Si on tient compte des cuirassiers Valence qui se trouvaient avec le maréchal Davout, il faut ajouter 2 mille à celui-ci, et les ôter à la masse qui était sous la main de Napoléon, ce qui donne le même résultat.

[11]: On a prêté au général Barclay de Tolly toute espèce de motifs pour expliquer la défense de Smolensk. Le prince Eugène de Wurtemberg, militaire aussi brave que spirituel, partisan avec raison de Barclay de Tolly trop déprécié dans l'armée russe, prétend que Barclay de Tolly ne défendit Smolensk que pour tromper Napoléon, et afin de ne pas trop lui révéler le projet de retraite indéfinie, dont il se serait infailliblement aperçu si on avait cédé sans combat un point tel que Smolensk. C'est là une de ces hypothèses ingénieuses au moyen desquelles on prête souvent aux hommes plus de calcul qu'ils n'en ont mis dans leur conduite. Un pareil calcul ne valait pas le sacrifice de 12 à 15 mille hommes, la perte d'un temps précieux, et des mouvements autour de Smolensk qui exposaient l'armée russe à perdre sa ligne de retraite. Les chefs d'armée comme les chefs d'État éprouvent quelquefois des sentiments dont ils ne sont pas maîtres, ou s'ils ne les éprouvent pas, sont obligés d'y céder, et ces sentiments amènent dans leur conduite des contradictions sur lesquelles, faute de les bien comprendre, on fait plus tard des commentaires à perte de vue. C'est un semblable sentiment auquel céda ici Barclay de Tolly, car livrer Smolensk sans combat eût été une honte à laquelle personne, dans l'état de l'armée russe, n'aurait voulu s'exposer. On combattit en cette occasion sans se rendre compte du résultat qu'on allait obtenir, et, après tout, se bien battre, se battre vigoureusement, ne fait jamais de tort, et épuise toujours une partie des forces physiques et morales de l'ennemi.

De son côté M. de Chambrai a prétendu que c'est pour sauver quelques magasins que l'on disputa Smolensk. On ne fait pas tuer 12 mille hommes, et on ne court pas la chance de deux jours perdus dans une retraite, pour sauver des magasins. C'est, nous le répétons, le sentiment éprouvé à la vue de la ville de Smolensk près de tomber dans les mains des Français, qui dans cette circonstance détermina Barclay de Tolly. Ce sont là des effets moraux dont il faut tenir compte à la guerre, et qui, plus que le calcul, déterminent en maintes occasions la conduite des hommes de guerre, aussi bien que celle des hommes politiques.

[12]: Le prince Eugène et le général Junot étaient à quelques lieues en arrière, sans quoi les Français eussent été 175 mille présents sous les armes.

[13]: Le colonel Boutourlin, dans son ouvrage déjà cité, et aussi impartial que peut l'être un ouvrage ennemi, écrit au moment où les passions étaient dans toute leur ferveur, a reproché à Napoléon d'avoir fort inutilement versé des torrents de sang devant Smolensk, au lieu de remonter le Dniéper pour le passer sur la gauche des Russes. Les détails dans lesquels nous sommes entrés prouvent qu'il faut bien connaître les faits, et y bien regarder, avant d'accuser Napoléon d'avoir sur le terrain manqué de penser à l'idée qui était praticable. Quand ses passions l'égaraient, il n'était, hélas! que trop facile à critiquer. Lorsqu'il agissait sur le terrain, sans céder à aucune des passions qui le dominaient trop souvent, il est rare, et on pourrait difficilement en citer des exemples, qu'il manquât à ce qu'il y avait à faire, et qu'il y eût une combinaison exécutable qui lui échappât. Les détails que nous donnons ici, et qui sont puisés à des sources authentiques, en fournissent une nouvelle preuve.

[14]: C'est l'expression de Napoléon dans son bulletin.

[15]: On ne comprend pas que M. de Boutourlin ait pu attribuer aux Français une perte de 20 mille hommes, et aux Russes une de 6 mille seulement. Jamais, il faut le dire, on n'a défiguré les faits à ce point. Le témoignage du docteur Larrey, témoin véridique et généralement bien informé, évalue la perte des Français à environ 1200 morts, et à près de 6 mille blessés. Les témoignages de l'administration donnent un chiffre moins élevé. Je crois, après avoir comparé les divers documents, que le nombre des morts fut de notre côté plus considérable que ne le dit le docteur Larrey, et celui des blessés moindre. Je crois qu'on se rapprochera de la vérité le plus possible en portant notre perte à 7 mille hommes hors de combat, morts et blessés. Comment d'ailleurs y aurait-il eu 20 mille hommes atteints par le feu sur 45 mille qui attaquèrent Smolensk, car il n'y en eut guère davantage d'engagés, quoi qu'en ait dit M. de Boutourlin, lequel évalue à 72 mille hommes le nombre de nos combattants qui prirent part à l'action. Il y eut tout au plus 15 mille hommes engagés du côté du maréchal Ney, 14 ou 15 mille du côté du maréchal Davout, et un peu moins du côté du prince Poniatowski. Le nombre de 20 mille hommes frappés dans nos rangs est donc une exagération ridicule, car il aurait fallu que la moitié des attaquants eût succombé. Quant aux pertes des Russes, les témoins les moins favorablement disposés conviennent qu'il y avait devant Smolensk plusieurs Russes renversés pour un Français. Le docteur Larrey notamment, qui n'a point cherché à adoucir le tableau de la campagne de 1812, l'affirme de la manière la plus positive. On pourrait donc attribuer avec plus de raison aux Russes qu'aux Français le chiffre de 20 mille morts ou blessés. Ce qu'on peut dire de plus vraisemblable en comparant toutes les relations, c'est que les Russes perdirent de 12 à 13 mille hommes. Nous croyons cette évaluation plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité, surtout quand on songe au chiffre généralement attribué à l'armée russe après le combat de Smolensk. Du reste nous ne donnons, suivant notre usage, ces évaluations que comme très-approximatives. On fait perdre son sérieux à l'histoire lorsqu'on se montre trop affirmatif dans des questions de cette nature. C'est en restant modeste dans sa prétention de découvrir la vérité que l'histoire peut mériter confiance lorsqu'elle devient tout à fait affirmative.

[16]: L'historien Boutourlin a placé cette rencontre à Gorbounowo; le prince Eugène de Wurtemberg, dans une relation plus récente, l'a placée à Gédéonowo. Peu importe ce détail; le fond du fait, quelque part qu'on le place, importe seul, et ce fond est incontestable.

[17]: C'est le même que la génération présente a si justement honoré sous le titre de maréchal Gérard.

[18]: C'est l'une des questions historiques qu'on s'est le plus souvent adressées, que celle de savoir pourquoi Napoléon ne s'était pas arrêté à Smolensk, et n'avait pas employé le reste de la saison à organiser la Pologne, et à préparer son point de départ pour un second mouvement offensif, qu'il aurait exécuté en 1813; en un mot, pourquoi il ne s'était pas résigné à faire cette guerre en deux campagnes, au lieu de vouloir la faire en une seule. Cette question toujours posée n'a jamais été bien résolue, parce qu'on n'avait pas cherché dans la correspondance de Napoléon, demeurée inconnue, les motifs qui, jour par jour, l'avaient entraîné de Wilna à Witebsk, de Witebsk à Smolensk, de Smolensk à Dorogobouge, de Dorogobouge à Moscou. La lecture attentive de cette correspondance, curieuse et toujours profonde, nous a tout expliqué, et nous a révélé les échelons successifs par lesquels Napoléon se trouva conduit jusqu'à Moscou même. Nous essayons, dans ce récit, de rendre cette succession de pensées avec la plus rigoureuse exactitude, et nous affirmons que c'est en courant après une bataille, dont l'effet moral lui semblait nécessaire, que Napoléon, amené de Smolensk à Dorogobouge, à Wiasma, à Ghjat, à Borodino, se trouva presque sans l'avoir voulu aux portes de Moscou. Une fois arrivé si près, y entrer ne pouvait plus être l'objet d'un doute. Reste à savoir pourquoi il y demeura si longtemps. La même correspondance nous l'apprendra encore, et nous le dirons avec la même exactitude lorsque nous serons parvenu à cette partie de notre récit.