réunir la rive gauche de l'Èbre à la France, afin de s'indemniser des sacrifices qu'il faisait pour assurer la couronne d'Espagne sur la tête de son frère. Toutefois ne voulant pas annoncer encore ce projet, il leur recommanda la plus grande discrétion; mais, dans le cas où on leur enverrait de Madrid des ordres contraires à ceux de Paris, il les autorisa à déclarer qu'ils avaient reçu défense d'obéir au gouvernement espagnol, et injonction de n'obéir qu'au gouvernement français. Une pareille résolution était fort grave, non-seulement pour l'Espagne, mais pour l'Europe. Il semblait, en effet, que Napoléon, insatiable dans la paix comme dans la guerre, quand il ne conquérait point par son épée, voulait conquérir par ses décrets. Il venait de réunir à l'Empire la Toscane, les États romains, la Hollande. Il songeait en ce moment, sans en parler, à faire de même pour le Valais et les villes anséatiques. Ajouter encore à ces acquisitions le revers des Pyrénées jusqu'à l'Èbre, c'était dire au monde que rien ne pouvait échapper à son avidité, et que toute terre sur laquelle se portait son terrible regard était une terre perdue pour son possesseur, ce possesseur fût-il même un frère! Prétendre que la gauche de l'Èbre devait devenir l'indemnité des dépenses de la France en Espagne, était une étrange dérision! Sans doute, si Napoléon avait laissé Ferdinand sur le trône, qu'il l'eût aidé par exemple à conquérir le Portugal sur les Anglais, et qu'il lui eût demandé la rive gauche de l'Èbre en dédommagement, on aurait pu le concevoir, sauf les justes ombrages de l'Espagne et de l'Europe! mais imposer à l'Espagne une dynastie malgré elle, forcer presque cette dynastie à régner (car Joseph n'était guère moins contraint que les Espagnols), et puis demander à l'une et à l'autre de payer ce bienfait d'un démembrement de territoire, était une véritable folie d'ambition! c'était ajouter aux causes nombreuses qui excitaient la haine des Espagnols contre nous une cause plus puissante que toutes les autres, celle de voir cette péninsule si chère à leur cœur, envahie, morcelée par un ambitieux voisin, qui, après les avoir privés de leur dynastie, les privait en outre d'une partie de leur territoire. C'était enfin réduire au désespoir et rejeter à jamais dans les rangs de l'insurrection tous ceux que l'espérance d'un meilleur régime, le besoin vivement senti d'une régénération politique, avaient rattachés un moment à la nouvelle dynastie.

Le secret ordonné aux généraux relativement à la réunion des quatre provinces n'était pas longtemps possible. L'établissement des gouvernements militaires dans ces provinces aurait suffi seul, à défaut de toute indiscrétion, pour révéler la véritable pensée de Napoléon, et personne, en effet, ne s'y trompa, comme on le verra bientôt. Du reste, Napoléon ne s'en tint pas à cette mesure. Il en prit d'autres qui limitèrent aux portes mêmes de Madrid l'autorité royale de Joseph. En dehors des commandements ci-dessus mentionnés, il divisa les armées agissantes en trois, une du midi, une du centre, une du Portugal. Il plaça à la tête de l'armée du midi le maréchal Soult, dont, après réflexion, il avait renoncé à rechercher la conduite à Oporto, et lui confia les 4e, 1er et 5e corps, qui occupaient Grenade, l'Andalousie, l'Estrémadure. Il composa l'armée du centre de la seule division Dessoles, y ajouta les dépôts généralement établis à Madrid, et la confia à Joseph. Enfin celle du Portugal dut se trouver formée, ainsi qu'on l'a vu, de toutes les troupes réunies ou à réunir dans le nord, pour marcher sur Lisbonne, sous les ordres du maréchal Masséna. Chacun des généraux commandant ces armées agissantes, ayant l'autorité qui appartient à tout chef d'une force armée sur le terrain où il opère, ne devait obéir qu'au ministère français, c'est-à-dire à Napoléon lui-même, qui avait déjà pris le titre de commandant suprême des armées d'Espagne, et avait nommé le prince Berthier son major général. L'autorité de Joseph réduite en Espagne au commandement de l'armée du centre. Ainsi Joseph n'avait rien à ordonner aux gouverneurs généraux des provinces de l'Èbre, rien aux chefs des trois armées agissantes; seulement, comme chef de l'armée du centre, il avait à l'égard de celle-ci le droit de donner des ordres; mais elle était la moins nombreuse, n'avait qu'une tâche insignifiante, et se composait de 20 à 25 mille hommes, sains ou malades, dont 12 mille au plus en état d'agir. On ne pouvait rendre son autorité ni plus restreinte ni plus nominale, et ce n'était pas assurément une manière de le relever aux yeux des Espagnols. De plus, les prescriptions relatives aux finances furent aussi sévères que les prescriptions relatives à la hiérarchie militaire. Les revenus recueillis dans les provinces de l'Èbre furent alloués aux armées qui les occupaient. Les armées agissantes durent se nourrir sur le pays où elles faisaient la guerre, et comme il était possible qu'elles ne trouvassent pas assez de numéraire pour leur solde, Napoléon consentit à envoyer en Espagne deux millions par mois seulement. Dès lors Joseph, déjà réduit sous le rapport du commandement aux troupes stationnées autour de Madrid, allait être réduit pour les revenus à ce qui se percevait à Madrid même, c'est-à-dire à l'octroi de cette capitale, et la haine que lui portaient les Espagnols, non à cause de lui, mais de l'invasion étrangère dont il était le représentant, allait se convertir en un sentiment plus redoutable encore, celui du mépris.