Préoccupé de ce danger, il songeait toujours ou à hiverner à Moscou, ou à exécuter un mouvement qui, en le rapprochant de ses magasins, eût l'apparence d'une manœuvre et non d'une retraite. Hiverner à Moscou était une résolution d'une singulière audace, et cette résolution avait des partisans. Il en était un méritant la plus grande considération, c'était M. Daru, qui avait accompagné Napoléon en qualité de secrétaire d'État, qui était chargé de tous les détails de l'intendance de l'armée, et s'en acquittait avec un zèle, une intelligence, une activité dignes de cette haute et difficile fonction. Cet administrateur éminent jugeait encore plus facile de nourrir l'armée à Moscou, et d'y assurer ses communications pendant l'hiver, que de la ramener saine et sauve à Smolensk, par une route inconnue si on en prenait une nouvelle, ou dévastée si on reprenait celle qu'on avait déjà parcourue. Napoléon appelait ce conseil un conseil de lion, et il est certain qu'il eût fallu une rare audace pour oser le suivre. La plus grande difficulté n'était pas celle de nourrir les hommes, comme nous l'avons déjà dit; on avait en effet du blé, du riz, des légumes, des spiritueux et quelques viandes salées. On pouvait même se procurer de la viande fraîche, à la condition toutefois de réunir du bétail avant la mauvaise saison, et de se procurer du fourrage pour alimenter ce bétail pendant quelques mois. Y avait-il moyen d'hiverner à Moscou?La principale difficulté c'était de faire vivre les chevaux qui expiraient d'inanition, et qu'on ne savait trop comment nourrir, même dans ce moment qui n'était pas le plus défavorable de l'année. On avait bien encore la ressource de porter ses cantonnements à douze ou quinze lieues à la ronde, comme on l'avait déjà fait, mais outre qu'il n'était pas certain que ce fût assez pour trouver les fourrages nécessaires, comment, la mauvaise saison arrivée, pourrait-on soutenir ces cantonnements à une pareille distance, avec une cavalerie légère épuisée, et contre une innombrable quantité de Cosaques, déjà venus, ou prêts à venir des bords du Don? Raisons pour et contre cette résolution. Ces difficultés vaincues, il en restait une non moins grave, celle d'entretenir la communication entre tous les postes qui jalonnaient la route de Smolensk à Moscou, d'assurer non-seulement leurs relations de l'un à l'autre, mais la conservation particulière de chacun d'eux, car à moins de les convertir en places fortes, comment s'y prendre pour les mettre à l'abri d'un corps de douze à quinze mille hommes qui entreprendrait la tâche de les attaquer et de les emporter successivement? Il en fallait à Dorogobouge, à Wiasma, à Ghjat, à Mojaïsk, etc., sans compter beaucoup d'autres moins importants mais nécessaires, et en supposant tous ces postes armés, approvisionnés, pourvus non-seulement de garnisons permanentes mais de forces mobiles capables de s'entre-secourir, il était évident que cet objet seul exigerait presque la valeur d'une armée. Et malgré tous ces soins pour maintenir les communications, que deviendrait Paris, que ferait l'Europe, si un jour on n'avait pas de nouvelles de Napoléon, et si on était séparé de lui comme on l'avait été de Masséna pendant la campagne de Portugal? Enfin, ces difficultés si multipliées une fois surmontées de la manière la plus heureuse, qu'aurait-on gagné, le printemps venu, à se trouver à Moscou? À Moscou, on était à 180 lieues de Saint-Pétersbourg, 180 lieues d'une route détestable, sans compter 100 pour venir de Smolensk à Moscou, ce qui en faisait 280 pour les renforts qui auraient à joindre la grande armée en marche sur Saint-Pétersbourg, tandis qu'à Witebsk, par exemple, on n'en serait qu'à 150 lieues. Si la campagne prochaine consistait à diriger ses efforts sur la seconde capitale de la Russie, il valait mieux évidemment partir de Witebsk que de Moscou; c'était même le seul point de départ qu'on pût adopter.
L'hivernage à Moscou soulevait donc les plus graves objections. Toutefois la répugnance de Napoléon pour un mouvement rétrograde était si prononcée, qu'il n'excluait pas l'hypothèse de l'hivernage à Moscou, et que tout en ayant ordonné le départ des blessés transportables, afin d'être libre de ses mouvements, il faisait fortifier le Kremlin, déblayer les approches de ce château, couvrir ses portes de tambours, armer de canons ses murailles et ses tours, amener des renforts à l'armée, et porter assez loin ses postes avancés pour étudier les ressources du pays soit en vivres soit en fourrages.
La difficulté de passer l'hiver à Moscou rendant un prochain départ inévitable, Napoléon préfère toujours un mouvement oblique au nord. Au milieu de ces cruelles perplexités, la préférence de Napoléon était toujours pour la belle manœuvre qui, le rapprochant de la Pologne par une marche oblique vers le nord, l'eût placé derrière le duc de Bellune à Veliki-Luki, et lui eût donné l'apparence non pas de se retirer, mais d'appuyer un mouvement offensif sur Saint-Pétersbourg. Malheureusement chaque jour qui s'écoulait, en amenant l'hiver, rendait une direction au nord plus antipathique à l'armée, et d'ailleurs, les nouvelles venues du midi reportaient forcément de ce côté les combinaisons du moment. Les événements de Turquie et l'arrivée de l'amiral Tchitchakoff sur le Dniéper, ramènent forcément l'attention de Napoléon vers le midi. Tandis que tout était stationnaire sur la Dwina, que Macdonald se morfondait devant Riga sans pouvoir assiéger cette place, que le maréchal Saint-Cyr restait immobile à Polotsk, sans pouvoir tirer de sa victoire du 18 août d'autre résultat que celui de se maintenir dans sa position, au contraire, l'amiral Tchitchakoff revenant de Turquie, après la signature de la paix avec les Turcs, avait traversé la Podolie et la Volhynie, et, rassuré par la neutralité de la Gallicie secrètement convenue avec l'Autriche, avait pénétré jusqu'au bord du Styr pour renforcer Tormazoff. Obligé de laisser quelques mille hommes sur ses derrières, il n'en amenait guère que 30 mille, ce qui portait à 60 mille les deux armées réunies. Il en avait pris le commandement général, et il avait obligé Schwarzenberg et Reynier, qui n'en comptaient pas 36 mille à eux deux, de se replier sur le Bug, puis derrière les marais de Pinsk, afin de couvrir le grand-duché. De tout ce que Napoléon avait demandé pour le prince de Schwarzenberg il n'était arrivé que le bâton de maréchal, et la promesse d'un renfort de 7 à 8 mille hommes qu'on ne voyait point paraître. L'alarme s'était de nouveau répandue à Varsovie, où régnait, au lieu d'un enthousiasme créateur, un abattement général, où l'on se disait abandonné par Napoléon, où l'on se plaignait de ce qu'il n'avait pas réuni la Lithuanie à la Pologne, où l'on faisait de toutes ces plaintes une excuse pour ne point agir, pour n'envoyer ni recrues ni matériel au prince Poniatowski.
Ce n'est pas dans une situation pareille qu'on pouvait penser à un mouvement vers le nord, car c'eût été laisser un champ trop vaste aux entreprises de l'amiral Tchitchakoff. Une marche vers Kalouga convenait bien mieux à la direction actuelle des forces ennemies, et à la disposition des esprits, qu'on rassurait en leur offrant en perspective le climat et l'abondance des provinces méridionales.
Napoléon se décide à une combinaison mixte, consistant dans une marche sur Kalouga, sans abandonner Moscou, et en se liant avec Smolensk par Jelnia. Par toutes ces raisons, Napoléon imagina une combinaison mixte, consistant à se porter sur le camp de Taroutino, à en chasser Kutusof, ce qui n'avait pas certes l'apparence d'une retraite, à le refouler soit à droite, soit à gauche, à se porter ensuite sur Kalouga, à y amener par la route de Jelnia le duc de Bellune, ou au moins une forte division toute prête à Smolensk, d'hiverner ainsi à Kalouga, au milieu d'un pays fertile, sous un ciel peu rigoureux, en communication par sa droite avec Smolensk, et par ses derrières avec Moscou. Dans ce plan, Napoléon songeait à garder le Kremlin, à y laisser le maréchal Mortier avec 4 mille hommes de la jeune garde, avec 4 mille hommes de cavalerie démontée organisés en bataillons d'infanterie, à y déposer son matériel le plus lourd, ses blessés, ses malades, ses traînards, à fournir ainsi à ce maréchal d'un caractère éprouvé 10 mille hommes de garnison, et des vivres pour six mois. Napoléon, placé à Kalouga, au sein d'une sorte d'abondance, pouvant donner la main ou au maréchal Mortier, dont il serait à cinq journées, ou au duc de Bellune, dont il serait à cinq journées aussi en l'amenant à Jelnia, se trouverait comme une araignée au centre de sa toile, prêt à courir partout où un mouvement se ferait sentir. Il n'aurait de cette façon rien évacué; il aurait au contraire envahi de nouvelles provinces, en prenant position dans le pays le plus beau, le plus central de la Russie. Supposez une bataille bien complétement gagnée sur Kutusof aux environs de Taroutino, supposez de plus un hiver d'une rigueur ordinaire, et ce plan avait de grandes chances de réussir, sans compter que si on voulait définitivement se rapprocher de la Pologne, Mortier pouvait prendre des vivres pour dix jours, évacuer Moscou par la route directe qu'on avait déjà suivie, et rentrer tranquillement à Smolensk, en recueillant tous les postes intermédiaires, et en étant couvert par la présence de Napoléon à Kalouga. Cette combinaison à elle seule suffisait pour ramener l'amiral Tchitchakoff sur Mozyr, et pour le décourager de ses projets feints ou réels contre le grand-duché.
Cette nouvelle conception, preuve de l'inépuisable fertilité d'esprit de Napoléon, était non pas celle qu'il eût préférée, mais celle que dans le moment il croyait la plus convenable. Une légère gelée étant tout à coup survenue le 13 octobre, sans que le beau temps dont on jouissait en fût altéré, tout le monde sentit que le moment était arrivé de se décider. Une légère gelée, survenue le 13 octobre, oblige Napoléon à prendre un parti définitif. Napoléon réunit ses maréchaux pour avoir leur avis, bien qu'ordinairement il se souciât peu de l'opinion d'autrui; mais dans la position où l'on se trouvait, chacun acquérait avec la gravité croissante des circonstances un certain droit d'être consulté. Conseil de guerre tenu à Moscou. Le prince Eugène, le major général Berthier, le ministre d'État Daru, les maréchaux Mortier, Davout et Ney, assistaient à cette réunion. Il n'y manquait que Murat et Bessières, retenus devant le camp de Taroutino. La première question portait sur la situation de chaque corps, la seconde sur le parti à prendre. L'état des corps n'avait rien que de triste quant au nombre, car celui du maréchal Davout était réduit de 72 mille hommes à 29 ou 30 mille; celui du maréchal Ney de 39 à 10 ou 11 mille. Le prince Poniatowski ne comptait plus que 5 mille hommes, les Westphaliens 2 mille, la garde, sans avoir combattu, 22 mille. En tout on pouvait, avec les parcs, estimer l'armée à cent et quelques mille combattants, au lieu de 175 mille qui composaient sa force réelle en partant de Witebsk, au lieu de 420 qui la composaient en passant le Niémen. Du reste, l'état des hommes était satisfaisant. Ils étaient frais, reposés, pleins de résolution, quoique assez inquiets de cette position hasardée, que leur rare intelligence appréciait parfaitement.
Quant au parti à prendre, les opinions se trouvèrent fort partagées. Le maréchal Davout fut d'avis que les hommes légèrement blessés étant rentrés dans les rangs, les corps étant parfaitement reposés, il était grandement temps de partir; que la route de Kalouga nous ramenant au milieu de pays fertiles et point dévastés, et sous des climats moins rigoureux, il n'y avait pas d'autre direction à suivre. On pouvait apercevoir au langage du maréchal Davout que selon lui on était déjà demeuré trop longtemps à Moscou. Le major général Berthier, souvent disposé à contredire le maréchal Davout, et chargé naturellement de défendre les résolutions qui avaient prévalu, puisqu'il représentait l'état-major général, soutint au contraire que le séjour à Moscou avait été utile et nécessaire, qu'on lui avait dû la possibilité de refaire les troupes, et de leur rendre la santé et les forces. Il convint toutefois que le moment de partir était venu. Habitué à se conformer à l'opinion de Napoléon, et sachant la préférence qu'il avait toujours eue pour la route du nord, il proposa le retour sur Witebsk, en marchant latéralement à la route de Smolensk par Woskresensk, Wolokolamsk, Zubkow, Bieloi. C'était le plan de Napoléon quand il n'était plus temps de l'exécuter. Le maréchal Mortier, loyal mais soumis, opina comme Berthier, le représentant ordinaire de la pensée impériale. Le maréchal Ney, rude et indocile quand il suivait son premier mouvement, appuya fortement l'opinion du maréchal Davout, consistant à dire qu'on était assez demeuré à Moscou, ce qui signifiait trop, et qu'il fallait en partir le plus tôt possible. Il parla beaucoup de l'état de son corps réduit à 10 mille hommes, sans les Wurtembergeois, et soutint que la direction de Kalouga était la seule admissible. Le prince Eugène, trop doux et trop timide pour avoir une autre opinion que celle de l'état-major général, parla comme Berthier. M. Daru au contraire n'hésita point à déclarer qu'il n'était de l'avis ni des uns ni des autres, et à soutenir qu'on devait hiverner à Moscou. Il y avait, selon lui, dans la ville des vivres en riz, farine, spiritueux pour tout l'hiver. On pouvait, en étendant ses quartiers, se procurer des fourrages, et nourrir par ce moyen le bétail et les chevaux. Il était donc possible d'éviter le double inconvénient d'un mouvement rétrograde, et d'une retraite à travers des pays, les uns inconnus, les autres ruinés par un premier passage, dans une saison très-avancée, avec des soldats fort propres aux marches offensives, très-peu aux marches rétrogrades.
Napoléon, qui était si prompt à former son opinion et à l'exprimer, avait l'habitude de se taire, d'écouter, de réfléchir sur ce qu'il entendait, lorsqu'il cherchait l'opinion des autres. Il paraît qu'il se tut et réserva sa décision, ainsi qu'il lui était arrivé dans plus d'une occasion de ce genre.
Perplexités de Napoléon. Il fallait du reste chercher dans ses perplexités la cause de son silence. Il aurait voulu rester, mais il sentait la difficulté en restant de vivre et de conserver ses communications. Réduit à partir, il aurait préféré la marche au nord, qui avait le caractère de l'offensive; mais la mauvaise saison, l'apparition sur le bas Dniéper de l'amiral Tchitchakoff, le ramenaient forcément au midi, et la marche sur Kalouga, l'établissement dans cette riche province, en laissant une garnison au Kremlin, et en plaçant le duc de Bellune à Jelnia pour communiquer avec Smolensk, lui semblaient définitivement le plan le mieux approprié aux circonstances. Il était donc décidé à l'adopter, mais la vague espérance de recevoir de Saint-Pétersbourg une réponse, bien qu'il n'y comptât guère, la lenteur des évacuations due au manque de voitures, le beau temps qui était éblouissant, comme si la nature eût été complice des Russes pour nous tromper, enfin la répugnance toujours grande à commencer un mouvement rétrograde, le retinrent encore quatre ou cinq jours, et il allait se décider à donner ses derniers ordres pour la marche sur Kalouga, lorsque le 18 octobre un accident soudain et grave vint l'arracher à ces déplorables retards.
Subite attaque des Russes, qui l'oblige à sortir de son inaction. Le 18, en effet, par une superbe matinée, il passait en revue le corps du maréchal Ney, lorsque tout à coup on entendit les sourds retentissements du canon, dans la direction du midi, sur la route de Kalouga. Bientôt un officier expédié de Winkowo annonça que Murat, comptant sur la parole verbale qu'on s'était donnée de se prévenir quelques heures à l'avance dans le cas d'une reprise d'hostilités, avait été surpris et assailli le matin même par l'armée russe tout entière, que, suivant son usage, il s'en était tiré à force de bravoure et de bonheur, mais non sans perdre des hommes et du canon. Voici du reste le détail de ce qui s'était passé.