Janv. 1813. Pour moi qui écris ces tristes récits, je suis Français, et, je l'ose dire, Français profondément attaché à la grandeur de mon pays, et cependant je ne puis, au nom même des sentiments que j'éprouve, exprimer un blâme pour ces patriotes allemands, qui, servant à contre-cœur une cause qu'ils sentaient n'être pas la leur, revenaient à la cause qu'ils croyaient être celle de leur patrie, et qui malheureusement l'était devenue par la faute du chef placé alors à notre tête. Il faut ajouter qu'ils auraient pu enlever le maréchal Macdonald, et que, respectant en lui et dans ses soldats de récents compagnons d'armes, ils se séparèrent sans rien faire qui pût aggraver sa position.
Effet immense produit dans toute l'Allemagne par la défection du corps prussien du général d'York. La foudre tombant sur des matières combustibles imprudemment amassées, n'agit pas plus promptement que ne le fit la défection du général d'York sur l'Allemagne tout entière. À l'instant la nouvelle en vola de bouche en bouche. Le général d'York fut salué de la Vistule au Rhin du titre de sauveur de l'Allemagne. Les réfugiés allemands songent à se réunir à Kœnigsberg pour y convoquer les états de la Vieille-Prusse. Le baron de Stein et ses collaborateurs coururent auprès de lui, l'entourèrent, le félicitèrent, déclarèrent qu'il serait mis à la tête de toutes les portions de l'armée prussienne qu'on parviendrait à détacher, le poussèrent à marcher sur Tilsit, puis sur Kœnigsberg, à y assembler les états de la Vieille-Prusse, à y proclamer l'indépendance de leur patrie, à y déclarer leur roi privé de sa liberté par les Français, ne devant plus dès lors être obéi, à se conduire en un mot comme les insurgés de Cadix, qui agissaient pour le roi, sans le roi, malgré le roi. Le général d'York, jugeant qu'il en avait assez fait, ne voulait pas aller si vite. Mais escorté, circonvenu par les Russes, il consentit à s'acheminer sur Kœnigsberg, et à y attendre les ordres de la cour de Prusse. Il devait y trouver non les ordres de son roi, mais les ordres de son pays, soulevé tout entier comme un seul homme, et commandant d'une voix plus forte que celle de tous les gouvernements. Il s'avança donc avec les Russes, loué, applaudi, caressé par Alexandre, dont la politique recevait de cet événement une éclatante confirmation.
Ce dernier événement aggrave fort la situation de Murat, retiré avec les états-majors à Kœnigsberg. Pendant ce temps, Murat s'était arrêté à Kœnigsberg avec la foule des généraux et des officiers sans troupes, dont les uns étaient mourants, dont les autres, exaspérés par la souffrance, tenaient un langage presque séditieux. Le maréchal Ney lui-même, malgré son héroïsme, malgré les caresses dont il avait été l'objet de la part de Napoléon, ne pouvant plus se contenir, parlait tout haut contre le chef imprudent qui avait, disait-il, précipité l'armée française dans un abîme. Murat aussi, comme nous l'avons rapporté ailleurs, s'était laissé aller à une sorte de soulèvement, puis, sur les observations du maréchal Davout, il s'était tu, et avait repris le commandement nominal, mais sans rien ordonner, car il ne savait que faire. Berthier, malade à la fois d'une goutte remontée et de l'absence de Napoléon, réduit à garder le lit, ne savait plus que conseiller dans cette situation sans exemple. Ce fut alors qu'on apprit la défection du corps prussien, et en voyant les manifestations de sentiments que cet événement provoquait chez les habitants de Kœnigsberg, on n'hésita plus à quitter cette ville, et à renoncer à la ligne du Niémen, qui avait cessé d'en être une depuis que ce fleuve était gelé, et que les Russes le passaient de toutes parts sur la glace. Disputer le terrain n'eût servi qu'à faire égorger nos dix ou douze mille malades, nombre que la mort diminuait sans cesse, mais que rétablissait continuellement l'arrivée successive de nos traînards. Retraite du quartier général français sur la Vistule. On pouvait en se retirant confier ces précieux restes sinon à la bienveillance, du moins à l'honneur de la nation prussienne. On laissa des infirmiers et des médecins à nos malades pour les soigner, des fonds pour leur procurer des vivres, car il ne fallait plus rien espérer de la bonne volonté des Prussiens, et se tenir pour bien heureux de n'être pas égorgé par le peuple furieux de Kœnigsberg. On sortit ensuite de cette capitale de la Vieille-Prusse.
Ney couvre cette retraite avec la division Heudelet; Macdonald avec la division Grandjean. Le maréchal Ney fut encore chargé de former l'arrière-garde avec la division Heudelet, et avec deux mille hommes restant de la division Loison. Il se mit en marche sur Braunsberg, Elbing et Thorn. Comme le froid avait diminué, comme on trouvait des vivres, comme les bandes de nos traînards s'étaient peu à peu écoulées, et qu'on n'avait plus la contagion de la débandade à craindre, on put marcher en ordre, précédé des états-majors sans troupes qui avaient grande hâte de regagner la Vistule.
On avait été si pressé de quitter Kœnigsberg qu'on ne s'était pas occupé du maréchal Macdonald, laissé à Tilsit, à vingt lieues de Kœnigsberg, entouré d'ennemis, et n'ayant avec lui que sept ou huit mille Polonais, fidèles mais exténués. Il demandait à grands cris qu'on l'attendît, car réuni à lui on aurait eu quinze ou seize mille hommes, et on aurait pu se faire respecter. Ses lettres, qui devaient aller chercher Murat déjà transporté à Thorn, demeurèrent sans effet. On marcha ainsi jusqu'au 15 janvier, chacun ne pensant qu'à soi, les restes de l'ancienne armée se retirant par détachements de cinquante ou cent hommes, obligeant les habitants à leur donner des vivres quand ils étaient les plus forts, mourant de faim ou de froid quand ils n'avaient ni force ni argent pour se faire écouter, et les deux seules troupes organisées qui subsistassent, la division Grandjean sous Macdonald, la division Heudelet sous Ney, cheminant à dix ou quinze lieues l'une de l'autre.
Heureusement les Prussiens, auxquels on avait laissé en leur livrant Kœnigsberg une proie fort capable de les occuper, les Russes qui étaient exténués, et que Macdonald et Ney rudoyèrent plus d'une fois, ne nous poursuivirent pas assez vite pour nous envelopper. Vers le milieu de janvier on arriva sur la Vistule, et on se jeta dans les places que Napoléon avait largement approvisionnées. Rapp se jette dans la place de Dantzig avec les divisions Heudelet et Grandjean, et les restes de la division Loison. Le général Rapp avait devancé l'armée à Dantzig. Il restait dans cette ville un ramassis de cinq à six mille hommes de toutes nations et de toutes armes. Murat y envoya outre la division polonaise Grandjean, celle du général Heudelet, et ce qui restait de la division Loison. Rapp eut ainsi sous la main environ 25 mille hommes valides. Il avait des grains et des spiritueux en abondance. Il fit avec sa cavalerie une battue dans l'île de Nogath, ramassa beaucoup de troupeaux et de fourrages, et s'enferma ensuite dans les vastes ouvrages de Dantzig pour s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité.
On assigne aux bandes éparses qui se retirent isolément les places de la Vistule pour point de ralliement. Sur le conseil persévérant du maréchal Davout, on assigna sur la Vistule des points de ralliement aux divers corps de l'ancienne armée. Les cadres de ces corps durent se rendre les uns à Dantzig, les autres à Thorn, à Marienwerder, à Marienbourg. Tout soldat qui arrivait, demandant du pain et des vêtements, devait être envoyé à son dépôt dans ces places. Après quelques jours il y avait 1500 hommes environ au 1er corps, celui de Davout, et un nombre proportionné dans le 2e, celui d'Oudinot, le 3e, celui de Ney, le 4e, celui d'Eugène.
Il ne reste à Murat en troupes actives qu'une dizaine de mille hommes de toutes nations. Le quartier général était établi à Thorn. Après y être demeuré deux ou trois jours, Murat ne crut pas même pouvoir s'y arrêter. En effet les divisions Heudelet, Loison et Grandjean ayant été jetées dans la place de Dantzig, il ne restait plus pour accompagner le quartier général et l'immense quantité de drapeaux qu'on y avait réunis pour les sauver, que dix mille hommes sans ensemble et sans cohésion. Ces dix mille hommes comprenaient 1800 recrues qu'on avait rencontrées en route, et qui étaient destinées au corps de Davout, 1200 hommes d'élite Napolitains, 4,000 Bavarois partis récemment de leur pays pour recruter l'armée bavaroise, enfin 3,000 hommes de la garde impériale, qui s'étaient peu à peu ralliés depuis Kœnigsberg, parmi lesquels se trouvaient un millier d'hommes à cheval et douze pièces d'artillerie. Le général Gérard qui commandait ce rassemblement, se sentant trop pressé aux environs de Thorn, s'était précipité sur l'ennemi avec son énergie ordinaire, et lui avait ôté l'envie de nous serrer de si près.
Murat abandonne la Vistule, et se retire sur Posen. Dans une telle main ces dix mille hommes étaient quelque chose, mais ils ne pouvaient défendre la Vistule, glacée comme toutes les rivières de la Pologne et de la Prusse, et n'étant plus dès lors une barrière contre l'ennemi. Ils ne pouvaient surtout pas préserver d'un affront Murat et ce qui l'entourait, si les Russes de Tchitchakoff réunis à ceux de Wittgenstein essayaient de l'envelopper. Murat ne voulut donc pas séjourner sur la Vistule, et se rendit à Posen, à égale distance de la Vistule et de l'Oder. Ainsi toute la Vieille-Prusse, toute la Pologne se trouvaient évacuées, et, les places occupées, nous avions 10 mille hommes en ligne, 10 mille hommes mêlés de Napolitains, de Bavarois, et comptant tout au plus 4 mille Français parmi eux. Il restait à Berlin pour contenir l'Allemagne frémissante, les 18 mille hommes du général Grenier, et la division Lagrange, la seule de ses quatre divisions que le maréchal Augereau eût conservée auprès de lui.
La place de Pillau se rend aux Anglais, qui pénètrent dans le Frische-Haff. Un dernier événement vint encore accroître l'effervescence des populations germaniques. On avait eu le tort de laisser une garnison, en majeure partie allemande, à Pillau, petite place maritime qui fermait l'entrée du Frische-Haff. On l'avait fait malgré l'avis du maréchal Macdonald, qui ne voulait avec raison se priver de troupes actives qu'en faveur des places capables de se défendre, et contenant une garnison où les Français domineraient. Pillau ne remplissant pas ces conditions, s'était en effet rendu, aux grands applaudissements des Prussiens, et à la vive satisfaction des Anglais, qui s'étaient hâtés de pénétrer dans le Frische-Haff avec leurs bâtiments de guerre. Bientôt ils y avaient introduit leurs convois marchands, ce qui avait procuré aux habitants de la Vieille-Prusse, outre la satisfaction patriotique d'être délivrés de leurs vainqueurs, la satisfaction toute matérielle, mais fort vivement sentie, de recommencer le commerce des denrées coloniales dont ils avaient été privés si longtemps.