Napoléon à Gumbinnen inspecte tous ses corps. Après avoir ordonné dans le moindre détail ces vastes dispositions, Napoléon quitta Kœnigsberg le 17 pour se rendre successivement à Vehlau, Insterbourg, Gumbinnen, sur la Prégel, rivière qui coule parallèlement au Niémen, mais à quelques lieues en arrière, et sur les bords de laquelle tous nos corps d'armée étaient venus se ranger pour y recevoir leurs vivres. État de chacun d'eux. Il les passa en revue, trouva celui de Davout parfaitement dispos et approvisionné, celui d'Oudinot un peu fatigué par la marche et par la faim, parce qu'il avait cheminé dans un pays moins riche, et avec des moyens de transport moins bien organisés; celui de Ney dans le même état, par les mêmes causes. La garde, bien pourvue, avait l'attitude qui convenait à son bien-être et à sa discipline. Les 22 mille cavaliers des généraux Nansouty et Montbrun, dont moitié de cuirassiers, déployaient sous Murat leurs magnifiques escadrons, et montraient une ardeur extraordinaire. Ils ne comprenaient que la moitié de la cavalerie attachée à l'armée principale que Napoléon dirigeait en personne, puisqu'il y en avait un nombre à peu près égal répandu dans les corps de Davout, d'Oudinot et de Ney. Napoléon se hâta, au moyen des voitures déjà arrivées, de faire charrier de Vehlau à Gumbinnen assez de rations pour que chacun pût emporter au moins six jours de vivres, au lieu de dix qu'il avait espéré réunir pour les premières opérations. Marche sur Kowno. Il expédia en avant la réserve de cavalerie sous Murat, la réserve d'artillerie, les équipages de pont, et ordonna au maréchal Davout de les escorter avec son corps sur Wilkowisk, afin d'être du 22 au 23 devant Kowno.
Arrivée à Gumbinnen de M. Prévost, venant de Saint-Pétersbourg. Tandis qu'il était à Gumbinnen, un secrétaire de légation, M. Prévost, vint lui annoncer que le général Lauriston n'avait pu obtenir de se rendre à Wilna, ce qui eût été, si on l'avait su quelques jours auparavant, un grief fort utile à recueillir et à faire valoir. Insignifiance de cette circonstance, à laquelle certains historiens ont faussement attribué la rupture définitive avec la Russie. Mais il n'était plus temps, et on avait d'ailleurs fourni au général Lauriston des motifs bien suffisants, vu le sérieux d'une pareille polémique, pour appuyer sa demande de passe-ports[29]. Napoléon, sans donner attention à une nouvelle qui ne lui apprenait rien d'intéressant, car il n'attachait aucune importance à ce que M. de Lauriston fût ou ne fût pas reçu à Wilna, quitta Gumbinnen le 21, et parvint le 22 à Wilkowisk, n'étant plus séparé de Kowno et du Niémen que par la grande forêt de Wilkowisk. Concentration de l'armée dans la grande forêt de Wilkowisk. Le moment fatal était donc arrivé pour lui, et il était au bord de ce fleuve, qui, on peut le dire, était le Rubicon de sa prospérité! Tous ses corps se trouvaient sur les bords du Niémen, et il ne pouvait plus hésiter à le franchir.
Complète immobilité des Russes. Les nouvelles de son extrême gauche à son extrême droite étaient uniformes, et révélaient de la part des Russes une complète immobilité. Ainsi ses desseins s'accomplissaient malheureusement, et il donnait en plein dans le piége que lui tendait la fortune. À sa gauche, il prescrivit au maréchal Macdonald de traverser immédiatement le Niémen à Tilsit; sur sa droite, il recommanda au prince Eugène de s'approcher de Prenn, afin d'avoir franchi ce fleuve le plus tôt possible, et au roi Jérôme d'être rendu à Grodno le 30 au plus tard. Il manda ce qui allait se passer au duc de Bellune à Berlin, afin que ce maréchal armât Spandau et se tînt bien sur ses gardes, car les premiers coups de fusil allaient être tirés, de grands événements devaient s'ensuivre, et il importait d'avoir, à l'égard des Allemands, l'œil ouvert et la main prête.
L'armée arrive le 23 juin au bord du Niémen. Le 23 juin, après avoir couché au milieu de la forêt de Wilkowisk, dans une petite ferme, et entouré de 200 mille soldats, Napoléon déboucha de la forêt avec cette armée superbe, et vint se ranger au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. Aspect des rives du fleuve. La rive que nous occupions dominait partout la rive opposée, le temps était parfaitement beau, et on voyait le Niémen coulant de notre droite à notre gauche s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonçait la présence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques, qui couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et quelques granges incendiées dont la fumée s'élevait dans les airs. Le général Haxo, après une soigneuse reconnaissance, avait découvert à une lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit appelé Poniémon, un point où le Niémen, formant un contour très-prononcé, offrait de grandes facilités pour le passage. Grâce à ce mouvement demi-circulaire du fleuve autour de la rive opposée, cette rive se présentait à nous comme une plaine entourée de tous côtés par nos troupes, dominée par notre artillerie, et offrant un point de débarquement des plus commodes sous la protection de cinq à six cents bouches à feu. Napoléon, ayant emprunté le manteau d'un lancier polonais, alla, sous les coups de pistolet de quelques tirailleurs de cavalerie, reconnaître les lieux en compagnie du général Haxo, et les ayant trouvés aussi favorables que le disait ce général, ordonna l'établissement des ponts pour la nuit même[30]. Choix d'un point de passage un peu au-dessus de Kowno. Le général Éblé, qui avait fait arriver ses équipages de bateaux, eut ordre de jeter trois ponts, avec le concours de la division Morand, la première du maréchal Davout.
Trois ponts de bateaux jetés dans la nuit du 23 au 24 juin. À onze heures du soir en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la division Morand se jetèrent dans quelques barques, traversèrent le Niémen, large en cet endroit de soixante à quatre-vingts toises, prirent possession sans coup férir de la rive droite, et aidèrent les pontonniers à fixer les amarres auxquelles devaient être attachés les bateaux. À la fin de la nuit, trois ponts, situés à cent toises l'un de l'autre, se trouvèrent solidement établis, et la cavalerie légère put passer sur l'autre bord.
Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait signifier trois heures, le soleil se leva radieux, et vint éclairer de ses feux une scène magnifique. On avait lu aux troupes, qui étaient pleines d'ardeur, une proclamation courte et énergique, conçue dans les termes suivants:
Proclamation lue aux troupes le 24 au matin. «Soldats, la seconde guerre de Pologne est commencée. La première s'est terminée à Friedland et à Tilsit!... À Tilsit, la Russie a juré une éternelle alliance à la France et la guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses serments; elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion... La Russie est entraînée par la fatalité; ses destins doivent s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? Ne serions-nous plus les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la guerre: notre choix ne saurait être douteux. Marchons donc en avant, passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises. Mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe.»
Commencement du passage. Cette proclamation applaudie avec chaleur, les troupes descendirent des hauteurs en formant trois longues colonnes, qui tour à tour paraissaient et disparaissaient en s'enfonçant dans les ravins qui aboutissaient au fleuve. Toutes les pièces de douze, rangées sur le demi-cercle des hauteurs, dominaient la plaine où allait déboucher l'armée, soin du reste inutile, car l'ennemi ne se montrait nulle part. Napoléon, sorti de sa tente et entouré de ses officiers, contemplait avec sa lunette le spectacle de cette force prodigieuse, car si on a rarement vu deux cent mille hommes agissant à la fois dans une guerre, on les a vus plus rarement encore réunis sur un même point, et dans un tel appareil; et cependant presque au même moment, et à quelques lieues de là, deux cent mille autres traversaient le Niémen!