Sur l'ordre de Murat, le général Latour-Maubourg franchit le ravin de Séménoffskoié, et exécute au delà plusieurs charges heureuses. Murat et ses troupes en souffraient beaucoup. N'ayant pas d'infanterie sous la main, et s'apercevant que dans cette partie le ravin de Séménoffskoié était peu profond, Murat fit amener par son chef d'état-major Belliard la cavalerie de Latour-Maubourg, lui ordonna de franchir le ravin, de charger l'infanterie russe, de lui enlever ses pièces, et de revenir s'il jugeait le poste impossible à conserver. Afin de l'aider dans cette périlleuse entreprise, il réunit toute l'artillerie attelée, ordinairement attachée à la cavalerie, et la rangea sur le bord du ravin, de manière à protéger nos escadrons.
Il est par prudence obligé de repasser le ravin. Latour-Maubourg obéissant au signal de Murat, descendit avec les cuirassiers saxons et westphaliens dans le ravin de Séménoffskoié, remonta sur le bord opposé, fondit sur l'infanterie russe, renversa deux de ses carrés, et la força de se replier. Mais, après l'avoir ainsi éloignée, il fut obligé de revenir, pour ne pas demeurer seul exposé à tous les coups de l'armée russe.
Pendant que ces événements se passaient à droite en avant des trois flèches, le prince Eugène à gauche, ayant fait franchir la Kolocza dès le matin aux deux divisions Morand et Gudin, avait dirigé la division Morand sur la grande redoute, et laissé la division Gudin au pied de l'ouvrage, dans l'intention de ménager ses ressources. La division Morand, confiée pour la journée au prince Eugène, enlève la grande redoute. La division Morand, conduite par son général, avait gravi au pas le monticule sur lequel la formidable redoute était construite, et avait supporté avec un admirable sang-froid le feu de quatre-vingts pièces de canon. Marchant au milieu d'un nuage de fumée qui permettait à peine à l'ennemi de l'apercevoir, cette héroïque division était arrivée très-près de la redoute, et lorsqu'elle avait été à portée de l'assaillir, le général Bonamy, à la tête du 30e de ligne, s'y était élancé à la baïonnette, et s'en était emparé en tuant ou expulsant les Russes qui la gardaient. Alors la division tout entière, débouchant à droite et à gauche, avait repoussé la division Paskewitch du corps de Raéffskoi, lequel se trouvait ainsi refoulé d'un côté par Morand, de l'autre par les cuirassiers de Latour-Maubourg.
État de la bataille à dix heures du matin. Le moment était décisif, et la bataille pouvait être gagnée avec des résultats immenses, quoiqu'il fût à peine dix heures du matin. En effet, au centre, la grande redoute était prise; à droite, les trois flèches étaient prises également, et si on dirigeait un effort vigoureux sur le village de Séménoffskoié, en passant en force le ravin que Latour-Maubourg venait de franchir à l'aventure, que le corps détruit de Raéffskoi était incapable de défendre, on pouvait faire une profonde trouée dans la ligne ennemie, y pénétrer comme un torrent, et en se portant jusqu'à Gorki, derrière Borodino, enfermer le centre et la droite de l'armée russe, actuellement inactifs, dans l'angle formé par la Kolocza et la Moskowa. Ney et Murat croient voir un moyen de gagner la bataille d'une manière décisive en perçant par Séménoffskoié. Du point où Murat et Ney étaient placés, c'est-à-dire du bord du ravin de Séménoffskoié, d'où ils formaient un rentrant dans la ligne russe, ils voyaient par derrière les corps de Doctoroff, de Bagowouth et d'Ostermann; ils voyaient les parcs et les bagages de l'armée russe, amassés sur la route neuve de Moscou, qui commençaient à battre en retraite, et ils brûlaient d'impatience à l'aspect de tant de résultats possibles, presque certains, qu'il suffisait d'une demi-heure pour recueillir, mais d'une demi-heure aussi pour laisser échapper sans retour.
Ils l'envoient dire à Napoléon, et lui demandent toutes ses réserves. Malheureusement Napoléon n'était pas là, et ce n'était pas sa place, il faut le reconnaître, car vingt généraux et colonels y avaient déjà succombé. C'était un miracle que Ney et Murat fussent debout, et il eût été peu sensé de faire dépendre d'un boulet le sort de l'armée et de l'Empire. Il était à Schwardino, où passaient encore bien des projectiles, et d'où il découvrait mieux l'ensemble de la bataille. Murat et Ney lui firent demander par le général Belliard de leur envoyer tous les renforts dont il lui serait possible de disposer, la garde elle-même, s'il n'avait pas d'autre ressource, car en moins d'une heure, s'il les laissait libres d'agir, ils lui auraient ramassé plus de trophées qu'il n'en avait jamais conquis sur aucun champ de bataille.
Napoléon trouve que c'est trop tôt pour faire agir ses réserves. Belliard s'étant transporté à Schwardino, trouva Napoléon, qu'un gros rhume fatiguait, moins animé que ses deux lieutenants, moins convaincu qu'on pût sitôt gagner la bataille. Faire donner ses réserves à dix heures du matin, lui semblait extraordinairement prématuré. De Schwardino il ne pouvait pas apercevoir ce que Ney et Murat discernaient très-clairement là où ils étaient, et il inclinait à croire qu'en cette journée, comme à Eylau, il y aurait peu à manœuvrer, mais beaucoup à canonner, et que c'était avec l'artillerie qu'on parviendrait à démolir l'armée russe. Il n'accorde que la division Friant. De tout ce qu'on lui demandait, il n'accorda que la division Friant, la seule réserve qui lui restât en dehors de la garde. Si au lieu de confier deux des divisions de Davout au prince Eugène, qui était peu capable de s'en servir, et qui, sur trois qu'il avait à la droite de la Kolocza, en laissait deux oisives dans un ravin, il lui en eût donné une de moins, et qu'il eût envoyé les divisions Gudin et Friant à Séménoffskoié, peut-être qu'avec celles-ci Murat et Ney eussent tout décidé. Quoi qu'il en soit, Belliard retourna auprès de Murat, rencontra la division Friant en marche vers Séménoffskoié, et, par son récit, provoqua plus d'un mouvement d'impatience, plus d'un propos fort vif de la part des deux héros de cette sanglante et immortelle journée.
Dans le même moment, Barclay de Tolly et Bagration demandent des renforts à Kutusof pour fermer la trouée de Séménoffskoié. Au milieu de ces péripéties, Kutusof, qui était à table un peu en arrière du champ de bataille, tandis que Barclay et Bagration s'exposaient au feu le plus vif, Kutusof était, lui aussi, assiégé des plus pressantes instances pour qu'il fermât avec ses réserves les trouées formées dans sa ligne. Sur les demandes réitérées de Barclay de Tolly et de Bagration, et sur le conseil du colonel Toll, il avait détaché de la garde, qui était à Psarewo, les régiments de Lithuanie et d'Ismaïlow, les cuirassiers d'Astrakan, ceux de l'impératrice et de l'empereur, plus une forte réserve d'artillerie, et les avait envoyés vers Séménoffskoié. Il s'était également décidé à retirer de l'extrême droite le corps de Bagowouth, et avait acheminé les deux divisions dont ce corps se composait, l'une, celle du prince Eugène de Wurtemberg, vers Séménoffskoié, l'autre, celle d'Olsoufief, vers Outitza, afin d'aider Touczkoff à résister au prince Poniatowski. Secours envoyés, soit à Séménoffskoié, soit à Outitza, et diversion de cavalerie ordonnée au delà de Borodino sur la gauche de l'armée française. Enfin pressé par Platow et Ouvaroff qui, postés à l'extrême droite de l'armée russe, sur les hauteurs protégées par la Kolocza, voyaient notre gauche dégarnie, et étaient impatients d'en profiter, il leur avait permis de passer la Kolocza avec leur cavalerie, et de faire une diversion dont l'effet pouvait être grand, parce qu'il serait imprévu. Ces mesures, arrachées à la sagacité paresseuse du généralissime russe, étaient malheureusement ce qui convenait à la circonstance, sinon pour vaincre, au moins pour nous empêcher de vaincre.
Tandis que la division du prince Eugène de Wurtemberg est employée à fermer l'ouverture de Séménoffskoié, les généraux Yermoloff et Kutaisoff reprennent la grande redoute. Pendant ce temps, les généraux chargés de commander sur le terrain faisaient des deux côtés des prodiges de bravoure et d'intelligence. Barclay et Bagration avaient résolu de reconquérir à tout prix la grande redoute et les trois flèches. Barclay avait mandé au prince Eugène de Wurtemberg, dont la division était destinée au centre, de se porter sur-le-champ à Séménoffskoié pour fermer la trouée. Au même instant son chef d'état-major Yermoloff, le jeune Kutaisoff, commandant son artillerie, étaient accourus en toute hâte pour rallier le corps de Raéffskoi mis en déroute, et empruntant à Doctoroff qui était posté dans le voisinage la division Likatcheff, ils avaient marché sur la grande redoute conquise par la division Morand. Échec de la division Morand. Par malheur, la division Morand venait de perdre son général, atteint d'une blessure grave, et se trouvait presque sans direction. Le 30e de ligne, établi dans la redoute, y était privé de l'appui des deux autres régiments de la division, laissés à gauche et à droite, et beaucoup trop en arrière. En même temps la division Gudin était dans un ravin à droite, la division Broussier à gauche au bord de la Kolocza, toutes deux inactives par la faute du prince Eugène, valeureux autant qu'on pouvait l'être, mais n'ayant ni l'expérience ni l'ardente activité qu'il faut dans ces moments décisifs. À cet aspect, Yermoloff et Kutaisoff marchant à la tête du régiment d'Ouja, et de l'infanterie de Raéffskoi ralliée, se portent sur le 30e, qui, placé sur le revers de la grande redoute par lui conquise, n'avait rien pour se couvrir. Ce brave régiment, sous la conduite du général Bonamy, tient ferme d'abord. Après l'avoir accablé de mitraille, à laquelle il ne peut répondre, car il n'avait pas d'artillerie, Yermoloff et Kutaisoff fondent sur lui à la baïonnette, et le réduisent à plier sous le nombre. L'intrépide Bonamy, resté dans la redoute à la tête de quelques compagnies, tombe percé de plusieurs coups de baïonnette. Les Russes, s'imaginant que c'est le roi Murat, poussent des cris de joie, et l'épargnent pour en faire un trophée. Au même moment, ils lancent à droite et à gauche le 2e corps de cavalerie du général Korff, le 3e du baron de Kreutz, et forcent à reculer les deux autres régiments de Morand, placés de chaque côté de la grande redoute. Cette vaillante infanterie est sur le point d'être précipitée au pied du monticule, quand le prince Eugène arrive enfin à la tête de la division Gudin, commandée par le général Gérard depuis le combat de Valoutina. Le 7e léger prend position à gauche de la redoute, le reste de la division à droite. Le 7e léger, survenant au moment où la cavalerie russe fondait sur les débris de la division Morand, se forme en carré, reçoit les cavaliers ennemis par un feu à bout portant, et les oblige à rebrousser chemin. À droite le général Gérard, avec les deux autres régiments de sa division, rallie les troupes de Morand, et arrête les progrès des Russes, qui ne peuvent nous chasser du plateau, et qui sont réduits à se contenter de la reprise de la grande redoute.
Ce triomphe avait coûté cher à l'ennemi. Le général Yermoloff avait été gravement blessé, et le jeune Kutaisoff tué, ce qui était pour les Russes une perte sensible. Pendant ce temps, Barclay, accouru avec le prince Eugène de Wurtemberg, et trouvant la redoute reprise, avait placé le prince entre la redoute et le village de Séménoffskoié, pour combler le vide que laissaient les deux divisions de Paskewitch et de Kolioubakin, composant le corps de Raéffskoi presque entièrement détruit. Ney et Murat, violemment assaillis de leur côté, ne se laissent pas enlever les trois flèches. En cet instant le feu était épouvantable sur ce point, car Murat avec l'artillerie de toutes les divisions de Ney, avec l'artillerie attelée de la garde, remplissait de ses projectiles cet espace qu'avait ouvert un moment le sabre des cuirassiers de Latour-Maubourg, et dans lequel il aurait voulu se précipiter avec toutes les réserves de l'armée française. Barclay, ayant fermé la trouée avec l'infanterie du prince Eugène de Wurtemberg, s'y tenait immobile, sous un feu qu'on ne se rappelait pas avoir vu depuis vingt ans de guerre, et pendant que ses officiers tombaient autour de lui, éprouvait une sorte de plaisir à repousser si noblement les indignes calomnies de ses ingrats compatriotes.
Effroyable lutte dans cette partie du champ de bataille. Bagration, de son côté, ayant reçu la division Konownitsyn, détachée du corps de Touczkoff, plus les régiments à pied et à cheval de la garde, avait juré de mourir ou de reprendre, lui aussi, les trois flèches situées à sa gauche et à notre droite. Il avait porté en avant, d'un côté Konownitsyn, de l'autre les grenadiers de Mecklenbourg, et avait réuni à la cavalerie de Siewers, aux cuirassiers de Douka, les trois régiments de cuirassiers de la garde. Mais il avait affaire à Murat et à Ney, ayant à leur gauche Latour-Maubourg et Friant, au centre les divisions Razout, Ledru, Marchand, à droite enfin les divisions Compans et Dessaix, les cuirassiers de Nansouty et l'infanterie westphalienne. Murat en outre avait amené en ligne la cavalerie de Montbrun, car, ainsi que nous l'avons dit, les hauteurs franchies, on se trouvait sur un terrain assez uni, et légèrement incliné vers les Russes. Le combat sur ce point devint bientôt terrible, et rien dans la mémoire de nos gens de guerre ne ressemblait à ce qu'ils avaient sous les yeux. La division Friant remonte le ravin de Séménoffskoié, et se plaçant en avant du village, résiste à tous les efforts des Russes. La division Friant, s'enfonçant dans le ravin de Séménoffskoié, l'avait remonté, et, sans prendre les ruines du village, s'était déployée à droite et à gauche sous un épouvantable feu d'artillerie et de mousqueterie. Le brave Friant, voyant tomber son jeune fils à ses côtés, l'avait fait emporter, et avait continué à se tenir au milieu de ses troupes, dont il dirigeait le déploiement. Tous les efforts des Russes n'avaient pu l'ébranler ni lui faire quitter la position de Séménoffskoié. Au même instant, les grenadiers de Mecklenbourg, l'infanterie de Konownitsyn abordaient à la baïonnette les troupes de Ney pour tâcher de leur arracher les trois flèches, et, tour à tour victorieuses ou vaincues, les troupes de Ney disputaient le terrain avec le dernier acharnement. L'un des Touczkoff tomba en combattant à la tête du régiment de Revel. C'était le frère de celui qui avait été pris à Valoutina, et le frère de celui qui en ce moment défendait Outitza contre Poniatowski.