Au moment même où était donné cet ordre, la bataille commençait. Résolution de lord Wellington de livrer bataille, et dispositions d'attaque. Mais il était trop tard, et la bataille commençait à l'instant même. Lord Wellington, comme il était facile de le prévoir, ne voulut pas, après nous avoir accompagnés, pour ainsi dire, jusqu'aux Pyrénées, nous laisser repasser les montagnes sans nous livrer bataille, afin de les franchir, s'il le pouvait, à la suite d'une armée battue. Il avait porté le général Graham avec deux divisions anglaises, avec les Portugais et les Espagnols formant sa gauche, sur la route de Murguia, à travers les passages du mont Arrato, pour essayer de forcer le général Reille sur la Zadorra. Il avait dirigé son centre composé de trois divisions, sous le maréchal Béresford, à travers les autres passages du mont Arrato, pour déboucher aussi sur la Zadorra, mais vers le milieu de la plaine, ce qui devait les faire aboutir au pont de Trespuentes, en face du général d'Erlon et sur le flanc de la position de Zuazo. Enfin sa droite, composée de deux divisions anglaises sous le général Hill, et de la division espagnole Morillo, nous ayant suivis sur la route de Miranda, devait percer le défilé de la Puebla, et venir déboucher au pied même de Zuazo. Tous ces corps étaient déjà en marche lorsque le maréchal Jourdan et Joseph envoyèrent au général Gazan l'ordre de rétrograder vers la hauteur de Zuazo, d'où l'on pouvait, avons-nous dit, cribler à la fois les troupes qui auraient forcé le défilé de la Puebla, et celles qui auraient franchi la Zadorra à Trespuentes.
Le général Gazan n'ayant pas eu le temps de rétrograder vers la position de Zuazo, est obligé de combattre où il se trouve. Lorsque l'aide de camp de Joseph porteur de ses ordres arriva auprès du général Gazan, celui-ci, déjà aux prises avec l'ennemi, déclara ne pouvoir exécuter les mouvements qu'on lui prescrivait. Joseph et Jourdan accoururent auprès de lui et bientôt découvrirent ce qui se passait. À droite on apercevait les troupes de Béresford, qui, ayant franchi les cols les plus rapprochés du mont Arrato, essayaient de traverser la Zadorra à Trespuentes. Devant soi on voyait le général Hill engagé dans le défilé de la Puebla, mais avec précaution, et ayant jeté à sa droite, sur les hauteurs de la Sierra de Andia, la division espagnole Morillo, pour seconder les troupes anglaises qui voulaient forcer le passage.
Jourdan et Joseph accourus auprès du général Gazan, lui ordonnent de déloger les Espagnols des hauteurs de la Sierra de Andia. Jourdan et Joseph ordonnèrent au général Gazan d'envoyer à gauche la brigade d'avant-garde Maransin sur les hauteurs de la Sierra de Andia, pour en débusquer le plus tôt possible la division espagnole Morillo, de faire appuyer cette brigade par une division entière s'il le fallait, puis, la hauteur reprise, de culbuter les Espagnols dans le défilé de la Puebla, et de se jeter à leur suite dans le flanc du général Hill. Avec les divisions Darricau et Conroux, le général Gazan devait barrer le défilé, tenir à gauche la division Villatte en réserve, et enfin disposer sur sa droite la division Leval pour observer les troupes de Béresford, qui menaçaient la Zadorra à Trespuentes. Le comte d'Erlon, rangé en bataille derrière le général Gazan, devait faire observer la Zadorra, et être prêt à tomber sur les troupes qui voudraient la passer entre lui et le général Reille.
Exécution lente et décousue des ordres donnés au général Gazan. À peine ces ordres étaient-ils expédiés, que le feu, sur notre gauche, notre front et notre droite, s'étendit en un vaste cercle. Tout à fait en arrière, vers le général Reille, on n'entendait rien encore. Le général Gazan, qui avait reçu l'ordre de débarrasser d'abord les hauteurs à notre gauche, lesquelles formaient l'extrémité de la Sierra de Andia, ne fit pas attaquer avec assez d'ensemble les Espagnols qui les avaient gravies. Il envoya un régiment après l'autre, et n'obtint ainsi aucun résultat. Les Espagnols, bien abrités derrière des rochers et des bois, et très-habiles à défendre les terrains de cette nature, opposèrent une résistance assez vive à nos régiments mal engagés. Le général Gazan pressé par le maréchal Jourdan d'agir avec plus de vigueur, détacha d'abord de son front une brigade de la division Conroux, puis une brigade de la division Darricau, pour soutenir l'avant-garde du général Maransin. Ces deux brigades, plus que suffisantes si elles avaient été portées en masse et simultanément sur la hauteur qui était à notre gauche, restèrent à mi-côte, tiraillant avec désavantage contre les Espagnols bien postés, et n'étant d'aucun secours pour l'avant-garde Maransin qui perdait beaucoup de monde. Deux heures s'écoulèrent ainsi sans avantage marqué, et ce retard était d'autant plus regrettable, que si on les eût bien employées, et qu'après avoir culbuté les Espagnols de la hauteur de la Sierra de Andia dans le défilé de la Puebla, on eût refoulé dans ce défilé les Anglais qui essayaient de le franchir, on aurait pu ensuite se reporter au secours du général Reille, qui allait être vigoureusement attaqué.
Lorsque, après des ordres réitérés, le général Gazan se décide à attaquer vigoureusement les Espagnols, les Anglais profitent de son mouvement pour déboucher dans la plaine, et enlever le village de Subijana de Alava. Le roi et le maréchal réitérant leurs ordres, le général Gazan se décida enfin à porter la division Villatte, rangée un peu en arrière à gauche, sur les hauteurs si mal et si longuement attaquées. La division Villatte gravit rapidement les pentes de la Sierra de Andia sous un feu plongeant des plus meurtriers, refoula néanmoins les Espagnols de bas en haut, et les ramena dans les bois qui couronnaient le sommet des hauteurs. Mais pendant ce temps les divisions anglaises du général Hill, voyant notre front affaibli par l'envoi des deux premières brigades du général Conroux et du général Darricau, voyant de plus un village important, placé à notre gauche, celui de Subijana de Alava, tout à fait découvert par le départ de la division Villatte, se jetèrent sur ce village en débouchant vivement du défilé, et parvinrent à l'emporter. Dès cet instant les Anglais avaient fait irruption dans la plaine, et les repousser devenait fort difficile. Le maréchal Jourdan imagina de lancer sur eux l'une des divisions du comte d'Erlon, qui avait été placé en réserve sur la droite en arrière. Mais le comte d'Erlon s'apercevant que les troupes de Béresford menaçaient de passer la Zadorra à Trespuentes, y avait successivement envoyé ses deux divisions. Il ne restait donc pas de réserve, et par surcroît d'embarras le feu, qui du côté du général Reille n'avait commencé qu'assez tard, se faisait entendre violemment vers le fond de la plaine.
Le maréchal Jourdan et Joseph voyant la plaine envahie, ordonnent qu'on se replie sur la hauteur de Zuazo. Décidés par cet ensemble de circonstances, le roi et le maréchal ordonnèrent un mouvement rétrograde sur l'éminence de Zuazo, d'où l'on pouvait, avec un grand feu d'artillerie, arrêter les ennemis qui avaient envahi la plaine par toutes les issues, les uns à notre droite en passant la Zadorra à Trespuentes, les autres sur notre front en débouchant du défilé de la Puebla, les autres enfin à notre gauche en descendant des hauteurs de la Sierra de Andia. En même temps le maréchal Jourdan prescrivit au général Tirlet, chef de notre artillerie, de placer force bouches à feu sur la hauteur de Zuazo.
Le général Tirlet place sur la hauteur de Zuazo 45 bouches à feu, et arrête les Anglais en les couvrant de mitraille. Ces ordres mieux exécutés que ceux qui avaient été donnés au général Gazan amenèrent un résultat qui aurait pu être décisif. On rétrograda sur la hauteur de Zuazo, et le général Tirlet en un clin d'œil y réunit quarante-cinq bouches à feu. Attendant les Anglais qui sortaient du défilé de la Puebla, et l'une des colonnes de Béresford qui avait forcé le passage de la Zadorra à Trespuentes, il les couvrit de mitraille, et joncha en peu d'instants la terre de leurs morts. D'abord mises en désordre, les troupes anglaises se reformèrent, s'avancèrent au pas, et furent de nouveau rejetées en arrière par la mitraille. Faute d'une réserve d'infanterie, on ne peut tirer parti de ce succès. Si dans ce moment on avait eu quatre ou cinq mille hommes sous la main, et qu'on les eût lancés sur les masses ébranlées des Anglais, on aurait pu en les refoulant dans le défilé leur faire essuyer un sanglant échec. Malheureusement le général Gazan, au lieu de se replier sur la hauteur transversale de Zuazo, était allé vers la gauche se ranger à mi-côte sur le flanc de la Sierra de Andia, près de la division Villatte, ce qui laissait un espace ouvert entre ses troupes et celles du comte d'Erlon. Celui-ci avec ses deux divisions disputait de son mieux les passages de la Zadorra, au-dessus et au-dessous de Trespuentes. On n'avait donc sur la hauteur décisive de Zuazo que de l'artillerie sans appui. Au fond de la plaine, le général Reille attaqué à Durana, à Gamarra-Mayor, à Arriagua, se défendait vaillamment, et chaque fois qu'on lui enlevait l'un de ses trois ponts, le reprenait avec la plus rare vigueur; mais en même temps il annonçait qu'il serait bientôt forcé, si on ne venait promptement à son secours. Jourdan et Joseph ordonnent la retraite. Le maréchal Jourdan appréciant cette situation, conseilla à Joseph d'ordonner la retraite, seul parti qu'il y eût à prendre en ce moment. L'intention fut de la diriger sur la grande route de Bayonne, par Salinas et Tolosa, afin de sauver l'artillerie, car si par Salvatierra et Pampelune on avait chance de rejoindre le général Clausel, on avait la certitude de perdre tous ses canons, à cause de l'état des routes.
À peine l'ordre de la retraite fut-il donné, qu'on l'exécuta, mais sans le concert et l'ensemble qui auraient pu prévenir les inconvénients d'un mouvement rétrograde. Les généraux Gazan et d'Erlon se disjoignent en se retirant, et laissent à la cavalerie anglaise le champ libre pour se jeter sur Vittoria. Le comte d'Erlon ne voyant pas le général Gazan à sa gauche, et apercevant la cavalerie anglaise prête à fondre dans la plaine, chercha à s'appuyer vers la Zadorra en se retirant, et découvrit ainsi Vittoria. La cavalerie ennemie s'y précipita, et y fit naître une indicible confusion. Le convoi au salut duquel on avait consacré une division n'était pas parti tout entier. Il restait un parc d'artillerie de cent cinquante bouches à feu, beaucoup de familles fugitives, de bagages, et de soldats de corvée envoyés pour chercher des vivres. Panique à Vittoria. La vue des dragons anglais produisit sur ces gens une terreur panique des plus vives, et ils se mirent à fuir dans tous les sens en poussant des cris. Leur premier mouvement fut de se porter sur la grande route de Bayonne, et le col de Salinas; mais le général Reille disputant à outrance la haute Zadorra, tantôt perdant, tantôt reprenant sa position, se battait sur cette même route qu'il couvrait de feu et de sang. Les fuyards se précipitent sur la route de Salvatierra et de Pampelune. Les fuyards se rejetèrent alors sur celle de Pampelune par Salvatierra. Le général Tirlet accouru à Vittoria pour ordonner la retraite, connaissant le mauvais état de la route de Salvatierra, prévoyant que l'artillerie, surtout avec l'encombrement qui allait s'y former, ne pourrait pas y passer, sachant de plus que dans nos arsenaux de la frontière le matériel ne manquait pas, et que les attelages importaient seuls, prescrivit de couper les traits, et de sauver les hommes et les chevaux en abandonnant les canons.
La retraite qui d'abord avait dû se diriger sur Salinas et Bayonne, se trouva donc par le mouvement du général Gazan, par une sorte d'instinct de conservation qui avait poussé les fuyards vers la route de Salvatierra où le canon ne s'entendait point, se trouva, disons-nous, dirigée sur Pampelune, c'est-à-dire sur la Navarre. On s'y rua avec une sorte de furie, laissant à Vittoria même un matériel immense. Belle retraite du général Reille avec son corps d'armée. Dès cet instant la situation du général Reille devenait des plus périlleuses. Ce général avait tenu tant qu'il avait pu sur la Zadorra, rejetant les Anglais et les Espagnols au delà de cette petite rivière, chaque fois qu'ils avaient forcé un des trois ponts dont il avait la garde. Mais ayant vu le mouvement de retraite sur Salvatierra, il se décida lui-même à se retirer dans cette direction. Pour sortir sain et sauf de sa position périlleuse, il fallait qu'il contînt d'une part les troupes ennemies qui commençaient à franchir la Zadorra devant lui, de l'autre celles qui déjà débouchaient de Vittoria sur ses derrières. Il avait fort à propos tenu en réserve, à quelque distance des trois ponts, la brigade Fririon composée des 2e léger et 36e de ligne, et en outre plusieurs régiments de cavalerie. Il ordonna sur-le-champ au général Sarrut qui défendait le pont d'Arriagua, au général Lamartinière qui défendait celui de Gamarra-Mayor, au général Casalpaccia qui gardait avec les Espagnols et quelques centaines d'hommes du 3e de ligne le pont de Durana, de se replier en bon ordre vers Salvatierra, pendant que lui tiendrait tête aux Anglais venant de Vittoria. Le général Sarrut, en défendant le pont d'Arriagua, fut tué. Le général Menne le remplaça, et fut plusieurs fois assailli, mais ne se laissa point entamer. Le général Lamartinière opposa un calme, une vigueur rares à l'impulsion de l'ennemi victorieux. Pendant ce temps, le général Reille qui s'attachait à les couvrir tous du côté de Vittoria, reçut en plein le choc de la cavalerie anglaise. Mais avec les dragons de Digeon, de Tilly, de Mermet, il la contint, et parvint à protéger la retraite de son corps d'armée jusqu'à Betono. En cet endroit se trouvait un bois; on s'y enfonça, ce qui permit de parcourir en sûreté une partie du chemin qui menait à la route de Pampelune en tournant derrière Vittoria. Mais au sortir du bois on aperçut un gros corps de cavalerie qui nous attendait. Le général Reille le fit charger par le 3e de hussards et le 15e de dragons, puis marcha en hâte vers le village d'Arbulo. La cavalerie ennemie nous y poursuivit à outrance. Le général Reille avec les 2e léger et 36e de ligne de la brigade Fririon, se forma en avant de ce village, pour donner au reste de son corps d'armée le temps de défiler. Assailli par les nombreux escadrons des Anglais, il les reçut en carré et couvrit le terrain de leurs morts. Toutes ses troupes ayant défilé, il traversa lui-même le village, et gagna ainsi sain et sauf la route de Salvatierra, où se précipitaient confusément les divers corps de notre armée et toute la queue du vaste convoi que nous avions conduit avec tant de peine de Madrid à Vittoria.
Résultats de la malheureuse bataille de Vittoria. Nous avions eu dans cette fatale journée environ 5 mille morts ou blessés, et les Anglais à peu près autant. Mais en soldats de corvée, en fuyards, en valets d'armée, on nous avait pris 15 ou 1800 hommes. Nous laissions en outre à l'ennemi 200 bouches à feu, non pas perdues en ligne, mais abandonnées faute d'une route convenable pour les faire passer, plus 400 caissons et un nombre infini de voitures de bagages. Joseph n'avait pas même sauvé sa propre voiture, qui contenait tous ses papiers.