Difficultés qu'éprouve le roi Jérôme pour atteindre le Niémen. Partis des environs de Pultusk, et obligés de suivre la route d'Ostrolenka et Goniondz, pour se rendre à Grodno, à travers un pays pauvre où il fallait tout porter avec soi, sur des chemins où tout fardeau un peu lourd s'enfonçait profondément, les Polonais et les Westphaliens, précédés par le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg, avaient eu la plus grande peine à gagner le Niémen dans les derniers jours de juin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers Grodno pour y passer le Niémen, le général Reynier se portait sur leur droite avec les Saxons, pour déboucher par Byalistok, et le prince de Schwarzenberg avec environ 30 mille Autrichiens arrivait de la Gallicie à Brezesc-Litowsky. Ce prince, après avoir hésité à franchir le Bug, marchait en tâtonnant sur Proujany, et s'y arrêtait de peur d'être compromis devant les forces de Tormazoff, qu'il s'exagérait beaucoup.

Entrée du prince Jérôme à Grodno. Pressé par les ordres réitérés de l'Empereur, le roi Jérôme, qui avait mis en tête de sa colonne les excellentes troupes du prince Poniatowski, avait sacrifié plus d'un millier de chevaux de trait afin d'arriver plus vite à Grodno, et laissé en outre beaucoup d'hommes en arrière, surtout parmi les recrues des régiments polonais. Le 28 juin, les chevaux-légers polonais, animés d'une véritable rage contre les Russes, avaient atteint Grodno, et vivement refoulé les Cosaques de Platow dans le faubourg de cette ville, qui est situé sur la rive gauche du Niémen par laquelle nous nous présentions. Bientôt ils s'étaient emparés du faubourg lui-même, et avaient fait leurs préparatifs pour passer le fleuve, aidés des habitants, que la présence de leurs compatriotes et la nouvelle de la reconstitution de la Pologne avaient remplis d'enthousiasme. Le 29 juin, Platow, qui avait reçu l'ordre de se replier, avait tout à coup évacué Grodno, et la cavalerie légère polonaise, franchissant le Niémen, avait occupé cette ville, et enlevé plusieurs bateaux de grains que les Russes s'efforçaient de sauver en leur faisant remonter le fleuve. Sans prendre de repos, la cavalerie polonaise avait couru sur la route de Lida, pour se conformer aux ordres de l'état-major général, qui prescrivaient de se lier avec le prince Eugène, dont le passage, comme on l'a vu, s'était opéré à Prenn.

Le roi Jérôme se hâte de préparer des approvisionnements pour son corps d'armée. Le roi Jérôme était arrivé le lendemain 30 juin avec le reste de sa cavalerie, laissant à un ou deux jours en arrière l'infanterie de son corps d'armée. Sur-le-champ il s'était mis à préparer des vivres pour ses troupes, qui étaient harassées, et qui n'avaient pu se faire suivre par leurs convois. Le vaste orage du 29 juin ayant enveloppé la Pologne tout entière, avait dans cette partie du théâtre de la guerre, comme dans les autres, rendu les routes impraticables, causé la mort de quelques hommes, la désertion d'un plus grand nombre, et tué une quantité considérable de chevaux. La population de Grodno, fort sensible, comme toutes les populations nombreuses, à la nouvelle de l'indépendance de la Pologne et à la présence d'un frère de l'Empereur, avait poussé beaucoup d'acclamations, s'était mise en fête, et avait offert au jeune roi de Westphalie des festins et des bals. Le prince s'était prêté à ces hommages, mais sans perdre de temps, car tandis que ses colonnes arrivaient successivement les 1er, 2 et 3 juillet, il ne négligeait rien pour les faire repartir, et tâchait de se procurer quelques quintaux de pain, que toute la joie des habitants de Grodno n'avait pas rendu plus faciles à réunir, et surtout à transporter. Il ne perd pas un moment, et fait repartir ses colonnes en ne leur accordant qu'un jour de repos. Pendant ce temps les lettres de Napoléon, qui ne voulait pas tenir compte des difficultés d'autrui, bien qu'il fût très-frappé des siennes, au point de faire un long séjour à Wilna, les lettres de Napoléon parvenaient coup sur coup au roi Jérôme, et lui apportaient des reproches aussi injustes qu'humiliants contre sa lenteur, son incurie, son goût pour les plaisirs. Jérôme, qui voyait périr autour de lui les hommes et les chevaux à force de marches rapides, n'en avait pas moins acheminé ses colonnes sur la route de Minsk, en ne donnant à chacune d'elles qu'un jour entier de repos, car il faisait partir le 3 celles qui étaient arrivées le 1er, le 4 celles qui étaient arrivées le 2, et ainsi de suite. Il s'était mis par Tzicoutzyn, Joludek, Nowogrodek, à la poursuite de l'armée de Bagration, dont l'imagination polonaise grossissait le chiffre jusqu'à la dire forte de cent mille hommes.

Le roi Jérôme, qui ne possédait pas l'expérience du maréchal Davout pour discerner la vérité à travers les exagérations populaires, avait marché avec une certaine appréhension de ce qu'il pourrait rencontrer, mais avec un complet dévouement aux ordres de son frère, et n'avait perdu ni un jour ni une heure, recommandant sans cesse au général Reynier, qui s'avançait parallèlement à lui par Byalistok et Slonim, de hâter le pas, et de se serrer à la colonne principale. Marche du prince Bagration. Mais le prince Bagration avait six ou sept marches d'avance, et il n'était pas facile de l'atteindre. Le général russe, en effet, parti le 28 juin de Wolkowisk, sur le premier ordre qui lui prescrivait de regagner les bords du Dniéper, avait reçu en route le second qui lui prescrivait de se rapprocher de Barclay de Tolly dans son mouvement de retraite, et s'était porté alors à Nikolajef, afin d'y passer le Niémen, et d'opérer autour de Wilna le mouvement circulaire qui avait sauvé Doctoroff. Là il avait recueilli Dorokoff et Platow, qui lui avaient appris l'arrivée de Davout sur leurs traces, et d'après cet avis, au lieu de s'élever au nord, il était descendu au sud, pour se porter par Nowogrodek, Mir et Neswij, sur Bobruisk. (Voir la carte no 54.) Impossibilité pour le roi Jérôme de l'atteindre. Bien qu'il eût employé deux jours à Neswij pour faire reposer ses troupes, exténuées par la chaleur et la marche, il était en mesure d'en partir le 10 juillet, et il aurait fallu que le roi Jérôme y arrivât le 10 même pour l'atteindre. Or c'était chose impossible. Il y avait de Grodno à Neswij, en passant par Nowogrodek, près de 56 lieues, et le roi de Westphalie, parti de Grodno le 4, en faisant pendant huit jours sept lieues par jour, ce qui était excessif sur de telles routes et au milieu des chaleurs de juillet, ne pouvait pas être rendu à Neswij avant le 12. Tout le zèle du monde était impuissant en présence de telles difficultés.

Le prince harcelait sans cesse ses généraux, harcelé qu'il était lui-même par les lettres de Napoléon. Ces lettres lui disaient qu'ayant dû arriver à Grodno le 30 juin, il devait être rendu le 10 juillet à Minsk, auprès du maréchal Davout, à quoi le prince piqué au vif répondait qu'entré le 30 à Grodno avec une simple avant-garde, il n'avait eu ses colonnes d'infanterie que le 2 et le 3 juillet, qu'il lui avait fallu ramener sa cavalerie légère envoyée en reconnaissance sur Lida, préparer ensuite des vivres, qu'il n'avait donc pu partir que le 4; que la route était jalonnée d'hommes morts de chaleur, de traînards exténués, de convois abandonnés faute de chevaux; que sa cavalerie vivait par miracle, que son infanterie se nourrissait de viande sans sel, sans pain, sans eau-de-vie, et était déjà, grâce à cette nourriture, à la chaleur et aux fatigues, décimée par la dyssenterie.

Arrivée du roi Jérôme à Nowogrodek le 10 juillet. Le roi de Westphalie ainsi persécuté par son intraitable frère, parvint le 10 juillet à Nowogrodek, où il se trouvait à quatorze lieues de Bagration qui était à Neswij, et à vingt de Davout qui était à Minsk. Il avait fait sept lieues par jour pendant six jours, et on ne pouvait certainement pas lui en demander davantage. En approchant, le fantôme de Bagration avait pris des proportions moins effrayantes, et de 100 mille hommes il était ramené à 60 mille, ce qui était beaucoup encore pour les forces de Jérôme, car les 30 mille Polonais étaient réduits à 23 ou 24 mille, les 18 mille Westphaliens à 14, les 10 mille cavaliers de Latour-Maubourg à 6 ou 7 mille, ce qui faisait 45 mille hommes au plus. Les Saxons étaient réduits de 17 mille à 13 ou 14, et ils se trouvaient à deux journées du corps principal. Le roi Jérôme pouvait donc rencontrer 60 mille Russes avec 45 mille Polonais et Westphaliens, les Saxons étant trop loin de lui pour le joindre à temps. Il faut ajouter que si les Polonais étaient fort aguerris et fort animés, les Westphaliens l'étaient fort peu. Néanmoins, le prince craignant son frère beaucoup plus que l'ennemi, il continua de marcher devant lui, quoi qu'il pût en advenir.

Le jour même du 10 sa cavalerie légère, ayant couru au delà de Nowogrodek sur la route de Mir, rencontra l'arrière-garde du prince Bagration, composée de 6 mille Cosaques, de 2 mille cavaliers réguliers, et de 2 mille hommes d'infanterie légère. Combat de la cavalerie contre l'arrière-garde du prince Bagration. Le général Rozniecki avec six régiments, les uns de chasseurs, les autres de lanciers polonais, comprenant au plus 3 mille chevaux, ne put retenir l'ardeur de sa cavalerie, se trouva engagé contre 10 mille hommes, se battit avec la plus grande bravoure, soutint plus de quarante charges, perdit 500 hommes, en mit un millier hors de combat, et fut enfin dégagé par le général Latour-Maubourg, qui survint avec la grosse cavalerie.

Telle avait été la conduite du roi Jérôme jusqu'au 11 juillet. Le maréchal Davout n'avait pas encore pu communiquer avec lui, par une raison facile à comprendre. Ce maréchal portait ses reconnaissances sur sa droite jusqu'au Niémen, sans oser toutefois le dépasser: si en même temps le roi Jérôme eût porté les siennes vers sa gauche, sur le Niémen aussi, une rencontre eût été possible. Napoléon impatienté des prétendues lenteurs du roi Jérôme le place sous les ordres du maréchal Davout. Mais ce prince, tout occupé de Bagration, dirigeait ses reconnaissances dans un sens absolument opposé, c'est-à-dire vers sa droite, à la suite de l'ennemi. Il n'y avait donc pas moyen qu'il rencontrât les patrouilles du maréchal Davout. De son côté le maréchal, qui était à Minsk depuis le 8 juillet, y était rempli d'une impatience qu'il exprimait chaque jour à Napoléon, et celui-ci, ne se contenant plus, envoya à son frère l'ordre de se ranger, aussitôt la réunion opérée, sous le commandement du maréchal Davout. Il expédia en même temps cet ordre au maréchal, pour qu'il pût en faire usage dans le moment opportun. Rien n'eût été plus simple que de placer un jeune prince, même portant une couronne, sous un vieux guerrier blanchi dans le métier des armes: mais si une telle disposition, prise dès le commencement de la campagne, eût été naturelle, elle pouvait, adoptée après coup, à titre de punition, produire des froissements fâcheux, et compromettre tous les résultats qu'elle était destinée à sauver.

Situation des choses du 12 au 15 juillet, et possibilité à cette époque d'atteindre et d'envelopper le prince Bagration. En effet, sans aucun changement de commandement, seulement avec la bonne volonté des uns et des autres, d'ailleurs bien assurée, les combinaisons de Napoléon pouvaient parfaitement s'accomplir. Bagration, resté à Neswij jusqu'au 11 juillet, s'était décidé à descendre sur Bobruisk, pour éviter la rencontre du maréchal Davout qu'il croyait supérieur en forces, pour passer la Bérézina sous la protection de cette place, et pour se rendre ensuite sur le Dniéper. Il avait, dans cette intention, chargé le général Raéffskoi de former l'avant-garde avec le 7e corps russe, et s'était chargé de former lui-même l'arrière-garde avec le 8e, afin de tenir tête à Jérôme, dont la cavalerie devenait extrêmement pressante. Parti de Neswij le 11, il était le 12 à Romanow, et ne s'était avancé le 13 que jusqu'à Slouck. Il ne pouvait pas être avant le 16 à Bobruisk, et il lui fallait bien deux jours pour rallier son monde, et franchir la Bérézina avec tous ses équipages. Or Jérôme, rendu à Nowogrodek le 10 avec l'infanterie polonaise, s'était mis immédiatement en route pour Neswij, était arrivé le 12 à Mir, et le 13 à Neswij. Averti de la présence du prince Bagration sur la route de Bobruisk, de celle du maréchal Davout à Ighoumen, il était prêt à marcher, et pouvait être le 17 à Bobruisk, c'est-à-dire à un moment où le prince Bagration y serait encore, et bien avant que celui-ci eût franchi la Bérézina avec tout son matériel. Le maréchal Davout de son côté, ayant ses avant-gardes près d'Ighoumen, pouvait être en trois jours à Bobruisk, c'est-à-dire y arriver le 16 s'il partait le 13, le 17 s'il partait le 14, ce qui était facile. Dans ce cas, le maréchal Davout débouchant sur Bobruisk par la gauche de la Bérézina, tandis que le roi Jérôme s'y présenterait par la rive droite, le premier avec 35 mille hommes, le second avec 45 mille sans les Saxons, et avec 58 mille si les Saxons le rejoignaient, il était possible d'accabler Bagration, et de lui faire essuyer un véritable désastre. Il est vrai que le prince Jérôme était séparé du maréchal Davout par une région marécageuse et boisée, à travers laquelle les communications étaient difficiles, et qu'il était probable qu'on ne parviendrait à se donner la main que sous Bobruisk même, que dès lors on serait séparé jusque-là par toute la masse du corps de Bagration, qui pouvait avec de l'énergie et de l'habileté se jeter tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre des généraux français. En revanche, les troupes de Bagration étaient harassées de fatigue, fort ébranlées par une retraite précipitée, et au contraire il n'y avait rien d'égal en valeur à celles du maréchal Davout, en animation à celles du prince Poniatowski. Les Westphaliens sous les yeux de leur jeune roi montraient du zèle, et Reynier arrivait avec les Saxons, qui étaient excellents. On était donc autorisé en ce moment à concevoir les plus belles espérances. Le roi Jérôme, quoique ne se rendant pas un compte bien clair de cette situation, actuellement assez obscure, mais sachant le maréchal Davout près de lui, et ayant rencontré quelques-unes de ses patrouilles de cavalerie, lui écrivit qu'il était à Neswij, prêt à marcher sur Bobruisk, et l'invita à s'y rendre par Ighoumen, en lui promettant, et en se promettant à lui-même les plus heureux résultats de cette réunion.

Après avoir attendu à Minsk jusqu'au 12, le maréchal Davout s'avance par Ighoumen sur Bobruisk. Le maréchal Davout avait attendu à Minsk jusqu'au 12, n'osant pas se porter au delà parce qu'il n'avait que deux divisions françaises d'infanterie. Apprenant enfin le 13 par une lettre de Jérôme que ce prince était à Neswij, qu'on était à la veille de se réunir sous Bobruisk, il n'hésita plus à marcher, et prit la résolution de partir le lendemain 14 pour Ighoumen. (Voir la carte no 54.) Un repos de trois jours avait remis et rallié ses troupes, lui avait permis de cuire du pain, d'en charger ses voitures, et de tout disposer pour de nouvelles marches forcées. Pour rendre plus certain le concert entre les divers corps, ce maréchal signifie au roi Jérôme la décision qui le place sous ses ordres. En même temps, voulant rendre plus certain le concert de toutes les forces qui allaient se trouver réunies, n'étant pas fâché en outre de réduire à la position de son subordonné un jeune prince dont il avait été plus d'une fois mécontent pendant son séjour sur l'Elbe, il lui communiqua la décision de Napoléon pour le cas de réunion des deux corps d'armée, et prenant le rôle de général en chef, lui prescrivit, du reste avec beaucoup d'égards, de marcher par Neswij et Slouck sur Bobruisk, tandis que lui-même y marcherait par Ighoumen. Il lui indiqua dans la même lettre quelques routes de traverse par lesquelles ils pourraient se donner la main au moyen de leur cavalerie légère.