Armée devant Wilna le 9 décembre. Enfin à force de marcher, de souffrir, de joncher la terre de ses morts, cette masse désolée, hâve, amaigrie, couverte de haillons, portant par-dessus ses uniformes les plus singuliers vêtements imaginables, des fourrures d'hommes et de femmes prises à Moscou, des soieries salies et brûlées, des couvertures de cheval, tous les objets en un mot qu'elle avait pu s'approprier, cette masse arriva le 9 décembre aux portes de Wilna. Ce fut pour ces cœurs qui paraissaient désormais insensibles à toute impression, l'occasion d'un dernier sentiment de joie. Wilna! Wilna!... Il semblait que le repos, l'abondance, la sécurité, la vie enfin, allaient se retrouver dans cette heureuse capitale de la Lithuanie, où l'on se plaisait à annoncer, à répéter, que la prévoyance de Napoléon avait accumulé d'immenses ressources. Il n'y en avait certainement pas autant qu'on le disait, mais il y en avait plus qu'il n'en fallait pour satisfaire les premiers besoins de l'armée, et pour lui donner la force de rejoindre le Niémen en meilleur ordre. À la vue des murs de la ville, la foule oubliant que la porte même la plus large serait un défilé bien étroit pour tant d'hommes qui voulaient entrer à la fois, et surtout pour la masse de bagages qu'on avait encore, ne songea pas à faire le tour de ces murs, afin d'y pénétrer par plusieurs issues. Affreuse confusion à Wilna. On suivait machinalement la tête de la colonne, et on s'accumula bientôt devant la porte qui était tournée vers Smolensk, on s'y étouffa, on s'y battit, on s'y tua comme au pont de la Bérézina. Vingt-quatre heures durant ce fut la même presse, la même difficulté d'entrer, par l'extrême désir qu'on en avait. Bientôt, comme à Smolensk, les efforts de l'autorité pour rétablir l'ordre dans les corps, produisirent le désordre. On voulait du pain, de la viande, du vin, des abris surtout, et on n'était pas d'humeur à se laisser renvoyer par des commis au régiment qui n'existait plus, et dont il ne restait que quelques officiers, marchant ensemble autour du porte-drapeau, qui lui-même avait souvent plié son drapeau dans son sac afin de le sauver. On se précipita de nouveau sur les magasins pour les piller. Les soldats qui avaient rapporté un peu d'argent, rencontrant des cafés, des cabarets, des auberges, des magasins de tout genre chez une population amie qui n'avait pas fui, se précipitèrent pour acheter ce dont ils avaient besoin, effrayèrent par leurs cris ceux qui auraient pu le leur fournir, firent fermer tous ces lieux où ils auraient trouvé à vivre, et les voyant se fermer même devant leur argent, en enfoncèrent les portes. Wilna fut bientôt une ville saccagée. Si des troupes sous un chef ferme et prévoyant, avaient d'avance été conservées pour maintenir l'ordre, si dans des lieux aisément accessibles des vivres eussent été d'avance mis à la portée des plus impatients, cette confusion eût été prévenue. Mais Napoléon parti, personne n'ordonnait, et personne n'obéissait. Murat n'était pas plus capable de faire l'un que d'obtenir l'autre.

Le défaut d'ordres empêche le prince de Schwarzenberg et le général Reynier de venir au secours de Wilna, qu'ils auraient pu protéger contre les armées russes. L'armée arriva successivement les 8 et 9 décembre. Quelques jours de repos étaient bien nécessaires à nos soldats épuisés, et il eût été facile de les leur procurer, si on n'avait pas exposé à périr inutilement sur les routes les troupes fraîches qui occupaient Wilna, surtout si on avait fait parvenir au prince de Schwarzenberg et au général Reynier des ordres qu'ils étaient en mesure et en disposition d'exécuter. En effet, le prince de Schwarzenberg, après avoir reçu cinq à six mille hommes de renfort, était revenu sur Slonim, et le général Reynier s'était avancé vers la Narew pour donner la main à la division Durutte, qui venait de Varsovie. Ce dernier avait rencontré sur son chemin le général russe Sacken, l'avait attiré à lui, et lui avait fait essuyer un sanglant échec. Le prince de Schwarzenberg, averti à temps, s'était rabattu sur le flanc de Sacken, l'avait assailli à son tour, et avait contribué à le rejeter en désordre vers la Volhynie. Ces succès qui avaient coûté 7 à 8 mille hommes à Sacken, avaient l'inconvénient d'être remportés trop loin de la Bérézina, et du point décisif de la campagne; mais ils avaient l'avantage de mettre Sacken hors de cause pour quelque temps, dès lors de rendre au prince de Schwarzenberg et à Reynier une sécurité pour leurs derrières, dont ils avaient besoin pour marcher en avant; et si dès le 19 ou le 20 novembre on leur eût parlé clairement, si on ne se fût pas borné à leur dire, comme le faisait M. de Bassano, que tout allait bien à la grande armée, que l'Empereur revenait de Moscou victorieux, si on leur eût dit au contraire que l'armée arrivait poursuivie, cruellement traitée par la saison, que son retour à Wilna n'était assuré qu'à la condition d'un puissant secours, certainement le prince de Schwarzenberg, arraché à sa timidité par sa loyauté personnelle, aurait marché, et il pouvait être avec le général Reynier, à Minsk avant le 28 novembre, à Wilna avant le 10 décembre. Dans ce cas, avec les troupes qu'on avait à Wilna, on aurait réuni une soixantaine de mille hommes, et soixante-douze avec les débris de la grande armée. Or les Russes étaient loin de pouvoir en réunir autant. Mais Napoléon était parti sans donner d'ordres; M. de Bassano, qui l'avait immédiatement suivi, ne s'était pas cru autorisé à le suppléer, et le prince de Schwarzenberg ainsi que le général Reynier étaient à se morfondre entre Slonim et Neswij, ne sachant que faire, ne sachant que croire entre les nouvelles satisfaisantes qui leur venaient des Français, et les nouvelles toutes contraires que leur faisaient parvenir les Russes[46]. On vient de voir que le corps bavarois de de Wrède, la division Loison, les brigades Coutard et Franceschi, envoyés du sein de l'abondance et d'une bonne température au milieu des horreurs de cette retraite, avaient été frappés par le froid et complètement désorganisés. Wilna reste ainsi découvert, et exposé à l'invasion du premier ennemi prêt à s'y présenter. Wilna était donc tout ouvert, et il n'y avait aucune chance de s'y défendre contre les trois corps ennemis qui s'avançaient.

Depuis le passage de la Bérézina, le généralissime Kutusof ayant laissé sa principale armée en arrière pour prendre le commandement supérieur des armées russes réunies, avait chargé Wittgenstein de s'avancer sur Wilna par la route de Swenziany, Tchitchakoff d'y accourir par celle d'Ochmiana, et avait acheminé enfin, mais plus lentement, ses propres troupes sur Novoï-Troki, afin d'empêcher la jonction de Schwarzenberg avec Napoléon. Certainement il n'avait pas en tout 80 mille hommes disponibles, et il n'en pouvait pas rassembler plus de 40 mille sur le même point, un jour de bataille. Mais Wilna étant découvert, une avant-garde de cinq à six mille hommes suffisait pour y jeter la confusion. Cette avant-garde existait dans les Cosaques de Platow et l'infanterie de Tchaplitz.

Situation de Wilna où personne ne commande. Du côté des Français il n'y avait pas un seul corps dont il restât quelque débris. Le 1er (Davout), le 2e (Oudinot), le 3e (Ney), le 4e (prince Eugène), le 9e (Victor) avaient achevé de se dissoudre dans ces derniers jours, sous l'action du froid sans cesse croissant et d'une marche sans repos. Aux portes de Wilna, le maréchal Victor, qui avait rempli le dernier le rôle d'arrière-garde, avait fini par se trouver sans un homme. Chaque soldat allait se chauffer, manger où il pouvait, et surtout cherchait à éviter les blessures, qui équivalaient à la mort. Il n'avait survécu que 3 mille hommes au plus de la division Loison, et peut-être autant de la garde impériale. Tous les généraux blessés ou valides, n'ayant plus personne à commander, s'en étaient allés chacun de leur côté; et Murat, au milieu de ce désordre, désolé de la responsabilité qui pesait sur sa tête, alarmé pour son royaume à l'aspect du vaste naufrage qui avait commencé sous ses yeux, peu soutenu par Berthier malade et consterné, Murat, la tête troublée, ne savait que faire ni qu'ordonner.

Les Cosaques s'étant présentés devant Wilna, Murat quitta cette ville avec tous les états-majors. Mais l'ennemi ne lui laissa pas même le temps d'hésiter. Les débris de l'armée, comme nous l'avons dit, étaient successivement arrivés les 8 et 9 décembre, et ils encombraient Wilna, pillant les magasins de vivres et de vêtements, lorsque le 9 au soir Platow parut avec ses Cosaques aux portes de cette ville. Aux premiers coups de fusil, le trouble et le désordre furent au comble. D'arrière-garde il n'y en avait plus. Le général Loison, qui seul avait quelques forces à sa disposition, accourut avec le 19e, ancien régiment recruté de jeunes gens, et essaya de se placer en dehors de la ville. Le maréchal Ney, qui n'avait pas de commandement, mais qui en prenait partout où il y avait du danger, ce qu'on lui permettait volontiers, le vieux Lefebvre retrouvant dans le péril son ancienne énergie, couraient dans les rues de Wilna, criant aux armes, et s'efforçant de ramasser quelques soldats armés pour les conduire sur les remparts. Spectacle douloureux et digne d'une affreuse compassion, que de voir la grande armée réduite à de telles misères par des desseins insensés! Enfin on arrêta les Cosaques, mais pour quelques heures seulement, et chacun ne songea plus qu'à fuir. Murat, si héroïque dans les champs de la Moskowa, Murat, l'invulnérable Murat, que les balles et les boulets semblaient ne pouvoir atteindre, atteint tout à coup de la maladie générale, imita son maître, et ne voulant pas plus livrer aux Russes un roi prisonnier, que Napoléon n'avait voulu leur livrer un empereur, se transporta dans le faubourg de Wilna qui s'ouvrait sur la route de Kowno. Il s'y rendit afin d'être en mesure de partir des premiers. Il se mit en route dans la nuit du 10, en disant qu'il allait à Kowno, où l'on essayerait de réunir l'armée derrière le Niémen. Il n'y avait au surplus pas d'ordre à donner pour que chacun s'apprêtât à partir. On s'en alla en confusion, qui d'un côté, qui de l'autre, laissant à l'ennemi de vastes magasins de tout genre, et, ce qui était infiniment plus regrettable, une quantité de blessés et de malades, les uns placés dans les hôpitaux, les autres déposés chez les habitants, où le chirurgien Larrey avait employé ces deux jours à les faire recevoir, enfin douze ou quinze mille soldats épuisés, aimant mieux devenir prisonniers que de continuer cette marche mortelle par 30 degrés de froid, sans abri pour la nuit, sans pain pour la journée. On perd encore une vingtaine de mille hommes à l'évacuation de Wilna. On perdit encore à cette brusque évacuation 18 ou 20 mille hommes qu'il eût été facile de sauver. Toute la nuit du 10 fut employée à sortir de Wilna devant les Cosaques impatients de s'y introduire. Les coups de fusil de ceux qui entraient, auxquels répondaient les coups de fusil de ceux qui se retiraient, tinrent cette malheureuse ville dans l'épouvante. Chose horrible à dire, les misérables juifs polonais qu'on avait forcés à recevoir nos blessés, dès qu'ils virent l'armée en retraite, se mirent à jeter ces blessés par les fenêtres, et quelquefois même à les égorger, s'en débarrassant ainsi après les avoir dépouillés. Triste hommage à offrir aux Russes dont ils étaient les partisans!

Perte du trésor de l'armée, et des trophées, au pied d'une côte au sortir de Wilna. Aux portes de Wilna et à une lieue, une autre scène vint affliger les regards. Une montagne, qui formait la berge gauche de la Wilia, et que six mois auparavant nos escadrons victorieux avaient descendue au galop en poursuivant les Russes, était couverte de verglas, et présentait aux voitures un obstacle presque insurmontable. Des chars sur lesquels on avait placé des officiers blessés ou malades, des caissons d'artillerie, enfin les fourgons du trésor, que M. de Bassano, pour ne pas avouer trop tôt le danger de la situation, avait laissé le plus longtemps possible à Wilna, encombraient le pied de la montée. Les conducteurs, saisis d'épouvante au bruit de la fusillade, criaient, fouettaient leurs chevaux en proférant d'affreux jurements. Les chevaux ne pouvant tenir sur la glace, la faisaient éclater sous leurs pieds, et tombaient les genoux en sang, tandis que des pièces d'artillerie, abandonnées à moitié de la montée parce qu'il était impossible de les élever plus haut, s'échappaient sur la pente, et roulaient en brisant tout ce qu'elles rencontraient. Après plusieurs heures de ce tumulte et de cette impuissance, on prit le parti de couper les traits des chevaux, et d'abandonner les précieux objets accumulés au pied de cette montée. Il y périt encore des blessés et des malades. Les fourgons du trésor contenaient dix millions en or et en argent. Le payeur, fort attaché à ses devoirs, parvint cependant à sauver quelques-uns de ces fourgons, mais en abandonna le plus grand nombre à l'avidité des soldats. Il y eut des malheureux qui, sentant leurs forces ranimées par ce spectacle, eurent le courage de se charger de métaux précieux. Mais après avoir éventré les fourgons, ils donnaient mille francs en argent pour avoir cent francs en or, car le poids ôtait toute valeur à ce qu'il fallait emporter. Là restèrent quelques-uns des trophées de Moscou, et beaucoup de drapeaux enlevés à l'ennemi. La nuit s'achevait lorsque les Cosaques accoururent pour mettre fin au pillage des Français, et y substituer le pillage des Russes. Jamais l'avidité de ces fuyards ne s'était trouvée appelée à faire un pareil butin.

Arrivée à Kowno, les 11 et 12 décembre. Le 10, le 11, le 12 furent employés à parcourir les vingt-six lieues qui séparent Wilna de Kowno, et les débris de l'armée affluèrent dans cette dernière ville pendant les journées du 11 et du 12 décembre. Dans quel état, dans quel dénûment, dans quelle confusion on repassait ce Niémen glacé, que six mois auparavant on avait franchi par un beau soleil, au nombre de 400 mille hommes, avec 60 mille cavaliers, avec 1200 bouches à feu, avec un éclat incomparable! Quiconque n'avait pas perdu le sentiment sous ces trente degrés de froid, ne pouvait s'empêcher de faire cette cruelle comparaison, et d'en avoir les yeux remplis de larmes. Le Niémen étant gelé, les ponts que nous avions construits et entourés de solides ouvrages, n'étaient plus un moyen exclusif de passer le fleuve, et les Cosaques l'avaient déjà traversé au galop. On ne pouvait donc pas aspirer à garder Kowno, pas plus que Wilna, le Niémen n'offrant plus dans cette saison une véritable ligne de défense. Vider les magasins, c'est-à-dire les piller, était la seule manière d'en tirer parti. On s'y rua avec une sorte de fureur. Ils étaient bien autrement riches que ceux de Wilna, parce que la navigation intérieure de la Vistule au Niémen y avait fait affluer, grâce à l'activité du général Baste, toutes les richesses de Dantzig. Nos malheureux soldats s'adressèrent surtout aux magasins de spiritueux, cherchant dans la chaleur intérieure un secours contre le froid extérieur, et ils se tuaient par impatience de revivre. Les rues furent en un instant couvertes de tonneaux enfoncés, de soldats expirant entre le saisissement du froid et celui de l'ivresse.

Conseil de guerre à Kowno. Le 12 décembre au matin, Murat avait assemblé les maréchaux, le prince Berthier et M. Daru, pour délibérer sur la conduite à tenir. Le rapport de tous les chefs fut qu'il n'y avait plus de soldats dans aucun corps, qu'il restait encore 2 mille hommes peut-être à la division Loison, et 1500 dans les rangs de la garde, dont 500 tout au plus capables de tirer un coup de fusil. Murat qui, dans sa mobilité, passait pour Napoléon de l'amour à la haine, et qui en ce moment ne lui pardonnait pas de mettre en péril les couronnes de la famille Bonaparte, laissa échapper des plaintes contre le maître dont l'ambition insensée, disait-il, les avait précipités dans un abîme. Tous les cœurs partageaient ces sentiments; mais la plupart retenus encore par la crainte, d'autres, comme Ney, consolés des malheurs présents par la gloire acquise dans cette campagne, d'autres aussi, comme Davout, trouvant étrange que les hommes qui avaient le plus profité de l'ambition de Napoléon fussent les premiers à s'en plaindre, accueillirent les récriminations de Murat par le silence ou par le blâme. Altercation entre Murat et le maréchal Davout. Davout surtout qui avait une aversion instinctive pour les qualités autant que pour les défauts du roi de Naples, et qui avait eu avec lui de violentes altercations, lui imposa silence en disant que si l'ambition de Napoléon devait rencontrer des censeurs dans l'armée, ce n'était pas chez ceux de ses lieutenants qu'il avait faits rois, que du reste il ne fallait avoir dans les circonstances présentes qu'un objet en vue, celui de se sauver, sans ajouter par de mauvais exemples à l'indiscipline des troupes. Cette scène, qui révélait l'état des esprits, n'ayant pas eu de suite, on s'occupa de ce qu'il y avait à faire. Le maréchal Ney et le général Gérard chargés de la défense de Kowno. On déféra d'un commun accord au maréchal Ney la défense de Kowno, et la direction de cette fin de retraite. Il devait, pour donner au torrent des fuyards le temps de s'écouler, défendre Kowno pendant quarante-huit heures, avec le reste de la division Loison, avec quelques troupes de la Confédération germanique, et ensuite se retirer sur Kœnigsberg, où il serait joint par le maréchal Macdonald, qui, de son côté, rétrogradait de Riga sur Tilsit. Quant aux tristes débris de l'armée, il fut jugé impossible de les rallier ailleurs que sur la Vistule, c'est-à-dire derrière une ligne où ils cesseraient d'être poursuivis. Il fut décidé que les cadres, consistant en trente ou quarante officiers par régiment, et quelques sous-officiers portant les drapeaux, se réuniraient ceux de la garde à Dantzig, ceux des 1er et 7e corps (Davout et Westphaliens) à Thorn, ceux des 2e et 3e corps (Oudinot et Ney) à Marienbourg, ceux des 4e et 6e (prince Eugène et Bavarois) à Marienwerder, ceux du 5e (Polonais) à Varsovie, et qu'on pousserait vers ces points de ralliement les soldats épars sur les routes. Le maréchal Ney demanda, pour faire un dernier effort sous les murs de Kowno, qu'on lui adjoignît le général Gérard, ce qui lui fut accordé.

Vains efforts du maréchal Ney et du général Gérard pour défendre Kowno. Aussitôt ces résolutions adoptées, tout le monde partit pour Kœnigsberg. Ney et Gérard demeurèrent seuls à Kowno pour essayer d'arrêter les Cosaques. Ney plaça dans les ouvrages qu'on avait construits en avant des ponts de la Wilia et du Niémen, quelques troupes allemandes, et le long du lit gelé de la Wilia et du Niémen qu'il fallait disputer sans l'appui d'aucun ouvrage défensif, les restes de la division Loison, le 29e notamment, vieux régiment, comme nous l'avons dit, recruté avec de jeunes soldats. Dès le 13 au matin les Cosaques parurent avec leur artillerie portée sur traîneaux. Ils se présentèrent d'abord au pont du Niémen par la route de Wilna, et envoyèrent des boulets sur la tête de pont. Les soldats allemands de Reuss et de la Lippe, saisis d'une terreur panique, ne voulurent plus entendre parler de se défendre, jetèrent leurs armes, et enclouèrent leurs canons. L'officier plein d'honneur qui les commandait se brûla la cervelle de désespoir. Au bruit qui se faisait de ce côté, Gérard et Ney accoururent, et prenant les soldats par la main, les conjurant de s'arrêter, saisissant chacun un fusil, faisant feu eux-mêmes pour les encourager, en retinrent à peine quelques-uns. À cette vue deux cents Cosaques mirent pied à terre, et marchèrent le fusil à la main sur la tête de pont. Gérard et Ney allaient se trouver seuls, lorsque l'aide de camp du maréchal Ney, Rumigny, amena un détachement du 29e, qui par son feu contint les Cosaques, et les força de rebrousser chemin. Le maréchal Ney crut avoir sauvé Kowno, et dans un mouvement d'effusion embrassa le général Gérard. Mais bientôt les Allemands se débandèrent, les soldats du 29e entraînés par l'exemple, épouvantés surtout d'être réduits à quelques centaines d'hommes pour défendre Kowno, s'en allèrent peu à peu, et à la fin de la journée du 13, Ney et Gérard n'eurent plus auprès d'eux que 5 à 600 hommes, et 8 ou 10 bouches à feu de la division Loison. Ils sont réduits à sortir de Kowno avec quelques centaines d'hommes. Ils résolurent, après avoir tenu toute cette journée du 13, et avoir fait écouler le plus de traînards qu'ils pourraient, de partir eux-mêmes dans la nuit, avec les quelques hommes fidèles qu'ils avaient conservés. Il y avait dans ce qui restait de quoi résister au moins à une charge de Cosaques. Vers le milieu de la nuit, s'étant assurés que tout ce qui pouvait marcher avait défilé devant eux, ils essayèrent de gravir cette même hauteur, d'où l'armée planait le 24 juin sur le cours du Niémen qu'elle allait passer. Mais le verglas, comme au sortir de Wilna, avait arrêté les dernières voitures de bagages et d'artillerie, et quelques fourgons, dernier débris du trésor. Même scène, mêmes efforts, mêmes cris qu'au pied de la montagne de Wilna, et même impuissance! Par surcroît de détresse, quelques Cosaques ayant traversé le Niémen sur la glace, avaient gravi le revers de la hauteur, et menaçaient de couper la route. À ce nouveau danger, les 5 à 600 hommes de Ney et Gérard se dispersèrent dans l'obscurité, chacun cherchant son salut où il espérait le trouver. Le maréchal Ney et le général Gérard, laissés presque seuls avec quelques officiers, n'eurent plus qu'à songer à leur sûreté personnelle, et tournant à droite, suivirent le cours du Niémen, pour se dérober à l'ennemi en longeant le lit encaissé et fortement gelé du fleuve. Ils rejoignirent ensuite sains et saufs la route de Gumbinnen à Kœnigsberg, dernier et unique service qu'ils pussent rendre, car c'était quelque chose dans l'immensité de ce désastre que de sauver ces deux hommes.

À dater de ce moment, il n'y eut plus un seul corps armé, et la retraite s'acheva par petites bandes, fuyant à travers les plaines glacées de la Pologne devant les dernières courses des Cosaques. Ceux-ci, après avoir fait quelques lieues au delà du Niémen, rentrèrent sur la ligne du fleuve, que les armées russes triomphantes mais épuisées, et réduites des deux tiers, ne voulaient pas franchir.