Percer la muraille de fer que nous opposaient les Russes semblait impossible; il fallait songer à s'ouvrir une autre voie. Un officier de Kutusof étant venu sommer le prince avec beaucoup de respect, celui-ci le renvoya dédaigneusement, répondant qu'on devait s'apprêter à combattre, et non pas à recueillir des prisonniers. Le prince Eugène sauve son corps en sacrifiant la division Broussier. Mais le prince, après s'être concerté avec ses généraux, résolut d'employer une feinte, qui présentait quelques chances de succès. C'était, en laissant la division Broussier en ligne pour simuler une nouvelle attaque sur la gauche contre les hauteurs qui bordaient la route, de gagner la plaine à droite, le long du Dniéper, et de défiler ainsi clandestinement vers Krasnoé, à la faveur de la nuit, qui en cette saison commençait entre quatre et cinq heures de l'après-midi. Les débris de la division Broussier devaient payer de la vie cette manœuvre, mais on pouvait compter sur le dévouement de cette troupe héroïque.
Vers la chute du jour, le prince Eugène ayant porté en avant sur la gauche cette malheureuse division Broussier, de manière à fixer sur elle l'attention de l'ennemi, fit défiler en grand silence, et en se couvrant de quelques plis de terrain, tout le reste de son corps d'armée dans la direction du Dniéper, et parvint ainsi à se dérober à la vue des Russes. La division Broussier, exposée à la mitraille et sans espérance de se sauver elle-même, bravait en attendant la mort ou une captivité presque certaine.
Adroit subterfuge d'un officier polonais pour sauver le corps du prince Eugène. Tandis que la colonne du prince Eugène s'échappait sur la neige, sans autre bruit que la chute des hommes qui tombaient de fatigue, ou trébuchaient pendant cette marche de nuit, on rencontra tout à coup un détachement des troupes légères de Miloradovitch, à qui la clarté de la lune avait révélé notre manœuvre. Heureusement un officier polonais du corps de Poniatowski, sachant le russe, et se servant de la connaissance qu'il avait de cette langue avec une rare présence d'esprit, dit à l'officier ennemi qu'il eût à se taire et à s'éloigner, car le corps qu'il voulait arrêter était un détachement de Miloradovitch exécutant une manœuvre autour de Krasnoé. On parvint ainsi après deux heures de marche à Krasnoé, laissant toutefois plus de deux mille morts ou blessés sur la route, ainsi que les restes de la division Broussier, qui ne pouvaient être sauvés que par l'arrivée des maréchaux Davout et Ney.
Joie et chagrin de Napoléon en retrouvant le prince Eugène. Napoléon reçut son fils adoptif avec une sorte de joie mêlée d'amertume, et, rassuré sur son compte, se mit alors à penser avec un profond souci au destin qui menaçait Davout et Ney demeurés en arrière. Si les deux maréchaux avaient marché ensemble, il y aurait eu peu de crainte à concevoir pour eux, car réunis ils comptaient une masse de 17 à 18 mille hommes de la meilleure infanterie de l'armée, et commandés par Davout et Ney, il n'était guère à craindre que Kutusof pût ni les arrêter, ni les prendre. Mais d'après les ordres donnés, Davout devait arriver seul le lendemain, et Ney seul le surlendemain. C'étaient donc deux jours à attendre, deux batailles à soutenir pour les rallier, et de cruelles pertes à essuyer, d'épouvantables hasards à courir. Nouveau sujet de douleur, et surtout de regret, d'avoir adopté un pareil système de marche! Il se décide à s'arrêter à Krasnoé, malgré le danger d'y être pris, afin de rallier Ney et Davout. Mais plus Napoléon avait à se reprocher de n'avoir pas quitté Smolensk en masse, ou de n'avoir pas pris la rive droite du Dniéper, plus il était résolu d'attendre à Krasnoé l'arrivée des deux maréchaux, quoi qu'il pût en advenir, et de livrer bataille s'il le fallait pour leur ouvrir la route. Napoléon en risquant une action générale pouvait la perdre; il pouvait encore, en différant de vingt-quatre heures le moment de partir avec la garde, s'exposer à être fait prisonnier; mais il y a des cas où la mort même est préférable à une résolution prudente, quelque rang qu'on occupe, et en raison même de ce rang! Napoléon tiré de cet état de torpeur où on l'avait vu plongé pendant quelques jours, rendu soudainement à toute la grandeur de son caractère, n'hésita point, et prit son parti avec une noble vigueur. Cette garde qu'il avait mis tant de soin à conserver, il résolut de la dépenser tout entière s'il le fallait, pour rallier ses deux lieutenants, et c'était se préparer la meilleure des excuses pour ne l'avoir pas employée à Borodino.
Dispositions autour de Krasnoé pour la journée du lendemain 17. Son plan était simple. Il était décidé à sortir de Krasnoé le lendemain avec sa garde, non par la route d'Orscha, qui l'aurait mené au but de sa retraite, mais par celle de Smolensk, qui le ramenait en arrière, et qui était celle que Davout et Ney devaient suivre. Il se proposait de déployer sur un plateau en arrière de Krasnoé, au pied duquel passait le ravin de la Lossmina, la jeune garde à gauche, la vieille garde à droite, et d'y attendre en bataille, sous le feu de trois cents pièces de canon, l'apparition du maréchal Davout. La cavalerie de la garde fut placée plus à gauche, dans la plaine le long du Dniéper à travers laquelle le prince Eugène avait trouvé une issue; ce qui restait de cavalerie montée (500 hommes environ) fut rangé à l'autre extrémité, c'est-à-dire à droite, au delà de Krasnoé, pour observer la route d'Orscha. Les troupes du prince Eugène cruellement éprouvées durent garder Krasnoé, en s'y reposant, et en mangeant ce qui restait du magasin formé dans cette ville. Le soir même les Russes ayant pris position dans le village de Koutkowo, et ce village étant trop rapproché de Krasnoé pour y souffrir l'ennemi, Napoléon le fit enlever à la baïonnette par un régiment de la jeune garde, qui se vengea sur les troupes du comte Ojarowski des pertes de la journée. On tua tout ce qui n'eut pas le temps de se retirer.
Bataille de Krasnoé, livrée le 17 novembre. Dès le lendemain matin 17 novembre, Napoléon à pied, car les chevaux ne tenaient point sur le verglas, rangea lui-même sa jeune et sa vieille garde en bataille sous le canon de l'ennemi, et put se convaincre au bruit de la fusillade que le maréchal Davout approchait. Sa présence, sa résolution, son noble sang-froid, la gravité du péril, électrisaient tous les cœurs.
Le maréchal Davout ayant fait coucher ses divisions à Koritnia, s'était personnellement avancé pendant la nuit sur la route de Krasnoé, parce qu'avec sa vigilance ordinaire, il voulait s'assurer par ses propres yeux de la nature des dangers qui le menaçaient. Il les croyait grands, à en juger par la canonnade qu'il avait entendue dans la journée, et dont le prince Eugène avait tant souffert. Une lieue en avant du ravin de la Lossmina, il avait trouvé l'infortunée division Broussier réduite à 400 hommes, de 3 mille qu'elle comptait encore en sortant de Smolensk, entièrement coupée de Krasnoé, et confusément couchée sur la neige, les morts, les blessés, les vivants mêlés ensemble. Les généraux Lariboisière et Éblé étaient en cet endroit avec le reste des parcs d'artillerie, attendant qu'on vînt les dégager.
Le maréchal Davout se décide à se faire jour à la tête de ses quatre divisions. À ce spectacle, le maréchal avait promptement pris la résolution de se faire jour le lendemain, et de sauver l'épée à la main, non-seulement son corps, mais tout ce qui restait de la colonne du prince Eugène. Il n'avait que quatre de ses cinq divisions, la 2e, l'ancienne division Friant, actuellement division Ricard, ayant été laissée au maréchal Ney pour renforcer l'arrière-garde. C'étaient environ 9 mille hommes, près de dix avec ce qui se trouvait sur la route, et il comptait bien que rien ne l'empêcherait de passer avec une pareille force marchant résolument contre l'obstacle, quel qu'il fût, qu'on lui opposerait.
Un peu avant le jour il fit avancer ses quatre divisions, les forma en colonnes serrées, et n'ayant point d'artillerie, par suite de l'ordre que Napoléon avait donné de la faire marcher en avant, il enjoignit à ses troupes de fondre à la baïonnette sur l'ennemi, et, sans endurer le feu, de s'ouvrir le chemin par un combat corps à corps. Puis il marcha en tête de la division Gérard, qui devait s'élancer la première.
Kutusof sans s'en douter lui avait facilité la tâche. Croyant Napoléon déjà en route sur Orscha, il avait envoyé une partie de ses forces sous le général Tormazoff pour l'empêcher de rentrer dans Krasnoé, il avait disposé le reste sous le prince Gallitzin tout autour de Krasnoé, et n'avait laissé que Miloradovitch le long du ravin de la Lossmina pour barrer la route de Smolensk.