Le Maréchal Ney
Les Russes ne soupçonnant pas ce qu'il méditait, et le voyant se mettre hors de portée du feu, se crurent certains de l'avoir le lendemain pour prisonnier, et voulurent lui laisser le temps de la résignation, afin de s'épargner à eux-mêmes une effusion de sang inutile. Sommation de capituler adressée au maréchal Ney. Ils envoyèrent dans la soirée un parlementaire, pour lui faire connaître sa situation désespérée, lui dire que 80 mille hommes (il y en avait 50 mille, et c'était suffisant) lui barraient le chemin, qu'il était donc sans ressource, et qu'il devait songer à capituler, que du reste on accorderait à la vaillance de ses soldats, à sa glorieuse renommée, les conditions qu'ils avaient tous méritées. Réponse du maréchal. Le maréchal ne daigna pas même répondre au parlementaire, et de peur que son retour ne donnât à l'ennemi quelque lumière, il le retint prisonnier, en lui disant qu'il voulait l'avoir pour témoin de la réponse qu'il préparait au prince Kutusof. Le soir, à la nuit faite, il réunit tout ce qui était encore capable de se soutenir, tout ce qui conservait quelque force morale et physique, en laissant malheureusement la terre couverte de ses morts, de ses blessés, de tous ceux dont la constance était à bout. Il se décide à s'échapper la nuit en passant sur la droite du Dniéper. Il s'achemina en silence vers le Dniéper. Dans l'obscurité, dans la confusion où l'on était, on pouvait craindre de se tromper sur la direction à suivre, et de retomber au milieu des bivouacs de l'ennemi. Un petit ruisseau gelé, qui devait évidemment aboutir au Dniéper, servit de guide. On suivit son cours; on arriva ainsi au bord du fleuve. Heureuse faveur de la nature, bien due à l'héroïsme du maréchal et de ses soldats! Le Dniéper était gelé, non pas très-solidement, mais assez pour passer avec précaution, et en s'assurant à chaque pas de la solidité de la glace sur laquelle on cheminait. Dans certains endroits, on trouva des crevasses. On y jeta quelques planches, et on parvint ainsi à gagner l'autre rive.
Passage miraculeux du Dniéper. Pour l'artillerie, pour les voitures de bagages, le trajet était plus difficile. Quelques pièces de canon avec leurs caissons passèrent, quelques voitures de bagages aussi. On laissa le reste, s'inquiétant peu de ce qui ne pouvait pas suivre, et ne tenant à sauver que ce qui aurait la résolution de marcher sans relâche, et jusqu'à épuisement de forces. Le maréchal tenait à sauver son honneur, celui de son corps, mais nullement la vie de ses soldats.
Marche sur Orscha à perte d'haleine. Le Dniéper franchi, on prit à gauche, et on longea le fleuve dans la direction d'Orscha. On avait quinze ou seize lieues à parcourir à travers un pays inconnu, et par conséquent pas un moment à perdre. On traversa un premier village rempli de Cosaques, mais endormis. On les tua, et on passa outre. Le 19 au matin à la pointe du jour, marchant toujours à perte d'haleine, on aperçut de nouveaux Cosaques sur ses flancs, mais encore en petit nombre, et on n'en tint pas compte. Vers le milieu du jour on rencontra des villages, dont les habitants surpris abandonnèrent à nos soldats affamés quelques provisions que ceux-ci se hâtèrent de dévorer. Poursuite de la colonne de Ney par les Cosaques. À peine ce repas terminé les Cosaques arrivèrent, cette fois en grand nombre, commandés par Platow lui-même, ayant comme les jours précédents leur artillerie sur traîneaux. Il n'y avait pas là de quoi enfoncer les carrés de nos intrépides fantassins, mais de quoi nous faire perdre du temps et des hommes, car il fallait s'arrêter quelquefois pour se former en carré, repousser les cavaliers ennemis, puis se remettre en marche, et dans ces évolutions on laissait toujours sur la route ou des blessés, ou des marcheurs exténués de fatigue. Vers la chute du jour on fut assailli par une telle masse d'ennemis, et enveloppé de telle façon, que la route semblait coupée. Toutefois on se jeta dans les bois qui bordent le Dniéper, et on se défendit le long d'un ravin jusqu'à la nuit. La nuit venue, on chemina au hasard à travers ces bois, on se dispersa souvent, et on avança au milieu d'affreuses perplexités. Vers minuit, ralliés par les feux les uns des autres, on finit par se réunir autour d'un village où il y avait quelques vivres. À deux heures du matin on partit, afin de parcourir dans cette journée du 20 les quelques lieues qui restaient à faire pour arriver à Orscha. Sans tenir compte de la fatigue de ceux qui étaient déjà épuisés par les journées du 18 et du 19, on se mit en route avec l'espérance de triompher des dernières difficultés, si comme la veille on n'avait à sa suite que les cavaliers de Platow, quelque nombreux qu'ils fussent.
Attaque générale des Cosaques reçue en carré et repoussée. Vers le milieu du jour on eut malheureusement à traverser une vaste plaine, dans laquelle les bandes de Platow, plus considérables que la veille, fondirent sur nos fantassins avec beaucoup d'artillerie. Le maréchal Ney forma sur-le-champ les restes de sa petite troupe en deux carrés, plaça dans l'intérieur de ces carrés quelques pauvres traînards qui s'étaient attachés à sa colonne, quelques soldats qui n'avaient pu suivre qu'en laissant échapper leurs armes, et les maintint contre les attaques réitérées des Cosaques, qui mettaient à honneur d'avoir vaincu au moins une fois un lambeau quelconque de l'infanterie française. C'était bien le cas de s'y obstiner, tant elle était peu nombreuse dans cette rencontre, tant on était nombreux soi-même, et tant était grande la gloire de prendre, ou de tuer au moins d'un coup de lance le maréchal Ney. Il n'en fut rien cependant. L'illustre maréchal soutint ses soldats prêts plusieurs fois à défaillir de fatigue et de découragement, car on ne voyait pas encore Orscha. Après avoir repoussé les Cosaques et leur avoir tué bien du monde, on gagna un village où l'on trouva un abri, et où l'on prit quelque nourriture. Arrivée à Orscha, joie de l'armée en apprenant le retour du maréchal Ney. Le maréchal avait envoyé un Polonais porter à Orscha la nouvelle de sa miraculeuse retraite, et demander du secours. On s'y achemina dans la seconde moitié du jour, et vers la nuit on finit par en approcher. Arrivé à une lieue de distance, on aperçut avec une sorte de saisissement indicible des colonnes de troupes. Étaient-ce les Français, étaient-ce les Russes? Le maréchal, toujours confiant, et comptant sur l'avis qu'il avait fait parvenir à Orscha, n'hésita pas, s'avança, et entendit parler français: c'étaient le prince Eugène et le maréchal Mortier, qui sortis avec trois mille hommes venaient au secours de leur camarade, dont on s'était séparé avec tant de chagrin et de remords. On se jeta dans les bras les uns des autres, on s'embrassa avec effusion, et dans toute l'armée ce ne fut qu'un cri d'admiration pour l'héroïsme du maréchal Ney.
De six à sept mille hommes, il en ramenait douze cents au plus, mourants de fatigue, et incapables d'être utiles avant de s'être refaits moralement et physiquement; mais il ramenait l'honneur, lui, son nom, sa personne, et il avait fait expier à l'ennemi par une vraie confusion les cruels avantages de ces derniers jours. Napoléon, qui avait quitté Orscha dans la journée du 20, en apprenant au château de Baranoui, où il s'était rendu, ce retour inespéré, en tressaillit de joie, car on venait de lui épargner une bien cruelle humiliation, celle de faire dire à l'Europe que le maréchal Ney était prisonnier des Russes! Le maréchal Davout injustement accusé d'avoir abandonné le maréchal Ney. Napoléon eut la faiblesse de laisser peser sur le maréchal Davout le tort d'avoir abandonné le maréchal Ney. Le tort de ces malheureuses journées, c'était d'être parti de Smolensk en trois détachements séparés, à vingt-quatre heures d'intervalle les uns des autres, et d'avoir ainsi fourni à l'ennemi le moyen d'enlever chaque jour une partie de l'armée française; et si le dernier de ces funestes jours il y avait eu faute de la part de quelqu'un dans l'abandon du maréchal Ney, c'eût été de la part de Napoléon, qui au lieu de rester un jour de plus pour attendre l'arrière-garde et se sauver tous ensemble, s'était au contraire éloigné de Krasnoé en y laissant le maréchal Davout avec 5 mille hommes, sans un canon, presque sans cartouches, plus compromis que la veille, réduit à partir immédiatement ou à mettre bas les armes, et avec l'ordre d'ailleurs de rejoindre Mortier. Du reste Napoléon lui-même dans cette circonstance n'avait aucun reproche à s'adresser, car s'il n'avait quitté Krasnoé l'armée tout entière eût été prise; mais alors il ne devait faire peser sur personne en particulier la responsabilité de cette résolution, et il devait la confondre dans la responsabilité générale de cette affreuse campagne. Au contraire, soit désir de se décharger, soit humeur chagrine croissant avec les circonstances, il manifesta au sujet de la conduite du maréchal Davout une désapprobation que tout le monde dans la douleur qu'on éprouvait, dans le plaisir toujours grand de déprécier une renommée jusque-là sans tache, se hâta de recueillir et de propager. Le propos de la fin de cette épouvantable retraite fut donc que le maréchal Davout avait abandonné le maréchal Ney, mais que celui-ci s'était sauvé par un prodige. Il n'y avait que la seconde de ces assertions qui fût vraie. Ainsi que nous l'avons déjà dit, Napoléon, chemin faisant, jetait ses premiers lieutenants comme victimes à la fortune: vains sacrifices! il n'y avait que lui, lui seul, qui pût bientôt apaiser cette fortune justement courroucée de tant d'entreprises insensées.
Résultat et caractère de la succession de combats livrés autour de Krasnoé. Ces journées coûtèrent à l'armée véritable, à celle qui portait encore les armes, environ dix à douze mille hommes, morts, blessés ou prisonniers; elle coûta sept ou huit mille traînards et beaucoup de bagages à la masse flottante. Il restait à Orscha tout au plus 24 mille hommes armés et environ 25 mille traînards. C'était la moitié de tout ce qui était sorti de Moscou, le huitième des 420 mille hommes qui avaient passé le Niémen[39]. Quant aux Russes, si le résultat était grand pour eux, la gloire ne l'était pas, car avec 50 à 60 mille hommes pourvus de tout, et notamment d'une artillerie immense, avec une position comme celle de Krasnoé, ils auraient dû, sinon arrêter toute l'armée, du moins en prendre la majeure partie, et si, Napoléon passé avec le prince Eugène, ils s'étaient placés en masse entre Krasnoé et le maréchal Davout, celui-ci devait être pris tout entier, et le maréchal Ney après lui. Mais nous coudoyant un peu chaque jour, se retirant épouvantés dès qu'ils avaient senti le choc, ils laissèrent l'armée française se sauver pièce à pièce, et le dernier jour ils eurent la confusion de ne pas même prendre le maréchal Ney, qui n'aurait pas dû leur échapper. Ils ne recueillirent d'autre trophée que beaucoup de nos soldats tombés morts ou blessés sous leur épaisse mitraille, et beaucoup de nos traînards faciles à ramasser par centaines depuis que la misère les avait privés d'armes. Le nombre des uns et des autres n'était, hélas! que trop grand. C'étaient des résultats importants assurément, et désolants pour nous, mais ce n'étaient pas des merveilles d'art militaire méritant les titres qu'on s'est plu à leur prodiguer. Appréciation de la conduite du général Kutusof à Krasnoé. Dans ces opérations il y avait toutefois un mérite, un seul, mais réel, la prudence constante du généralissime Kutusof, qui, comptant sur le climat et sur l'hiver, voulait dépenser peu de sang, et ne rien hasarder même pour recueillir les plus brillants trophées. Mais dans cette pensée même, il aurait dû mieux mesurer la proie qu'il prétendait saisir; il aurait dû juger la portion de notre longue colonne qu'il voulait couper, couper celle-là résolûment, et l'enlever en laissant passer le reste. Sa prudence, fort louable sans doute, quand on considère l'ensemble de la campagne, ne fut pendant ces journées, qui auraient pu être décisives, que celle d'un vieillard timide, hésitant sans cesse, et à la fin se glorifiant de résultats qui étaient l'œuvre de la fortune bien plus que la sienne.
Quoi qu'il en soit, Napoléon, après avoir quitté Krasnoé, avait couché le 17 même à Liady, le 18 à Doubrowna, le 19 à Orscha. Il y avait à Orscha un pont sur le Dniéper, et si Kutusof était allé nous attendre sur ce point au lieu de nous attendre à Krasnoé, il est probable que nous ne nous serions pas tirés de ce gouffre, car nous n'aurions pas franchi le Dniéper aussi facilement que le ravin de la Lossmina, et ce fleuve d'ailleurs n'était pas encore assez solidement gelé, surtout aux environs d'Orscha, où il avait deux cents toises de largeur, pour qu'il fût possible de le passer sur la glace. Nouvelle tentative de Napoléon à Orscha pour réorganiser l'armée, en lui faisant des distributions régulières. Napoléon, heureux d'être enfin dans un lieu sûr, et d'y trouver des vivres, car il y avait à Orscha des magasins très-bien fournis, tenta un nouvel essai de ralliement de l'armée, au moyen des distributions régulières. Un détachement de la gendarmerie d'élite récemment arrivé fut employé à faire dans Orscha la police des ponts, à engager chacun, par la persuasion ou la force, à rejoindre son corps. Ces braves gens habitués à réprimer les désordres qui se produisaient sur les derrières de l'armée, n'avaient jamais rien vu de pareil. Ils en étaient consternés. Tous leurs efforts furent vains. Les menaces, les promesses de distributions au corps, rien n'y fit. Les hommes isolés, armés ou non armés, trouvaient plus commode, surtout plus sûr, de s'occuper d'eux, d'eux seuls, de ne pas s'exposer pour le salut des autres à être blessés, ce qui équivalait à être tués, et une fois le joug de l'honneur secoué, ne voulaient plus le reprendre. Parmi les hommes débandés quelques-uns avaient gardé leurs armes, mais uniquement pour se défendre contre les Cosaques, et pour marauder plus fructueusement. Les soldats débandés s'étaient créé des habitudes à part, dont il était impossible de les faire revenir. À mesure que la retraite se prolongeait, ils s'étaient faits à cette misère, et s'étaient organisés en sociétés de marche, vivant de leur propre industrie, profitant de l'escorte des corps armés sans jamais leur rendre aucun service, résistant si on cherchait à les ramener à leurs régiments, ne voulant faire usage de leurs armes que contre les Cosaques ou leurs camarades, maraudant, pillant sur les côtés de la route, ou sur la route, portant leur butin sur des voitures qui contribuaient à allonger les colonnes, détruisant autant qu'ils consommaient, et souvent même pour se chauffer mettant le feu à des maisons occupées par des officiers ou par des blessés, dont beaucoup périrent ainsi dans les flammes: tant est nécessaire le joug de la discipline sur ces êtres chez lesquels on a développé l'instinct de la force, pour qu'ils n'en abusent pas, et ne deviennent point de véritables bêtes féroces! Parmi ces maraudeurs obstinés, se trouvaient beaucoup d'anciens réfractaires, et très-peu de vieux soldats, car la plupart de ceux-ci restaient et mouraient au drapeau. À la suite des plus alertes venait la foule des hommes faiblement constitués, marchant sans armes, victimes de tous, de l'ennemi et de leurs camarades, se traînant et vivant comme ils pouvaient, jonchant les routes ou les bivouacs de leurs corps exténués, et dans leur profond abattement se défendant à peine contre la mort. En général c'étaient les plus jeunes, les moins indociles, les derniers tirés de leurs familles par la conscription.