Plus juste envers les malheureux qu'on venait d'immoler que ceux qui les avaient si légèrement condamnés, il demanda au général Lariboisière, qui avait connu auprès de Moreau tous les généraux républicains, ce qu'était Lahorie.—Un brave officier, répondit le respectable commandant de l'artillerie, un officier du plus haut mérite, qui vous aurait bien servi, si on ne s'était attaché à le perdre dans votre esprit, qui vous aurait servi comme le fait le général Éblé, qu'on n'avait pas manqué, lui aussi, de vous rendre suspect, et dont vous pouvez tous les jours apprécier le caractère et les talents.—Vous avez raison, reprit tristement Napoléon; ces imbéciles, près s'être laissé prendre, cherchent à se racheter auprès de moi en faisant fusiller les gens par douzaine.

Du reste il y avait pour Napoléon quelque chose de plus urgent à faire que de s'occuper de cette conspiration, accident éphémère, sans autre conséquence pour lui qu'une lueur sinistre jetée sur sa situation politique: il fallait donner des ordres aux divers corps d'armée, dont le concours était indispensable pour empêcher la réunion de toutes les forces ennemies sur nos derrières, réunion déjà bien à craindre, et qui pouvait nous réduire à passer sous les fourches caudines, peut-être même constituer Napoléon le prisonnier d'Alexandre!

Ordres donnés pour empêcher la réunion de Tchitchakoff et de Wittgenstein sur la haute Bérézina. Napoléon fit écrire au prince de Schwarzenberg et au général Reynier par M. de Bassano, de ne plus tâtonner entre Brezesc et Slonim, de laisser là le corps de Sacken, qui n'était pas bien dangereux pour Varsovie, que bientôt d'ailleurs on accablerait d'autant plus sûrement qu'il aurait été plus téméraire, et de marcher à l'amiral Tchitchakoff sans relâche, car la présence de ce général russe sur la Bérézina, c'est-à-dire sur la ligne de retraite de la grande armée, pouvait être désastreuse. Il écrivit au duc de Bellune pour lui ordonner de se réunir sur-le-champ au maréchal Oudinot; il recommanda à tous deux de marcher vivement sur Wittgenstein, qu'ils surpassaient en quantité et en qualité de troupes, de le pousser à outrance au delà de la Dwina, de gagner sur lui une bataille décisive, de dispenser ainsi la grande armée d'en livrer une elle-même, car elle était singulièrement fatiguée (Napoléon n'osait pas dire ruinée), de se hâter surtout, car il se pourrait que leur concours fût également indispensable contre Tchitchakoff. Il écrivit à Wilna pour qu'on fit venir de Kœnigsberg l'une des divisions du maréchal Augereau, celle qui avait déjà été amenée à Dantzig, et qui des mains du général Lagrange avait passé à celles du général Loison. La division Durutte, envoyée à Varsovie pour renforcer le général Reynier, composait avec cette division Loison, les deux qui avaient été détachées de l'armée d'Augereau, et qui allaient être remplacées par la division Grenier, tirée d'Italie, et portée en ce moment à 18 mille hommes.

Napoléon recommanda en outre à M. de Bassano, qui déployait à Wilna la plus grande activité administrative, de diriger sur les divers dépôts de l'armée, c'est-à-dire sur Minsk, Borisow, Orscha, Smolensk, tous les vivres, tous les spiritueux, tous les vêtements, tous les chevaux qu'on pourrait se procurer. Il ordonna un achat de 50 mille chevaux, payés comptant, en Allemagne et en Pologne. Le général Bourcier, commandant les dépôts de cavalerie en Hanovre, dut partir sur-le-champ pour exécuter cet achat, s'il était possible de le réaliser.

Départ pour Smolensk. Napoléon, ces ordres expédiés, partit pour Smolensk en recommandant au maréchal Ney, qui allait couvrir la retraite, de ralentir le plus possible la marche de l'ennemi, afin de donner aux traînards le temps de rejoindre. Le prince Eugène dirigé sur Doukhowtchina. Il prescrivit au prince Eugène de quitter à Dorogobouge la route de Smolensk, pour prendre celle de Doukhowtchina, que ce prince avait déjà parcourue, qui présentait quelques ressources en vivres, et d'où l'on pourrait s'assurer de la situation de Witebsk, menacée en ce moment par Wittgenstein. Si cette place était en péril, le prince Eugène devait s'y porter, et s'y établir, Witebsk étant avec Smolensk appelée à former les deux points d'appui de nos cantonnements.

Napoléon quitta Dorogobouge le 6 novembre. Toute l'armée suivit le 7 et le 8. Le froid devenu plus sensible fit ressortir de nouveau l'oubli bien regrettable des vêtements d'hiver, et un autre oubli plus fâcheux encore, celui des clous à glace pour les chevaux. La saison dans laquelle on était parti, la croyance où l'on était en partant d'être de retour avant les mauvais temps, expliquaient cette double omission. Nos malheureux soldats marchaient affublés de vêtements de tout genre, enlevés dans l'incendie de Moscou, sans pouvoir se garantir d'un froid de 9 ou 10 degrés; et à chaque montée, rendue glissante par la glace, nos chevaux d'artillerie, même en doublant et triplant les attelages, ne parvenaient pas à tirer les pièces du plus faible calibre. Perte des chevaux d'artillerie faute de clous à glace. On les battait, on les mettait en sang, ils tombaient les genoux déchirés, et ne pouvaient surmonter l'obstacle, privés qu'ils étaient de forces et de moyens de tenir sur la glace. On avait abandonné des caissons au point de n'avoir presque plus de munitions; bientôt il fallut abandonner des canons, trophée que notre brave artillerie ne livra aux Russes que la douleur dans l'âme, et la confusion sur le front. Les voitures étaient ainsi fort diminuées en nombre, et chaque jour on en abandonnait de nouvelles, les chevaux expirant sur les chemins. Ces chevaux du reste on en vivait. La nuit venue on se jetait sur ceux qui avaient succombé, on les dépeçait à coups de sabre, on en faisait rôtir les lambeaux à d'immenses feux allumés avec des arbres abattus, on les dévorait, et on s'endormait autour de ces feux. Si les Cosaques ne venaient pas troubler un sommeil chèrement acheté, on se réveillait quelquefois à demi brûlé, quelquefois enfoncé dans une fange que la chaleur avait changée de glace en boue. Tous pourtant ne se relevaient pas, car à mesure que le thermomètre descendait au-dessous de 10 degrés, il y en avait déjà un certain nombre qui ne résistaient pas à la température des nuits. On partait néanmoins, regardant à peine les malheureux qu'on laissait morts ou mourants au bivouac, et pour lesquels on ne pouvait plus rien. La neige les recouvrait bientôt, et de légères éminences marquaient la place de ces braves soldats sacrifiés à la plus folle entreprise.

Marche du corps du prince Eugène. Tandis que Napoléon avec la garde impériale, le corps du maréchal Davout, la cavalerie à pied, et une masse de traînards que l'abandon des rangs accroissait plus que la mort ne la diminuait, marchait sur Smolensk escorté du maréchal Ney, le prince Eugène avait pris la route de Doukhowtchina. Il était suivi d'environ six à sept mille hommes armés, la garde royale italienne comprise, de quelques restes de cavalerie bavaroise qui avaient conservé leurs chevaux, de son artillerie encore attelée, de beaucoup de traînards, et d'un certain nombre de familles fugitives qui s'étaient attachées à l'armée d'Italie. Arrivé à la fin de la première journée, 8 novembre, près du château de Zazelé, où l'on espérait trouver quelques ressources et des abris pour la nuit, on fut saisi par un froid très-vif. L'artillerie et les bagages se virent tout à coup arrêtés au pied d'une côte, sans pouvoir la franchir. Première nuit au château de Zazelé. Le verglas était si glissant qu'il était impossible de faire gravir la montée aux moindres fardeaux. En dételant les pièces pour doubler et tripler les attelages, on parvint à élever sur la hauteur les pièces de petit calibre, mais il fallut absolument renoncer à celles de 12, qui composaient la réserve. Les canonniers, après avoir perdu toute leur journée pour un si mince résultat, étaient exténués eux et leurs chevaux, et humiliés d'être obligés d'abandonner ainsi leur artillerie la plus pesante. Pendant qu'ils s'épuisaient inutilement, Platow les ayant suivis avec ses Cosaques et de légers canons portés sur traîneaux, n'avait pas cessé de leur envoyer des boulets. En cette occasion le général d'Anthouard fut gravement blessé, au point de ne pouvoir plus commander l'artillerie de l'armée d'Italie. On le remplaça par le colonel Griois, brave officier, modeste et distingué, que la destruction de la cavalerie de Grouchy, à laquelle il était attaché, avait laissé sans emploi.

Arrivée au bord du Vop. On passa une triste nuit au château de Zazelé. Le lendemain 9 on partit de bonne heure pour franchir le Vop, petite rivière qui au mois d'août précédent ne présentait qu'un filet d'eau se traînant dans un lit presque desséché. Elle roulait maintenant dans un lit large et profond, haute de quatre pieds au moins, chargée de fange et de glaçons. Les pontonniers du prince Eugène ayant pris les devants, avaient employé la nuit à construire un pont, et gelés, mourants d'inanition, ils avaient suspendu leur travail quelques heures, avec l'intention de reprendre et de terminer leur ouvrage après ce court repos. Mais au point du jour les plus pressés de la foule désarmée viennent se placer sur le pont inachevé. Grâce à un épais brouillard qui ne permet pas de discerner clairement les objets, la masse croyant le pont praticable, suit ceux qui ont voulu passer les premiers, s'accumule derrière eux, bientôt s'impatiente de ne pas les voir avancer, s'irrite, pousse et jette dans l'eau bourbeuse et glacée les imprudents qui se sont engagés dans ce passage sans issue. Les cris des malheureux précipités dans le torrent, avertissent enfin la queue de la colonne qui revient sur ses pas, et on regarde avec désespoir cette rivière qui semble impossible à franchir. Quelques pelotons de cavalerie ayant conservé leurs chevaux essayent de la traverser à gué, et après avoir tâtonné trouvent en effet un endroit, où ils passent en ayant de l'eau jusqu'à l'arçon de leur selle. L'infanterie suit alors leur exemple, et entre dans ce torrent rapide et charriant d'énormes glaçons. Désastre du corps du prince Eugène au passage du Vop. Elle défile ainsi presque tout entière, et parvenue sur l'autre bord, se hâte d'allumer des feux pour se réchauffer et se sécher. La foule désarmée essaye de traverser le torrent à son tour: les uns réussissent, les autres tombent pour ne plus se relever. On entreprend en même temps de transporter l'artillerie d'une rive à l'autre. En triplant les attelages on fait franchir le lit du torrent aux premières pièces, mais le sol s'enfonce, se creuse, le gué s'approfondit, les eaux commencent à être trop hautes, et quelques pièces restent engagées dans le gravier. Le gué est alors obstrué, et le passage devient impraticable. Les infortunés qui se traînaient sur de petites voitures russes, et qui n'avaient pu passer encore, voient avec désespoir l'obstacle grandir, au point de ne pouvoir être surmonté. Au même instant trois à quatre mille Cosaques accourent en poussant des cris sauvages. Arrêtés par la fusillade de l'arrière-garde, ils n'osent approcher jusqu'à la portée de leurs lances, mais avec leur artillerie sur traîneaux ils envoient des boulets à la foule épouvantée, brisent les voitures à bagages, et répandent une véritable désolation. Le prince Eugène accourt pour rendre un peu de calme à cette multitude désespérée, et n'y peut réussir. On voit de pauvres cantinières, des femmes italiennes ou françaises, fugitives de Moscou, embrassant leurs enfants, et pleurant au bord de ce torrent qu'elles n'osent affronter, pendant que de braves soldats pleins d'humanité, prenant ces enfants dans leurs bras, vont et viennent jusqu'à deux et trois fois pour transporter à l'autre bord ces familles éplorées. Mais à chaque instant le tumulte augmente, il faut renoncer à ces précieux bagages dont les fugitifs vivaient, et dont les officiers tiraient encore quelques ressources. Alors les soldats à l'aspect de cette proie qui va être livrée aux Cosaques ne se font pas scrupule de la piller. Chacun prend ce qu'il peut sous les yeux de malheureuses familles désolées qui voient disparaître leurs moyens de subsistance. Les Cosaques eux-mêmes voulant avoir leur part du butin, s'avancent pour piller; on les écarte à coups de baïonnette ou de fusil, au milieu d'une épouvantable confusion.

Ce déplorable événement, qu'on appela dans la retraite le désastre du Vop, et qui était le prélude d'un autre désastre de même nature, destiné à être cent fois plus horrible, retint l'armée d'Italie jusqu'à la nuit. On s'arrêta de l'autre côté du Vop, on alluma des feux, on sécha ses vêtements, on fit d'amères réflexions sur la misère à laquelle on allait être réduit, et le lendemain on reprit la route de Doukhowtchina. Tous les bagages, toute l'artillerie, à l'exception de sept ou huit pièces, étaient perdus. Un millier de malheureux atteints par les boulets, ou tombés dans l'eau, avaient payé de leur vie cette marche bien inutile, comme on le verra tout à l'heure.

Séjour à Doukhowtchina, qui remet un peu l'armée d'Italie de ses souffrances. Dans la journée du 10 on arriva enfin à Doukhowtchina. C'était une petite ville, assez riche, où déjà l'armée d'Italie avait bien vécu au mois d'août précédent. Les Cosaques l'occupaient. On les en chassa sans beaucoup de peine, car, véritables oiseaux de proie, ces légers cavaliers, pillards et fuyards, ne tenaient jamais ferme, et se contentaient de suivre nos colonnes, pour achever les blessés, les dépouiller, et vider les voitures abandonnées. La ville de Doukhowtchina était déserte, mais point incendiée, et suffisamment pourvue de vivres. Il y avait de la farine, des pommes de terre, des choux, de la viande salée, de l'eau-de-vie, et, ce qui valait tout le reste, des maisons pour s'y loger. Cet infortuné corps d'armée trouva là un peu de repos, une demi-abondance, et surtout des abris dont il était privé depuis longtemps, avantages qui furent sentis comme aurait pu l'être la plus éclatante prospérité.