Départ de M. de Balachoff, et sa dernière rencontre avec Murat. M. de Balachoff partit à l'instant même, rencontra encore une fois Murat aux avant-postes, le trouva toujours gracieux, caressant, protestant contre cette nouvelle guerre, se défendant de toute prétention à la royauté de Pologne, et cherchant à faire sa paix personnelle avec Alexandre, tandis qu'il allait le combattre vaillamment sur tous les champs de bataille de la Russie.
Mouvement des divers corps russes pour rejoindre la Dwina. Pendant que Napoléon était à Wilna occupé des soins que nous venons d'énumérer, les armées russes et françaises continuaient leurs mouvements. Les six corps d'infanterie et les deux corps de cavalerie de réserve du général Barclay de Tolly s'étaient mis en route pour rejoindre la Dwina, les plus rapprochés, qui faisaient face à notre gauche, y marchant directement, les autres, placés vers notre droite, et ayant à exécuter un mouvement circulaire autour de Wilna, forçant le pas pour n'être pas coupés par le maréchal Davout. Ordre au prince Bagration de se porter à Minsk. Le cri contre les plans attribués au général Pfuhl, contre la division en deux armées, étant devenu plus violent dans l'état-major russe, et le général Pfuhl ne sachant opposer aux objections qu'on lui faisait que les boutades d'une humeur chagrine, ou le silence dédaigneux d'un prétendu génie méconnu, l'empereur Alexandre avait été obligé de céder au soulèvement des esprits, et d'envoyer au prince Bagration, outre l'instruction déjà donnée de se replier sur le Dniéper, celle de se diriger en toute hâte sur Minsk, afin de pouvoir se réunir à l'armée principale, dès qu'on le jugerait nécessaire.
Marche des corps de Wittgenstein, de Bagowouth et de la garde. En conséquence de ces divers ordres, chacun avait marché le mieux et le plus vite qu'il avait pu. Les trois corps de Barclay de Tolly placés à notre gauche, ceux de Wittgenstein, de Bagowouth et de la garde, qui au début se trouvaient à Rossiena, à Wilkomir, à Wilna, s'étaient retirés dans la direction de Drissa, sans rencontrer d'obstacle, suivis seulement par les maréchaux Macdonald, Oudinot et Ney. L'un d'eux toutefois, comme on l'a vu, avait été assez fortement entamé à Deweltowo par le maréchal Oudinot. Ces corps rejoignent la Dwina sans difficulté. Leur mouvement, grâce à leur position et à l'avance qu'ils avaient, s'était achevé sans difficulté, malgré les poursuites de notre cavalerie. Les corps de Touczkoff et de Schouvaloff parviennent aussi à se retirer, mais en laissant une arrière-garde compromise. Les corps de Touczkoff et de Schouvaloff, placés, le premier à Nowoi-Troki, le second à Olkeniky, l'un et l'autre à droite de Wilna (droite par rapport à nous), s'étant mis en marche dès le 27 juin, veille du jour où nous entrions dans Wilna, avaient eu le temps de se retirer, et avaient pu se soustraire à notre poursuite avant que la cavalerie des généraux Pajol et Bordessoulle et l'infanterie du maréchal Davout parvinssent à les atteindre. Toutefois l'arrière-garde du corps de Schouvaloff se trouvant à Orany n'avait pu dépasser à temps la route d'Ochmiana à Minsk, que suivait le maréchal Davout, et était demeurée entre ce dernier et le Niémen, errant çà et là, et tâchant de rejoindre l'hetman Platow, pour se réfugier avec lui auprès de Bagration. Marches forcées au moyen desquelles le général Doctoroff réussit à se sauver. Restaient enfin le 6e corps, celui du général Doctoroff, et le 2e de cavalerie du général Korff, portés plus loin que les autres sur notre droite, c'est-à-dire à Lida, et ayant un plus long circuit à parcourir pour tourner autour de Wilna. L'ordre de se retirer, expédié pour eux comme pour les autres corps le 26 juin, leur étant parvenu le 27, ils s'étaient mis immédiatement en route, et avaient marché sans relâche sur Ochmiana et Smorgoni. Le vigilant et brave Doctoroff, déjà connu et estimé de notre armée, dirigeait leur mouvement. Il n'avait pas perdu de temps, avait dépassé le 29 la route de Wilna à Minsk, et était arrivé le 30 à Donachewo, ne laissant après lui que des bagages et des arrière-gardes, que les généraux Pajol et Bordessoulle poussaient vivement. Le 1er juillet, il s'était remis en marche pour rejoindre en forçant le pas la grande armée de Barclay de Tolly.
Troupes restées compromises, et errant sur notre droite. Tel était l'état des choses le 1er juillet. Il n'y avait plus à notre droite que quelques détachements de Doctoroff, l'arrière-garde du corps de Schouvaloff sous le général Dorokoff, l'hetman Platow avec huit ou dix mille Cosaques, les uns comme les autres ayant pour unique ressource de se reployer sur le prince Bagration en longeant le Niémen.
Poursuite par le maréchal Davout des corps russes détachés de l'armée de Barclay de Tolly. Le maréchal Davout, parti de Wilna pour soutenir la cavalerie des généraux Pajol et Bordessoulle, et interdire au prince Bagration la retraite sur le Dniéper, avait cheminé aussi vite qu'il avait pu, n'était cependant pas arrivé à temps pour donner aux généraux Pajol et Bordessoulle la force dont ils auraient eu besoin pour entamer le corps de Doctoroff, et continuait à s'avancer sur Minsk, voyant bien tout ce qui lui restait à faire contre le prince Bagration, qu'on avait dans tous les cas séparé de Barclay de Tolly.
Obscurité du pays dans lequel opère ce maréchal. Dans ce pays de forêts et de marécages, déjà fort obscur par lui-même, et dont les habitants rares et peu intelligents ne contribuaient pas à dissiper l'obscurité, les bruits les plus contradictoires circulaient, et tantôt on donnait les troupes que l'on venait de heurter pour les restes de l'armée de Barclay de Tolly, tantôt pour la tête de l'armée du prince Bagration, lequel s'avançait avec 80 mille hommes, selon les uns, avec 100 mille selon les autres. Le maréchal Davout avait une expérience de son métier et une fermeté de caractère qui le garantissaient d'un défaut fréquent et dangereux à la guerre, celui de se grossir les objets. Après avoir marché en avant le 2 et le 3 juillet jusqu'à Volosjin, moitié chemin de Wilna à Minsk, recueillant avec attention et sans trouble les rapports des prisonniers, des habitants, des curés, il discerna clairement qu'à sa gauche un corps lui avait échappé, celui de Doctoroff, et qu'à sa droite des arrière-gardes d'infanterie et de cavalerie, coupées de leurs corps principaux, erraient dans les forêts, où il serait possible de les enfermer et de les prendre en se portant sur Bagration. De quelle force disposait ce dernier? le maréchal l'ignorait. En réalité, Bagration avait environ cinquante et quelques mille hommes avec lui, et s'il se renforçait de l'arrière-garde de Dorokoff, forte de 3 mille fantassins, et des 8 mille Cosaques de Platow, il était en mesure de réunir 65 ou 70 mille combattants.
Le maréchal Davout s'attend à rencontrer le prince Bagration avec 60 ou 70 mille hommes. Le maréchal Davout, d'après des indications générales, attribuait au moins 60 mille hommes au prince Bagration, dont 40 mille d'infanterie. Dans ce pays fourré, où la défensive qu'il entendait si bien était facile, le maréchal n'avait pas peur de rencontrer 40 mille Russes d'infanterie, pouvant leur en opposer 20 mille avec la division Compans qu'il dirigeait lui-même sur la route d'Ochmiana, avec la division Dessaix qui était sur la route de Lida, et qu'il pouvait, par un mouvement transversal, attirer rapidement à lui. Forces dont dispose ce maréchal. Ces deux divisions auraient même dû lui fournir 24 mille hommes d'infanterie, mais tout ce qui était Illyrien, Anséate, Hollandais, tout ce qui était jeune surtout, languissait sur les chemins, ou les pillait. Il n'avait donc que 18 à 20 mille fantassins, mais des meilleurs. Il avait en cavalerie plus qu'il ne lui fallait, c'est-à-dire les hussards et chasseurs des généraux Pajol et Bordessoulle, les cuirassiers Valence détachés du corps de Nansouty, et enfin le corps entier de Grouchy, séparé momentanément du prince Eugène, et lancé par Napoléon dans la direction de Grodno pour établir une communication avec le roi Jérôme. Toute cette cavalerie avait ordre d'obéir au maréchal Davout, et pouvait présenter 10 mille hommes à cheval. Dans ce pays fourré, le maréchal eût certainement préféré trois ou quatre mille hommes d'infanterie à la plus belle cavalerie.
Mouvement du maréchal Davout sur Minsk. Il s'avança néanmoins sur Minsk, n'ayant aucune crainte de rencontrer le prince Bagration, se faisant fort au contraire de l'arrêter et de l'empêcher de gagner le Dniéper, mais ne se flattant pas de l'envelopper et de le prendre avec si peu de monde. C'était, du reste, un résultat déjà très-important que d'opposer des obstacles à sa marche, car on allait ainsi l'obliger de redescendre vers les marais de Pinsk, et si le roi Jérôme, qui avait dû passer le Niémen à Grodno, s'avançait rapidement avec les 70 ou 75 mille hommes dont il disposait, on avait la chance d'enlever la seconde armée russe. Le maréchal Davout fit part de cette situation à Napoléon, et de sa résolution de percer droit sur Minsk, malgré les fantômes dont il marchait entouré sur cette route, lui demanda de le faire appuyer, soit vers sa gauche contre un retour offensif des colonnes qui lui avaient échappé, soit en arrière pour qu'il pût, s'il le fallait, arrêter à lui seul le prince Bagration. Il écrivit en même temps au roi Jérôme de hâter le pas, et d'étendre le bras vers Ivié ou Volosjin, points sur lesquels il était possible de se donner la main, de ne rien négliger enfin pour une réunion qui promettait de si beaux résultats.
L'intrépide maréchal s'avança ainsi, les 3, 4 et 5 juillet, de Volosjin sur Minsk, tantôt heurtant directement la colonne fugitive de Dorokoff, tantôt rencontrant sur sa droite les Cosaques de Platow, qu'on lui signalait toujours comme étant la tête de l'armée de Bagration. Sentant toutefois le danger s'accroître en approchant de Minsk, et voyant s'agrandir aussi la distance qui le séparait de ses renforts, il multipliait les reconnaissances sur sa droite pour savoir au juste ce qu'était cette cavalerie courant de tout côté, si par hasard elle ne serait pas le corps de Bagration lui-même, et s'il n'y aurait pas moyen de communiquer avec le roi Jérôme. Le maréchal ralentit sa marche pour recevoir les secours demandés à Napoléon. Il finit ainsi par ralentir un peu sa marche, et s'arrêta une journée et demie entre Volosjin et Minsk, pour avoir le temps de ramener à lui la division Dessaix, ainsi que la cavalerie de Grouchy lancée à une grande distance, et pour entrer à Minsk à la tête de ses forces réunies.
Napoléon en attendant avait reçu les demandes de secours à lui adressées par le maréchal Davout. Ces demandes étaient fondées, car si avec 20 mille hommes d'infanterie et 10 mille de cavalerie, ce maréchal ne craignait pas d'en rencontrer le double dans un pays très-favorable à la défensive, néanmoins réduit à de telles forces il était obligé d'être circonspect, de s'avancer avec précaution, d'envoyer des reconnaissances à droite et à gauche, de perdre ainsi un temps précieux. Importance de secourir le maréchal Davout. Avec deux divisions de plus, il eût cheminé droit devant lui, sans s'inquiéter s'il pouvait être rejoint par le roi Jérôme; il eût couru à Minsk sans s'arrêter, de Minsk à la Bérézina, de la Bérézina au Dniéper, jusqu'à ce qu'il eût débordé le prince Bagration. Jérôme venant ensuite, on eût enveloppé le prince géorgien, et probablement fait de lui ce qu'on avait fait du général Mack à Ulm. C'était là un si grand résultat, qu'il valait la peine d'y sacrifier toute autre combinaison. Mais pour l'atteindre sûrement, il fallait que le maréchal Davout pût marcher vite, pour marcher vite, qu'il pût marcher sans précaution, et pour marcher sans précaution, qu'il eût des forces suffisantes, et ne fût pas obligé d'attendre une jonction douteuse.