Masséna diffère de quelques jours l'attaque d'Alméida, afin de se donner le temps de préparer le matériel du siége. Ciudad-Rodrigo pris, il fallait attaquer Alméida. Mais cette fois le maréchal Masséna était décidé à ne rien brusquer, et à ne pas perdre du temps à force de vouloir en économiser. Ciudad-Rodrigo était tombé le 9 juillet; on ne pouvait pas commencer les opérations offensives avant la fin des chaleurs, c'est-à-dire avant le mois de septembre. On avait donc les mois de juillet et d'août pour assiéger Alméida, et il résolut de retourner de sa personne à Salamanque, afin d'achever la formation de ses magasins, la réunion de ses moyens de transport, et la création d'un parc de grosse artillerie plus complet que celui dont on s'était servi contre Ciudad-Rodrigo. On disait Alméida encore mieux fortifié et mieux armé que Ciudad-Rodrigo, et il ne voulait en entreprendre le siége qu'après avoir réuni tous les moyens de le conduire rapidement.

Avant de quitter Ciudad-Rodrigo il ordonna la réparation des brèches et la mise en état de défense de la place. La ville contenait les habitants les plus riches de la contrée réfugiés dans ses murs. Masséna frappa sur eux une contribution de 500 mille francs, dont il avait un urgent besoin pour payer les dépenses de l'artillerie et du génie, et immédiatement après il retourna à Salamanque, où, en son absence, les choses les plus pressantes avaient fait peu de progrès, non pas que ses agents eussent manqué d'activité, mais parce qu'ils avaient manqué d'autorité pour lever les obstacles. Ses troupes, par suite de la concentration autour de Ciudad-Rodrigo, ayant été remplacées à Léon par celles du général Kellermann, et à Valladolid par celles de la garde, on ne voulait pas lui livrer le produit des contributions perçues au nom de l'armée de Portugal. Il fallut faire acte d'autorité si on voulait assurer la rentrée des fonds qui appartenaient à cette armée, et le maréchal Masséna se vit contraint de forcer la caisse des payeurs pour en tirer les fonds qu'on y avait déposés indûment. Le maréchal Masséna avait de la répugnance à se compromettre dans des affaires de ce genre, depuis les rudes leçons que Napoléon lui avait données en Italie, et cette violation obligée des caisses du payeur fut pour lui une nouvelle cause de dégoût. Il s'y résigna cependant, et grâce à ce qu'il obtint par ce moyen, grâce à un envoi de fonds de Paris, il fit acquitter quelques mois de la solde arriérée, sans pouvoir néanmoins l'acquitter en entier. Le 2e corps resta encore créancier de trois mois de solde, le 6e et le 8e de deux. Masséna parvint ensuite à rassembler des grains, des bœufs, des mulets, surtout des ânes, et put espérer d'entrer en Portugal avec vingt jours de vivres, dont moitié sur le dos des soldats, moitié sur des bêtes de somme, en laissant les places de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida approvisionnées pour plusieurs mois. Il réunit en outre une soixantaine de pièces de grosse artillerie, et les achemina de Ciudad-Rodrigo sur Alméida. Les blés étant mûrs, il se procura des faucilles dans le pays, et fit faire la moisson par les 6e et 8e corps. Ce genre d'occupation ne déplaisait pas au soldat, et devait lui valoir quelque abondance, car cette année la moisson était en Espagne de la plus grande beauté. Malheureusement il y avait moitié des terres ou demeurée sans semence, ou dévastée d'avance par la pâture en vert à laquelle on avait eu recours afin de nourrir les chevaux. Cependant ce qui restait devait fournir outre l'alimentation présente, un utile complément pour les magasins.

Le matériel du siége étant prêt, on se porte sur Alméida. Pendant ce temps le général en chef avait ordonné qu'on procédât à l'investissement d'Alméida. Le maréchal Ney s'était avancé avec le 6e corps, suivi du 8e, pour refouler les Anglais sur la Coa, petite rivière qui, comme l'Aguéda, coule de la Sierra de Gata (ou Estrella) dans le Douro, en passant à une portée de canon d'Alméida. (Voir la carte no 53.) Alméida est sur la droite de la Coa, et par conséquent se trouvait de notre côté. Lord Wellington, persistant dans son immobilité malgré les cris de malédiction des Espagnols, qui étaient irrités au point de ne plus communiquer avec lui, était campé à Alverca, sur le penchant des hauteurs qui forment l'enceinte de la vallée du Mondego, et de là observait froidement ce qui se passait. Il avait seulement une avant-garde de troupes légères sur la droite de la Coa. Cette avant-garde, forte de six mille hommes d'infanterie et d'un millier de chevaux, était sous les ordres du général Crawfurd. Le général en chef enjoignit au maréchal Ney d'éloigner cette avant-garde, et de le prévenir à l'instant même si les Anglais paraissaient disposés à tenir, ce qui n'aurait guère concordé avec leur attitude actuelle. Voyant approcher le moment des opérations offensives, il avait prescrit à Reynier de passer le Tage avec le 2e corps et de venir prendre position sur le revers de la grande chaîne, qui, comme nous l'avons dit, s'appelle Guadarrama entre Ségovie et Madrid, Sierra de Gata entre Ciudad-Rodrigo et Alcantara, et Sierra de l'Estrella quand elle a pénétré en Portugal. Il lui ordonna d'avoir ses avant-postes vers Alfayates et Sabugal au débouché des montagnes, tout en restant encore à Coria pour observer la vallée du Tage.

Les chaleurs, les travaux du dernier siége avaient fatigué le 6e corps, et mis beaucoup de ses soldats à l'hôpital. Par ce motif le maréchal Ney aurait voulu aller chercher la fraîcheur dans la partie montagneuse de la contrée, y attendre en repos la fin des chaleurs, pour agir ensuite vers l'automne contre Alméida, et Alméida pris, contre l'armée anglaise. Le général en chef, après avoir accordé un repos de quinze ou vingt jours en juillet, voulait qu'Alméida tombât en août pour prendre l'offensive en septembre. Il ordonna donc l'investissement d'Alméida.

Le maréchal Ney exécuta les ordres qu'il avait reçus, et avec une rare énergie, comme on va le voir. Il obligea les arrière-gardes anglaises à se replier précipitamment, et les chassa devant lui jusqu'à un fort dit de la Conception, ouvrage régulier établi sur la route de Ciudad-Rodrigo à Alméida, et au sommet d'un plateau qui commandait cette route. Les Anglais avaient miné ce fort, ne voulant ni se priver d'une garnison pour le défendre, ni le livrer à nos troupes. Mais notre cavalerie s'avança si vite qu'ils ne purent faire sauter que deux bastions. L'ouvrage pouvait être facilement réparé; on s'en garda bien, car on ne se souciait pas plus que les Anglais d'y laisser une garnison. Beau combat de la Coa livré par le maréchal Ney à l'arrière-garde des Anglais. Le maréchal Ney avec la cavalerie de Montbrun, et l'infanterie de la division Loison, arriva le 24 juillet devant Alméida, serrant de très-près le général Crawfurd, qui était, avons-nous dit, en avant de la Coa avec cinq à six mille fantassins et un millier de chevaux. Ce général se retirait en une ligne brisée, dont la droite s'appuyait à la Coa, et la gauche à Alméida, sous la protection des feux de la place. Le maréchal Ney, dont l'ardeur bouillonnait à la vue des Anglais, se proposait de couper d'abord les Anglais d'Alméida, et puis de les précipiter dans le ravin profond de la Coa. Il les fit charger sur leur gauche, vers Alméida, par Montbrun avec la cavalerie légère, avec un régiment de dragons et les compagnies de tirailleurs formées pendant le dernier siége. Il fit en même temps aborder vivement leur centre et leur droite par l'infanterie du général Loison. Quoique les Anglais ne fussent pas de grands marcheurs, ils pouvaient néanmoins forcer le pas pendant quelques heures, et ils ne perdirent pas de temps pour se rapprocher de la Coa, en tâchant de se tenir à portée des feux de la place qui les couvrait, et du pont de la Coa qu'ils avaient à franchir. Le maréchal Ney les poursuivit aussi vite qu'ils se retiraient. Montbrun avec sa cavalerie et ses tirailleurs les chargea sous le feu même des canons d'Alméida, et les obligea à s'en éloigner, tandis que Loison, enfonçant leur infanterie, les rejetait sur le pont. S'ils avaient eu moins d'avance, il ne se serait pas échappé un seul homme de ce corps. Néanmoins on leur tua ou prit 7 à 800 soldats, perte très-sensible pour les Anglais qui étaient en petit nombre, et qui avaient la prétention de ne se laisser jamais entamer. Après ce brillant coup de main on investit Alméida, et on commença les établissements nécessaires pour le 6e corps, qui allait être chargé de ce siége comme il l'avait été du précédent. Le général Junot aurait voulu que cet honneur appartînt au 8e corps, mais il eût fallu changer l'ordre de bataille pour qu'il en fût ainsi, et le général en chef s'y refusa.

Août 1810. Le maréchal Ney sachant qu'on aurait à passer deux mois dans ces cantonnements, y fit construire des baraques pour ses troupes, et puis envoya les soldats à la moisson. Le blé était superbe, le bétail ne manquait pas, et l'armée put séjourner en cet endroit sans essuyer aucune privation. En même temps elle s'étendit au loin, afin de couper les fascines dont on allait avoir grand besoin pour les travaux du siége, surtout à cause de la nature du sol.

Investissement d'Alméida. Alméida était un pentagone régulier, parfaitement fortifié, complétement armé, pourvu d'une garnison de 5,000 Portugais, et établi sur un sol de roc, dans lequel il était très-difficile d'ouvrir la tranchée. Il fallait donc, pour se couvrir, beaucoup de sacs à terre, beaucoup de fascines et de gabions. On employa la première quinzaine d'août à moissonner, à se procurer le matériel indispensable, et à attendre la grosse artillerie. Ouverture de la tranchée le 15 août. Le 15, jour de la Saint-Napoléon, on ouvrit la tranchée. Masséna s'était transporté sur les lieux, et on avait choisi pour point d'attaque le front du sud, ainsi que le bastion de San-Pedro, qui semblait moins défendu que les autres. La nature pierreuse du sol ne permit pas d'abord de s'y enfoncer profondément, et il fallut se couvrir avec des sacs à terre. Les jours suivants on approfondit la tranchée, on la prolongea à droite et à gauche, afin d'occuper des positions d'où il était possible d'établir des feux de ricochet sur le bastion attaqué. Ces travaux coûtèrent des hommes et du temps, car on était mal abrité, et on avait résolu de n'employer l'artillerie que lorsqu'on pourrait déployer tous ses feux à la fois. Afin d'y suppléer on plaça dans des trous, comme à Ciudad-Rodrigo, des tirailleurs qui étaient chargés de tirer sur les canonniers ennemis. Cependant on cheminait lentement, car à tout moment on trouvait la roche vive, et il fallait recourir à la mine pour creuser les tranchées. À peine la première parallèle était-elle ouverte sur toute son étendue, qu'on déboucha en zigzag pour procéder à l'ouverture de la seconde, et on la conduisit très-près du bastion de San-Pedro sans avoir tiré un coup de canon.

Tandis qu'on exécutait les travaux d'approche, on avait construit onze batteries, et on les avait armées de 64 pièces de gros calibre, amenées de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque. Le 26 août au matin, l'artillerie étant prête, le maréchal Masséna ordonna d'ouvrir le feu. Les projectiles tombant dans tous les sens sur une petite place, qui, quoique bien fortifiée, pouvait être presque enveloppée par les batteries des assiégeants, y causèrent de grands dommages. L'ennemi répondit avec vigueur, mais sans pouvoir tenir tête à notre artillerie, qui était servie avec autant de précision que de vivacité. Plusieurs édifices se trouvaient en flammes. Effroyable explosion qui amène la reddition d'Alméida. Vers la nuit une bombe heureusement dirigée, tombant sur le magasin à poudre qui était au centre même de la ville et dans le château, y détermina une explosion effroyable. Une partie des maisons furent renversées, et près de 500 hommes périrent, soldats ou habitants. Il y eut même des pièces de canon précipitées dans les fossés, et des portions de rempart entr'ouvertes. Nos tranchées avaient été remplies de terre, de cailloux, de débris de tout genre, au point d'exiger d'assez grands travaux pour les déblayer.

Ce fut surtout le lendemain 27, quand il fit jour, que le désastre de la ville parut dans toute son horreur. Les habitants consternés demandaient qu'on ne les exposât pas davantage à ces ravages de la foudre. Les troupes de la garnison, indignées, comme les défenseurs de Ciudad-Rodrigo, de l'immobilité persévérante des Anglais, disaient qu'on ne devait pas les sacrifier plus longtemps à l'égoïsme d'un allié impitoyable, et parlaient aussi de se rendre. Masséna, jugeant très-bien du désordre qui devait régner dans la place, la fit sommer dans la journée du 27, en écrivant au gouverneur qu'après un accident comme celui qui venait de le frapper, il était impossible qu'il poussât plus loin la résistance. Le gouverneur se mit à parlementer et à disputer sur les conditions. Pendant ce temps, un général portugais, le marquis d'Alorna, qu'on menait avec soi, ainsi que plusieurs autres officiers de la même nation, afin d'essayer de leur influence sur l'armée portugaise, se montra sur le rempart, s'aboucha avec quelques officiers de la garnison, et fut accueilli très-amicalement. Tout prouvait que cette garnison ne voulait plus se défendre. Pourtant le gouverneur ayant encore disputé toute la journée, Masséna fit recommencer le feu, mais n'eut que quelques coups de canon à tirer, car à onze heures du soir la capitulation fut acceptée aux conditions que nous avions dictées.

Sept. 1810. Résultats de la prise d'Alméida. Le lendemain 28 août le 6e corps, qui avait eu la gloire de ce second siége comme du premier, entra dans Alméida, et commença ainsi par deux faits d'armes glorieux l'invasion du Portugal. On trouva près de 5 mille hommes dans la place, d'assez grands approvisionnements en vivres, et une belle artillerie. Les 5 mille prisonniers de la garnison se composaient du 24e régiment de ligne portugais et de miliciens. Masséna était assez embarrassé de ces prisonniers, particulièrement des derniers. Les Anglais avaient cherché à persuader aux habitants du Portugal que les Français avaient la coutume de tuer tout ce qu'ils prenaient. Il pensa que c'était un démenti utile à donner à ces bruits que de renvoyer ces miliciens, paysans pour la plupart, en les chargeant de dire à leurs compatriotes que ceux qui ne se défendraient pas seraient traités avec la même indulgence. Quant au 24e portugais, sur l'avis du marquis d'Alorna, Masséna lui proposa d'entrer au service de la France, à l'exemple d'autres Portugais déjà enrôlés dans l'armée française, et le trouva disposé à accueillir cette proposition. Tous, soldats et officiers, acceptèrent, les uns pour déserter bientôt, les autres par ressentiment contre les Anglais, qui les laissaient battre sans les secourir. Masséna fit ensuite réparer Alméida pour le remettre en état de défense.