Juin 1813. Telles étaient les dispositions de la cour de Vienne lorsque M. de Bubna s'était remis en route, et elles étaient sincères, car à ce moment l'Autriche n'avait pas encore entendu parler d'arrangement direct entre la Russie et la France, elle n'avait donc ni mécontentement, ni raison particulière de se hâter, et elle offrait ces conditions parce qu'elle était assurée de les faire agréer à la Russie et à la Prusse par la seule menace de s'unir à Napoléon. M. de Bubna ayant fait diligence, était arrivé le 30 mai à Liegnitz, auprès de M. de Bassano, et avait longuement exposé les propositions qu'on l'avait chargé de faire. Malgré la froideur de M. de Bassano, il les avait exposées avec bonne foi, et avec la chaleur d'un homme qui désirait réussir, pour son pays d'abord, et aussi pour sa gloire personnelle. M. de Bassano rendit compte sur-le-champ, et par écrit, de cette conférence à Napoléon, sans dire un seul mot pour appuyer ou combattre des propositions dont le rejet est le plus grand malheur qui soit jamais advenu à la France.

Napoléon obligé de se prononcer sur les propositions de l'Autriche, se résout à l'armistice, pour gagner deux mois, et se mettre en mesure par ses derniers préparatifs de ne subir aucune condition. Certes une pareille nouvelle aurait dû sembler bien bonne à Napoléon, car il dépendait de lui de terminer sa longue lutte avec l'Europe, et de la terminer en obtenant un empire magnifique, en obtenant surtout la paix maritime, qui par l'effet qu'elle devait produire aurait couvert bien suffisamment le sacrifice de Hambourg et de la Confédération du Rhin. Malheureusement cette communication l'irrita au lieu de le satisfaire. Il y vit la résolution de l'Autriche d'intervenir immédiatement, ce qui était vrai, et de ne pas laisser prolonger les hostilités sans imposer son arbitrage. Or il fallait, ou qu'il consentît à des conditions dont il ne voulait à aucun prix, même modifiées, ou qu'il courût la chance d'avoir à l'instant même l'Autriche sur les bras, et il ne pouvait être en mesure de faire face à ce nouvel ennemi que sous deux mois. Ce fut donc le coup d'éperon qui le décida à céder sur quelques points contestés de l'armistice. Au lieu d'être accommodant avec l'Autriche qui lui demandait des sacrifices définitifs, il le devint avec la Prusse et la Russie qui n'exigeaient que des sacrifices provisoires. Il écrivit à M. de Bassano en chiffres: Gagnez du temps, ne vous expliquez pas avec M. de Bubna, emmenez-le avec vous à Dresde, et retardez le moment où nous serons obligés d'accepter ou de refuser les propositions autrichiennes. Je vais conclure l'armistice, et alors le temps dont j'ai besoin sera tout gagné. Si pourtant on persiste à exiger pour la conclusion de cet armistice des conditions qui ne me conviennent pas, je vous fournirai des thèmes pour prolonger les pourparlers avec M. de Bubna, et pour me ménager les quelques jours qu'il me faudrait pour rejeter les coalisés loin du territoire de l'Autriche.—

Dans le moment, pour son malheur et le nôtre, Napoléon venait de recevoir la nouvelle que le maréchal Davout était aux portes de Hambourg, et serait certainement entré dans cette ville le 1er juin. On était au 3; il imagina donc de résoudre la difficulté de Hambourg, en disant dans l'armistice que relativement aux provinces anséatiques, on accepterait ce que le sort des armes aurait décidé le 8 juin à minuit. Quant à Breslau, il accorda qu'on laisserait entre les deux armées un terrain neutre d'une dizaine de lieues, lequel comprendrait Breslau, et quant à la durée de l'armistice, qu'elle s'étendrait jusqu'au 20 juillet, avec six jours de délai entre la dénonciation de l'armistice et la reprise des hostilités, ce qui conduirait jusqu'au 26 juillet, et ferait près de deux mois. Il envoya ces conditions, avec injonction de rompre à l'instant même si elles n'étaient pas admises.

Signature de l'armistice de Pleiswitz le 4 juin. M. de Caulaincourt les ayant présentées le 4 juin, les commissaires, qui avaient ordre de céder si Breslau ne restait pas dans les mains de Napoléon, cédèrent en effet, et cet armistice funeste, qui a été l'un des plus grands malheurs de Napoléon, fut signé le 4 juin. Il fut convenu qu'on adopterait pour ligne de démarcation entre les deux armées la Katzbach, afin de laisser Breslau en dehors comme neutre; qu'après la Katzbach on prendrait l'Oder, ce qui nous assurait la basse Silésie pour y stationner et y vivre; après l'Oder, l'ancienne frontière qui avait toujours séparé la Saxe de la Prusse, ce qui laissait en notre possession tous les États de la Saxe; enfin la ligne de l'Elbe, depuis Wittenberg jusqu'à la mer, sauf ce qui serait advenu des villes anséatiques. Il fut stipulé en outre que les garnisons bloquées de la Vistule et de l'Oder seraient successivement approvisionnées à prix d'argent. On apprit le jour même que Hambourg et les villes anséatiques étaient rentrées dans les mains du maréchal Davout, ce qui nous en assurait l'occupation pendant la suspension d'armes.

Caractère de ce funeste armistice. Tel fut ce déplorable armistice, qu'il fallait certainement accepter si on voulait la paix, mais rejeter absolument si on ne la voulait point, car il valait mieux dans ce cas achever sur-le-champ la ruine des coalisés, et que Napoléon au contraire accepta justement parce qu'il était opposé à cette paix, et qu'il désirait se procurer deux mois pour achever ses armements, et être en mesure de refuser les conditions de l'Autriche[20]. Cette faute, qui procédait de toutes les autres, et les résumait à elle seule, faisait partie de cette suite fatale de résolutions follement ambitieuses, qui devaient précipiter la fin de son règne. Elle causa cependant, excepté chez les Prussiens, une fausse et universelle joie dans toute l'Europe, parce qu'elle avait une forte apparence de paix. Fin de la première campagne de Saxe, dite campagne du printemps. Napoléon, en faisant entrer son armée dans ses cantonnements, décréta la construction d'un monument placé au sommet des Alpes, et qui porterait ces mots: Napoléon au peuple français, en mémoire de ses généreux efforts contre la coalition de 1813.—Cette idée avait bien toute la grandeur de son génie; mais, pour ce peuple français et même pour lui, il eût mieux valu envoyer à Paris un traité de paix stipulant l'abandon de la Confédération du Rhin, de Hambourg, de l'Illyrie, de l'Espagne, avec ces mots: Sacrifices de Napoléon au peuple français.—Napoléon fût demeuré un personnage non pas plus poétique, mais plus véritablement grand, et ce noble peuple n'eût pas perdu le fruit de son sang le plus pur versé pendant vingt années.

FIN DU LIVRE QUARANTE-HUITIÈME
ET DU QUINZIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME QUINZIÈME.

LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.

WASHINGTON ET SALAMANQUE.

Événements qui se passaient en Europe pendant l'expédition de Russie. — Situation difficile de l'Angleterre; détresse croissante du commerce et des classes ouvrières; désir général de la paix. — Assassinat de M. Perceval, principal membre du cabinet britannique. — Sans la guerre de Russie, cette mort, quoique purement accidentelle, aurait pu devenir l'occasion d'un changement politique. — À tous les maux qui résultent pour l'Angleterre du blocus continental s'ajoute le danger d'une guerre imminente avec l'Union américaine. — Où en étaient restées les questions de droit maritime entre l'Europe et l'Amérique. — Renonciation de la part des Américains au système de non-intercourse, en faveur des puissances qui leur restitueront les légitimes droits de la neutralité. — Saisissant cette occasion, Napoléon promet de révoquer les décrets de Berlin et de Milan, si l'Amérique obtient le rappel des ordres du conseil, ou si à défaut elle fait respecter son pavillon. — L'Amérique accepte cette proposition avec empressement. — Négociation qui dure plus d'une année pour obtenir de l'Angleterre la révocation des ordres du conseil. — Entêtement de l'Angleterre dans son système, et refus des propositions américaines, fondé sur ce que la révocation des décrets de Berlin et de Milan n'est pas sincère. — Puériles contestations de la diplomatie britannique sur ce sujet. — Napoléon ne se bornant plus à une simple promesse de révocation, rend le décret du 28 avril 1811, par lequel les décrets de Berlin et de Milan sont, par rapport à l'Amérique, révoqués purement et simplement. — L'Angleterre contestant encore un fait devenu évident, les Américains sont disposés à lui déclarer la guerre. — Dernières hésitations de leur part dues aux procédés malentendus de Napoléon, et aux dispositions des divers partis en Amérique. — État de ces partis. — Fédéralistes et républicains. — Le président Maddisson. — La guerre résolue d'abord pour 1811 est remise à 1812. — Les violences redoublées de l'Angleterre, et surtout la presse exercée sur les matelots américains, décident enfin le gouvernement de l'Union. — Le président Maddisson propose une suite de mesures militaires. — Vive agitation dans le congrès, et déclaration de guerre à l'Angleterre. — Importance de cet événement, et conséquences qu'il aurait pu avoir sans le désastre de Russie et sans les événements d'Espagne. — État de la guerre dans la Péninsule. — Dégoût croissant de Napoléon pour cette guerre. — Situation dans laquelle il avait laissé les choses en partant pour la Russie, et résolution qu'il avait prise de déférer le commandement en chef au roi Joseph. — Comment ce commandement avait été accepté dans les diverses armées qui occupaient la Péninsule. — État des armées du Nord, de Portugal, du Centre, d'Andalousie et d'Aragon. — Résistance à l'autorité de Joseph dans tous les états-majors, excepté dans celui de l'armée de Portugal, qui avait besoin de lui. — Projets de lord Wellington, évidemment dirigés contre l'armée de Portugal. — Joseph, éclairé par le maréchal Jourdan, son major général, discerne parfaitement le danger dont on est menacé, et le signale aux deux armées du Nord et d'Andalousie, qui sont seules en mesure de secourir efficacement l'armée de Portugal. — Refus des généraux Dorsenne et Caffarelli, qui sont successivement appelés à commander l'armée du Nord. — Refus du maréchal Soult, commandant en Andalousie, et ses longues contestations avec Joseph. — Situation grave et difficile de l'armée de Portugal, placée sous l'autorité du maréchal Marmont. — Opérations préliminaires de lord Wellington au printemps de 1812. — Voulant empêcher les armées d'Andalousie et de Portugal de se porter secours l'une à l'autre, il exécute une surprise contre les ouvrages du pont d'Almaraz sur le Tage. — Enlèvement et destruction de ces ouvrages par le général Hill les 18 et 19 mai. — Après ce coup hardi, lord Wellington passe l'Aguéda dans les premiers jours de juin. — Sa marche vers Salamanque. — Retraite du maréchal Marmont sur la Tormès. — Attaque et prise des forts de Salamanque. — Retraite du maréchal Marmont derrière le Douro. — Situation et force des deux armées en présence. — Le maréchal Marmont, après avoir appelé à lui la division des Asturies, et réuni environ quarante mille hommes, n'attendant plus de secours ni de l'armée du Nord, ni de celle d'Andalousie, ni même de celle du Centre, se décide à repasser le Douro, afin de forcer les Anglais à rétrograder. — Il espère les éloigner par ses manœuvres, sans être exposé à leur livrer bataille. — Passage du Douro, marche heureuse sur la Tormès, et retraite des Anglais sous Salamanque, à la position des Arapiles. — Le maréchal Marmont essaye de manœuvrer encore autour de la position des Arapiles, afin d'obliger lord Wellington à rentrer en Portugal. — Au milieu de ces mouvements hasardés, les deux armées s'abordent, et en viennent aux mains. — Bataille de Salamanque, livrée et perdue le 22 juillet. — Le maréchal Marmont, gravement blessé, est remplacé par le général Clausel. — Funestes conséquences de cette bataille. — Pendant qu'on la livrait, le roi Joseph, qui n'avait pu décider les diverses armées à secourir celle de Portugal, avait pris le parti de la secourir lui-même, mais sans l'en avertir à temps. — Inutile marche de Joseph sur Salamanque à la tête d'une force de treize à quatorze mille hommes. — Il passe quelques jours au delà du Guadarrama, afin de ralentir les progrès de lord Wellington, et de dégager l'armée de Portugal vivement poursuivie. — Grâce à sa présence et à la vigueur du général Clausel, on sauve les débris de l'armée de Portugal qu'on recueille aux environs de Valladolid. — État moral et matériel de cette armée, toujours malheureuse malgré sa vaillance. — Profond chagrin de Joseph menacé d'avoir bientôt les Anglais dans sa capitale. — N'ayant plus d'autre ressource, il ordonne, d'après le conseil du maréchal Jourdan, l'évacuation de l'Andalousie. — Ses ordres impératifs au maréchal Soult. — Après avoir poursuivi quelques jours l'armée de Portugal, lord Wellington, ne résistant pas au désir de faire à Madrid une entrée triomphale, abandonne la poursuite de cette armée, et pénètre dans Madrid le 12 août. — Joseph, obligé d'évacuer sa capitale, se retire vers la Manche, et, désespérant d'être rejoint à temps par l'armée d'Andalousie, se réfugie à Valence. — Horribles souffrances de l'armée du Centre et des familles fugitives qu'elle traîne à sa suite. — Elle trouve heureusement bon accueil et abondance de toutes choses auprès du maréchal Suchet. — Le maréchal Soult, averti par Joseph de sa retraite sur Valence, se décide enfin à évacuer l'Andalousie, et prend la route de Murcie pour se rendre à Valence. — Dépêches qu'il adresse à Napoléon afin d'expliquer sa conduite. — Hasard qui fait tomber ces dépêches dans les mains de Joseph. — Irritation de Joseph. — Son entrevue avec le maréchal Soult à Fuente de Higuera le 3 octobre. — Conférence avec les trois maréchaux Jourdan, Soult et Suchet sur le plan de campagne à suivre pour reconquérir Madrid, et rejeter les Anglais en Portugal. — Avis des trois maréchaux. — Sagesse du plan proposé par le maréchal Jourdan, et adoption de ce plan. — Les deux armées d'Andalousie et du Centre réunies marchent sur Madrid vers la fin d'octobre. — Temps perdu par lord Wellington à Madrid; sa tardive apparition devant Burgos. — Belle résistance de la garnison de Burgos. — L'armée de Portugal renforcée oblige lord Wellington à lever le siége de Burgos. — Alarmé de la concentration de forces dont il est menacé, lord Wellington se retire de nouveau sous les murs de Salamanque, et y prend position. — Pendant ce temps Joseph, arrivé sur le Tage avec les armées du Centre et d'Andalousie réunies, chasse devant lui le général Hill, l'expulse de Madrid, rentre dans cette capitale le 2 novembre, et en part immédiatement pour se mettre à la poursuite des Anglais. — Son arrivée le 6 novembre au delà du Guadarrama. — L'armée de Portugal, qui s'était arrêtée sur les bords du Douro, se joint à lui. — Réunion de plus de quatre-vingt mille Français, les meilleurs soldats de l'Europe, devant lord Wellington à Salamanque. — Heureuse occasion de venger nos malheurs. — Plan d'attaque, proposé par le maréchal Jourdan, approuvé par tous les généraux et refusé par le maréchal Soult. — Joseph, craignant qu'un plan désapprouvé par le général de la principale armée ne soit mal exécuté, renonce au plan du maréchal Jourdan, et laisse au maréchal Soult le choix et la responsabilité de la conduite à tenir. — Le maréchal Soult passe la Tormès à un autre point que celui qu'indiquait le maréchal Jourdan, et voit s'échapper l'armée anglaise. — Lord Wellington n'ayant que quarante mille Anglais et tout au plus vingt mille Portugais et Espagnols, enveloppé par plus de quatre-vingt mille Français, réussit à se retirer sain et sauf en Portugal. — Juste mécontentement des trois armées françaises contre leurs chefs, et leur entrée en cantonnements. — Retour de Joseph à Madrid. — Fâcheuses conséquences de cette campagne, qui, s'ajoutant au désastre de Moscou, aggravent la situation de la France. — Joie en Europe, surtout en Allemagne, et soulèvement inouï des esprits à l'aspect des malheurs imprévus de Napoléon. 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