Malheureux état de la cour de Madrid, et voyage de Joseph à Paris. Au triste tableau que présentent les événements militaires il faut en ajouter un autre non moins affligeant, c'est celui de la cour de Madrid. Joseph, enfermé dans sa capitale, n'ayant d'autorité que sur l'armée du centre composée seulement d'une dizaine de mille hommes valides, traité plus que légèrement par les commandants d'armée, surtout par le maréchal Soult, qu'il accusait, à tort ou à raison, de la plus noire ingratitude, Joseph, réduit à une sorte d'indigence faute de finances, n'ayant pas même la consolation de pouvoir rendre ses favoris heureux, car il n'avait plus rien à leur donner, désolé par les rapports qu'il recevait de ses deux ministres envoyés à Paris, entendant jusqu'à Madrid même l'écho des railleries de son frère, qui, trop sévère pour ses faiblesses, ne lui tenait pas assez compte de ses qualités réelles, Joseph, livré à un sombre désespoir, songeait quelquefois à abdiquer comme son frère Louis, et flottant tour à tour entre le dégoût de régner de la sorte, et la crainte aussi de ne plus régner, avait demandé à se rendre à Paris, sous le prétexte des couches de l'Impératrice. Napoléon, despote inflexible mais frère affectionné, y avait consenti, en lui destinant un rôle honorable pendant le séjour qu'il devait faire dans la capitale de la France, celui de parrain de l'héritier de l'Empire, attendu en ce moment avec une entière confiance dans la fortune. Joseph était parti en avril, presque aussi affligé que si l'ennemi l'eût pour toujours chassé de sa capitale. Voilà où en était au mois de mai 1811 l'œuvre de Napoléon en Espagne: c'était bien la peine de bouleverser l'Europe pour y étendre son autorité par la main esclave et tourmentée de ses frères!
Pourquoi donc ces deux campagnes de 1810 et de 1811, desquelles on s'était tant promis, avaient-elles si peu répondu aux espérances qu'on avait conçues? Il est presque inutile de le dire après le sincère exposé des faits que nous venons de présenter, et tout le monde le comprend sans que nous ayons rien à ajouter à notre récit; pourtant nous résumerons ici les réflexions que ce récit inspire, afin de rendre la lumière plus vive en la concentrant!
Causes générales et particulières de nos malheurs en Espagne. La faute de vouloir dominer, asservir, transformer le monde en quelques années, une fois commise, Napoléon y avait ajouté toutes les fautes découlant de la première; il y avait ajouté le goût de tout faire à la fois en Espagne, comme il voulait tout faire à la fois en Europe, puis, ce qui suit ordinairement les entreprises exorbitantes, le besoin de se faire illusion, de se tromper lui-même pour s'excuser ou s'étourdir, puis après les illusions, les ordres vagues, sans accord avec les faits, puis enfin des négligences, presque des distractions, trahissant le génie épuisé de fatigue, qui succombe sous les efforts d'une ambition déréglée. Ainsi après la faute de vouloir asservir une nation comme la nation espagnole, que cependant on aurait pu dompter si on y avait employé le temps et les forces nécessaires, après cette faute il aurait fallu au moins que l'exécution ne ressemblât pas à la conception, et qu'on ne voulût pas soumettre tout à la fois, le Nord et le Midi, Valence, l'Andalousie et le Portugal! En 1810, avec les forces dont la paix de Vienne permettait de disposer, il aurait fallu d'abord courir aux Anglais, tourner contre eux toutes les armées de la Péninsule, et les poursuivre en Portugal jusqu'à ce qu'on les eût précipités à la mer. Mais l'espoir d'enlever l'Andalousie, tandis qu'on allait envahir le Portugal, et de conquérir ainsi tout le midi d'un seul coup, fut cause qu'on dispersa de Grenade à Badajoz 80 mille hommes, les meilleurs que la France possédât, et que l'armée de Portugal, privée des secours sur lesquels elle avait compté, ne put accomplir sa tâche. Bientôt à cette dispersion de ressources se joignirent les illusions, car le premier besoin qu'on éprouve après les fautes, c'est de ne pas se les avouer, et aux illusions s'ajouta inévitablement le défaut d'à-propos dans des ordres donnés de trop loin et en dehors de la réalité des choses. Certes avec sa profonde expérience, avec son pénétrant génie, Napoléon savait bien l'effroyable déchet que subissent les armées par suite des marches, des fatigues, des combats, des chaleurs de l'été, des froids de l'hiver, il le savait parce qu'il en avait été témoin sous des climats moins dévorants cependant que ceux de l'Espagne, et néanmoins il ne voulait pas admettre que les 80 mille hommes du maréchal Soult fussent réduits à 36 mille; il ne voulait pas admettre qu'au lieu de 70 mille hommes, Masséna n'en eût que 50 mille d'abord, puis 45, puis 30. Il le croyait quelquefois, puis cessait de le croire, et soit par besoin de se tromper, soit pour s'autoriser à exiger davantage de ses lieutenants, il prenait pour base de ses plans des nombres qu'il savait ou qu'il soupçonnait être faux d'un quart ou d'un tiers, et il n'en ordonnait pas moins comme si les moyens qu'il supposait avaient véritablement existé! Et encore s'il eût ordonné avec son énergie ordinaire, peut-être l'exigence même injuste de ses ordres eût quelquefois vaincu certains obstacles, ceux par exemple qui venaient de la mauvaise volonté, de la faiblesse ou de l'extrême prudence. Ainsi, s'il avait prescrit formellement au général Drouet de marcher avec ses deux divisions au secours de l'armée de Portugal, s'il avait prescrit au maréchal Soult de tout sacrifier, même l'Andalousie, pour secourir cette armée sur laquelle reposait le destin de l'Espagne et de l'Europe, peut-être le grand but de la guerre, celui d'expulser les Anglais de la Péninsule, eût été atteint. Mais avec les doutes qu'il avait conservés sur la réalité des forces qu'il attribuait à ses généraux, à la distance où il était d'eux, Napoléon n'osait pas donner des ordres absolus, sachant que peut-être il commanderait des désastres en ordonnant de loin ce qui sur les lieux serait reconnu impossible. Il recommandait alors à Drouet de secourir Masséna, mais sans perdre ses communications; il recommandait au maréchal Soult de secourir Masséna, mais sans le lui imposer sous peine de désobéissance, sans l'autoriser surtout aux sacrifices qui auraient rendu ce secours possible, et alors il laissait à la mauvaise volonté ou à la timidité le moyen d'éluder des ordres trop peu formels, donnés à travers le vague des distances et du temps écoulé; car ces ordres, quand ils arrivaient à cinq cents lieues, et à deux mois de leur date, portaient le plus souvent avec eux la dispense de leur exécution. C'est ainsi que ce génie si net, si précis, si vaste, se complaisait lui-même dans des incertitudes qui lui étaient pourtant antipathiques, qui ruinaient ses affaires, et dont il sortait par des emportements contre ses généraux, que bien des fois au fond de son âme il savait fort innocents de ce qu'il leur reprochait.
Maintenant, qu'aux fautes du maître se joignissent souvent les fautes des lieutenants, qui peut s'en étonner, qui aurait le droit de s'en plaindre? Ainsi Masséna manqua de suite, de tenue dans le commandement, commit une faute à Busaco qu'il aurait pu tourner, une faute sur le Tage qu'il aurait pu franchir; ainsi encore il n'aperçut pas assez tôt à Fuentès d'Oñoro le vrai point d'attaque; ainsi le maréchal Ney fit manquer l'établissement sur le Mondego, après avoir contribué à faire abandonner celui de Santarem; ainsi Drouet fut méticuleux et plus nuisible qu'utile; ainsi le maréchal Soult ne sut pas dégarnir Grenade au profit de l'Estrémadure, et fut compagnon d'armes peu dévoué en ne voulant pas braver un péril pour aller au secours du maréchal Masséna: mais quel miracle que des hommes même distingués, même bons citoyens, même courageux, fussent quelquefois ou insouciants, ou inattentifs, ou désunis, ou jaloux! Napoléon, dans son âme si grande, n'avait-il pas vu se produire ces choses, la jalousie, la rancune, la colère, l'ébranlement, l'erreur! et comment pouvait-il trouver étonnant que toutes ces misères du cœur et de l'esprit se rencontrassent chez d'autres? Bien aveugle, bien imprévoyant, bien sévère, est celui qui ne sait pas deviner ces faiblesses, et baser même sa conduite sur leur certitude. Une politique est jugée lorsqu'elle ne peut supporter les fautes de ses agents sans périr.
Si donc la grande question européenne, qu'il était souverainement imprudent d'avoir transportée en Espagne, mais qu'il était possible d'y résoudre, ne fut pas résolue en 1810 et 1811, malgré d'immenses moyens, il faut en accuser non pas le génie, mais la politique de Napoléon, qui engendra les fautes militaires de ses agents et les siennes. Après avoir manqué cette solution en Espagne, il voulut la chercher au Nord (ce qui sera le sujet de nos récits dans les volumes suivants), et on verra quelle solution Napoléon y trouva. Mais comme à toutes ses fautes le génie ajoute souvent celle de ne pas vouloir les reconnaître, et de les rejeter sur autrui, Napoléon s'en prit à Masséna, et le rappela, en frappant d'une sorte de disgrâce ce vieux compagnon d'armes, qui lui avait rendu tant de services, qui devait lui faire faute un jour, et qui dans cette campagne, quoique malheureuse, avait déployé de rares qualités de caractère et d'esprit, et n'avait succombé que devant la force des choses, soulevée contre l'entreprise dont il s'était fait l'instrument trop passif.
Injuste disgrâce de Masséna. Le vieux guerrier rentra en France l'âme navrée, sentant sa gloire obscurcie, et voyant les lâches flatteurs de sa prospérité s'éloigner de lui, pour aller répéter partout qu'il était usé, privé d'énergie, incapable désormais de commander. Napoléon, juge infaillible quand il voulait être juste, au lieu de le frapper, aurait dû le regarder avec attendrissement, et dans sa destinée lire la sienne, car Masséna était la première victime de la fortune, et il devait, lui, être la seconde, avec cette différence que Masséna n'avait pas mérité son sort, et que Napoléon allait bientôt mériter le sien. En effet, ces desseins gigantesques qui devaient attirer sur leur auteur une si terrible punition de la fortune, Masséna n'en était que l'instrument, et l'instrument improbateur, Napoléon, au contraire, en était l'auteur véritable, qui, sans les approuver tout à fait, s'y laissait entraîner par une complaisance fatale pour ses propres passions. Cependant ajoutons que Masséna aussi avait mérité une partie de ce châtiment, non pour quelques fautes légères, mais pour avoir consenti à exécuter ce que son bon sens lui faisait désapprouver. Mais tel est l'ordinaire inconvénient du pouvoir illimité et non contredit: par l'habitude de la soumission il supprime jusqu'à la pensée de la résistance, même chez les esprits les plus éclairés et les plus fermes.
FIN DU LIVRE QUARANTIÈME
ET DU DOUZIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME DOUZIÈME.
Avertissement de l'auteur. [I] à XXXIX
LIVRE TRENTE-HUITIÈME.