Le lendemain 7, Masséna ne pouvant se décider à quitter le champ de bataille, et toujours méditant d'y recommencer l'attaque si l'occasion s'en offrait, resta en position devant les Anglais. Ceux-ci, terrifiés par le formidable combat qu'ils avaient soutenu, par celui qu'ils prévoyaient, se tenaient immobiles derrière leurs retranchements; et Masséna courant à cheval devant ces retranchements, comme un lion devant des clôtures qu'il ne peut franchir, Masséna semblait le vainqueur. Le 7 au soir on entendit les cent coups de canon qui attestaient la transmission de l'ordre envoyé à Alméida. Des trois messagers, André Tillet, le seul parti sans déguisement, avec son uniforme et son sabre, était arrivé auprès du général Brenier et avait pu remplir sa mission.
Le 8, Masséna, pour donner au général Brenier le temps de consommer la destruction d'Alméida, affecta de serrer les lignes anglaises de plus près, et reporta la division Solignac derrière le corps de Drouet, comme s'il allait exécuter une attaque sur le centre de l'ennemi. Le 9 il resta encore en position, simulant toujours un mouvement offensif, et les Anglais se tenant soigneusement dans leurs lignes, y accumulant les moyens de défense, et ne se doutant nullement du calcul du général français.
Mouvement rétrograde de l'armée commencé le 10 mai. Le 10 enfin l'armée, d'après l'exemple de quelques-uns de ses chefs, commençant à murmurer de ce qu'on la retenait inutilement devant l'ennemi (elle ignorait l'intention du maréchal), et tout annonçant d'ailleurs que le général Brenier avait eu le temps de terminer ses dispositions, Masséna consentit à la retraite sur l'Aguéda. L'armée faisant volte-face, Drouet à droite se dirigea sur Espeja, les 8e et 6e corps au centre marchèrent directement sur Ciudad-Rodrigo, Reynier vers la gauche se rabattit sur le pont de Barba del Puerco, où il devait recueillir la garnison d'Alméida si elle réussissait à se faire jour, Montbrun enfin couvrit la retraite avec sa cavalerie. Les Anglais ne nous suivirent qu'avec une extrême circonspection, toute leur attention restant fixée sur le gros de l'armée, et nullement sur Alméida qu'ils croyaient définitivement abandonnée à ses propres forces, et condamnée à une prompte reddition. Le général Campbell seul, chargé d'observer Reynier, le suivit de loin, et sans veiller au pont de Barba del Puerco.
Explosion qui apprend la destruction d'Alméida. À minuit, l'armée entendit pendant sa marche une sourde explosion, et apprit ainsi que la place d'Alméida avait été détruite. Reynier laissa le général Heudelet en avant du pont de Barba del Puerco pour recueillir la garnison. On l'attendit le lendemain avec une vive anxiété, car elle avait huit ou neuf lieues à parcourir pour gagner l'Aguéda, et c'était dans la journée du 11 qu'elle devait rejoindre. Son histoire mérite d'être connue: elle présente une des aventures les plus extraordinaires de nos longues guerres.
Évasion héroïque de la garnison d'Alméida. Le général Brenier avait depuis longtemps miné les principaux ouvrages de la place, et n'attendait qu'un ordre pour y mettre le feu. L'ordre lui étant parvenu le 7 au soir, il fit jeter toutes les cartouches dans les puits, scier les affûts, tirer à boulet sur la bouche des pièces pour les mettre hors de service, et enfin charger les fourneaux de mine. Le 10 au soir tous ses préparatifs étant achevés, il assembla sa petite garnison, qui était d'environ 1,500 hommes, lui annonça qu'on allait abandonner la place, et se sauver en perçant à travers les masses ennemies. Cette nouvelle plut fort à la témérité de nos soldats, qui s'ennuyaient de tenir garnison dans un pays lointain et hostile, sous la menace continuelle de mourir de faim ou de devenir prisonniers de guerre, et tous se préparèrent à opérer des prodiges. À dix heures du soir on prit les armes. Le général Brenier laissa le chef de bataillon du génie Morlet en arrière avec 200 sapeurs pour mettre le feu aux mines, et le rejoindre par un sentier détourné. On sortit de la place par la partie la moins observée, celle qui conduisait aux bords de l'Aguéda. On parcourut plus de deux lieues sans apercevoir l'ennemi, puis on rencontra les avant-postes de la division Campbell et de la brigade portugaise Pack, et on leur passa sur le corps. Le général Brenier avait eu l'ingénieuse idée de se faire suivre par un convoi, au pillage duquel les Portugais s'acharnèrent en nous laissant passer. Pourtant le général Pack nous suivit avec la cavalerie anglaise du général Cotton. Au jour on arriva à Villa de Cuervos, pas loin de Barba del Puerco, et on rallia le brave Morlet et ses sapeurs, qui après avoir mis le feu aux mines étaient parvenus aussi à forcer la ligne des postes ennemis. En approchant de Barba del Puerco, Pack d'un côté se mit à tirailler contre notre brave garnison fugitive, et Cotton de l'autre à la charger à coups de sabre. Elle fit face à toutes ces attaques, et atteignit enfin l'entrée d'un défilé qui était pratiqué entre les profondes excavations d'une carrière de pierres. Là elle réussit à se sauver, en se jetant dans les bras des troupes du général Heudelet accourues à sa rencontre. Par malheur la colonne avait dû s'allonger pour traverser le défilé, et sa queue était restée en prise aux cavaliers du général Cotton. Deux ou trois cents hommes furent coupés, mais se jetèrent sur les côtés pour gagner par d'autres chemins les bords de l'Aguéda. Quelques-uns tombèrent dans un précipice et y entraînèrent les Portugais acharnés à les poursuivre. Quelques autres restés en arrière furent ramassés par les Anglais. Ainsi, sauf deux cents hommes au plus, cette héroïque garnison se sauva en trompant le calcul des Anglais, et en leur livrant une place détruite. On dit que lord Wellington en apprenant ce fait extraordinaire s'écria que l'acte du général Brenier valait une victoire. On conçoit cette exagération inspirée par le dépit, car il était souverainement désagréable et même humiliant de laisser détruire sous ses yeux et presque dans ses mains une place qu'on était près de recouvrer, et dont la possession eût annulé la valeur de Ciudad-Rodrigo. Lord Wellington, avec une injustice peu digne de lui, s'en prit au général Campbell, qui n'avait pas été plus coupable que le reste de l'armée, pas plus que le général en chef lui-même, car personne dans le camp britannique n'avait prévu que telle serait l'issue de cette courte campagne, et pour l'excuse de tout le monde il faut ajouter qu'elle était difficile à prévoir.
Retour de l'armée aux environs de Salamanque. Masséna continuant sa retraite, laissa dans Ciudad-Rodrigo le reste du convoi destiné à Alméida, plus quelques grains ramassés pendant le mouvement de l'armée, assura ainsi à cette place quatre mois de vivres, renouvela et renforça sa garnison, rentra enfin à Salamanque, pour y donner du repos à l'armée, et pour la réorganiser. Avec son obstination ordinaire, et en conformité de ses instructions, il voulait ne pas perdre les Anglais de vue, et descendre sur le Tage avec eux s'ils faisaient mine de se diriger sur Badajoz. Pour le moment, bien que très-peu secondé par ses lieutenants, il avait atteint son but, qui était de sauver les places de la frontière espagnole en les ravitaillant ou en les détruisant, de retenir et de contenir l'armée anglaise, de l'empêcher d'envoyer la plus grande partie de ses forces en Estrémadure, et, tout en l'attirant dans le haut Beira, de lui ôter le désir de pénétrer en Espagne. Ce but si compliqué, le maréchal Masséna l'avait en effet atteint, car Ciudad-Rodrigo qui nous suffisait était approvisionné pour quatre mois, Alméida qui nous était inutile ne rentrait aux mains de l'ennemi que démantelé, et les deux journées de Fuentès d'Oñoro avaient causé aux Anglais une telle impression, qu'ils ne songeaient guère, du moins tant que le défenseur de Gênes et d'Essling était présent, à pénétrer en Vieille-Castille. Le but principal de cette courte campagne est atteint, et si on n'a pas obtenu un résultat décisif la faute n'en est pas au maréchal Masséna. Quant à la bataille de Fuentès d'Oñoro elle-même, acte principal de cette dernière période, ce qu'on en peut dire, c'est que si Masséna avait vu trop tard le côté faible de la position de l'ennemi, s'il avait perdu la journée du 3 mai en attaques inutiles sur Fuentès d'Oñoro, celle du 4 en reconnaissances tardives, il avait enfin discerné le vrai point d'attaque, chose que tant de généraux n'aperçoivent ni au commencement ni à la fin des batailles, c'est que le 5 il avait agi avec une justesse de vues et une vigueur de caractère admirables, et que si dans cette troisième journée Reynier avait été plus entreprenant devant Alaméda, si Drouet eût voulu emporter Fuentès d'Oñoro en y employant tout son corps d'armée, si Loison eût marché plus vite et plus directement au véritable but de ses mouvements, si les misères de l'étiquette n'avaient retenu la garde impériale, les Anglais auraient essuyé un sanglant désastre! Il faut ajouter que malgré toutes ces faiblesses, malgré tous ces mauvais vouloirs, si le maréchal Bessières n'eût pas apporté au dernier instant de nouveaux obstacles au succès, si Masséna eût obtenu pour le lendemain 6 à la pointe du jour les munitions dont il avait besoin, il pouvait encore, surmontant par sa constance la constance anglaise, détruire la fortune de lord Wellington, devant lequel devait succomber plus tard la fortune de Napoléon!
Masséna rentra donc à Salamanque pour attendre le jugement qu'on porterait à Paris de ses opérations. Il ne lui manquait plus après toutes les bassesses dont il avait été témoin que d'encourir la disgrâce de son maître. Il n'en savait rien, mais il n'était pas loin d'y compter. L'amertume de son cœur et sa connaissance des hommes ne le disposaient pas à espérer beaucoup de justice.
Événements qui se passent en Andalousie pendant que le maréchal Masséna livre la bataille de Fuentès d'Oñoro. Dans ce moment, le compagnon d'armes auquel il venait de rendre un grand service sans en avoir reçu aucun, qu'il avait délivré de la présence de lord Wellington et de celle d'une ou deux divisions anglaises, le maréchal Soult était beaucoup moins heureux encore, et recueillait le prix des fautes commises par tout le monde dans les funestes campagnes de 1810 et de 1811. Lord Wellington, à peine la retraite du maréchal Masséna commencée, avait d'abord envoyé le corps de Hill vers l'Estrémadure, et puis y avait ajouté divers détachements dans l'intention de secourir la place de Badajoz, ou de la reprendre par un nouveau siége, si les Français l'avaient prise. L'ensemble des forces réunies de ce côté se composait de deux divisions anglaises d'infanterie, de plusieurs régiments de cavalerie également anglais, de plusieurs brigades portugaises, et enfin de troupes espagnoles, les unes échappées de la Gevora, les autres sorties de Cadix. On pouvait évaluer cette armée à trente mille hommes environ, dont 12 à 13 mille Anglais, 6 mille Portugais de ligne, et 11 à 12 mille Espagnols. Elle avait passé la Guadiana à Jurumenha, avait arraché la place d'Olivença aux Français qui venaient de la conquérir, mais qui n'avaient pas eu le temps de la mettre en état de défense, et qui s'en étaient retirés en soutenant des combats d'arrière-garde désespérés, pour regagner Badajoz. Armée anglo-espagnole envoyée en Estrémadure pour reprendre Badajoz. Une division anglaise avait investi Badajoz, où le général Philippon s'était enfermé avec des vivres, des munitions, une garnison dévouée de 3 mille hommes, et la résolution de ne rendre la place que lorsque l'ennemi y serait entré de vive force. Le reste de l'armée anglo-portugaise et espagnole, après avoir battu la campagne pour en chasser les Français, avait pris position sur l'Albuera afin de couvrir le siége. Triste état du 5e corps réduit à quelques mille hommes après avoir mis une garnison dans Badajoz. Le 5e corps, dont le maréchal Mortier, rappelé en France, avait laissé le commandement au général Latour-Maubourg, s'était posté un peu en arrière, attendant avec impatience un secours de Séville, car resté tout au plus à 8 ou 9 mille hommes après le départ du maréchal Soult, il se réduisait presque à rien depuis qu'il avait fourni une garnison à Badajoz.
Tels étaient les événements qui s'étaient passés en Andalousie pendant que le maréchal Masséna livrait la bataille de Fuentès d'Oñoro et faisait sauter Alméida. Le maréchal Soult retourne en Estrémadure pour recueillir le 5e corps et combattre les Anglais. Le maréchal Soult ayant trouvé la sécurité rétablie devant Cadix par la vigueur avec laquelle le maréchal Victor avait repoussé les Anglais, et par le retour d'une partie du 4e corps dans la province de Séville, avait prêté l'oreille aux cris de détresse de la garnison de Badajoz, qui se défendait avec le plus rare courage, et s'était décidé à revenir vers elle. Après avoir donné quelques soins aux affaires de son armée, attiré à lui une partie du 4e corps, mis le maréchal Victor non pas en état de prendre Cadix, mais de conserver ses lignes si on venait les attaquer, et fait connaître de nouveau tant à Madrid qu'à Paris le besoin qu'il avait d'être promptement secouru, il était parti le 10 mai avec 11 ou 12 mille hommes pour se réunir aux restes du 5e corps sur la route de Séville à Badajoz. Il s'était mis en route à l'instant même où, comme on vient de le voir, le maréchal Masséna rentrait à Salamanque.
Après avoir rallié le 5e corps qui l'attendait sous les ordres du général Latour-Maubourg, le maréchal Soult se trouva à la tête d'environ 17 mille hommes de troupes excellentes, parfaitement disposées, et dans lesquelles il y avait 2,500 hommes de la meilleure cavalerie. Il arriva le 15 mai à Santa-Martha en vue de l'armée anglaise, qui s'était postée à quelques lieues en avant de Badajoz sur les coteaux qui bordent l'Albuera. Quoique les Anglo-Espagnols comptassent trente et quelques mille hommes et qu'il n'en comptât que 17 mille, le maréchal Soult n'hésita pas à les attaquer, car c'était le seul moyen de sauver Badajoz, et de s'épargner l'humiliation de voir tomber sous ses yeux cette place qui était son unique conquête.