Explications ajoutées par M. de Metternich au texte de son ultimatum, et nouvelle déclaration qu'après le 10 août l'Autriche fera partie de la coalition. Après cette communication si importante, et qui confond tous les mensonges que certains narrateurs ont avancés sur ce sujet, M. de Metternich ajouta quelques explications d'une extrême gravité. Il dit que jusqu'au 10 août au soir l'Autriche serait sans engagement avec les puissances belligérantes, que jusque-là elle pourrait, comme elle le faisait actuellement, traiter confidentiellement avec Napoléon, et adopter certaines de ses propositions, les imposer même aux puissances coalisées, auxquelles nul traité ne la liait, mais qu'à partir du 11 elle serait liée avec elles, ne pourrait rien écouter sans leur en donner communication, et serait obligée de n'admettre aucune condition de paix que d'accord avec elles.

Ces observations méritaient la plus sérieuse attention, car la différence qu'il y avait à traiter le 10 et non pas le 11 ou le 12, consistait à dépendre de l'Autriche seule, qui souhaitait la paix parce qu'elle craignait la guerre, au lieu de dépendre des puissances coalisées qui ne voulaient pas la paix parce qu'elles attendaient davantage de la guerre, et qu'elles étaient en proie à toutes les passions du moment. Le duc de Vicence en rapportant exactement les communications qu'il avait reçues, les accompagna de nouvelles instances exprimées dans le langage le plus beau et le plus touchant.

Nobles paroles de M. de Caulaincourt à Napoléon. «--Sire, disait-il à Napoléon, cette paix coûtera peut-être quelque chose à votre amour-propre, mais rien à votre gloire, car elle ne coûtera rien à la vraie grandeur de la France. Accordez, je vous en conjure, cette paix à la France, à ses souffrances, à son noble dévouement pour vous, aux circonstances impérieuses où vous vous trouvez. Laissez passer cette fièvre d'irritation contre nous qui s'est emparée de l'Europe entière, et que les victoires même les plus décisives exciteraient encore au lieu de la calmer. Je vous la demande, ajoutait-il, non pour le vain honneur de la signer, mais parce que je suis certain que vous ne pouvez rien faire de plus utile à notre patrie, de plus digne de vous et de votre grand caractère.»--Quel devait être l'effet de ces nobles prières d'un noble cœur, on va le voir!

La réponse de M. de Metternich arrive le 9 août à Dresde. La réponse apportée le 8 août par M. de Metternich, transcrite pendant la journée, ne pouvait être que le 9 sous les yeux de Napoléon, et n'y fut en effet que le 9 à trois heures de l'après-midi. Il aurait fallu que souscrivant aux sacrifices qu'on lui demandait, et qui n'étaient que des sacrifices d'amour-propre, comme l'avait si bien dit M. de Caulaincourt, il s'y décidât sur l'heure, et expédiât la réponse dans la soirée même du 9, afin que cette réponse arrivant le 10 au matin à Prague, avec accompagnement de pouvoirs pour M. de Caulaincourt, on pût signer les bases de la paix le 10 avant minuit. Napoléon s'obstine à n'attacher aucune importance à la date du 10. Napoléon n'en fit malheureusement rien. D'abord il ne voulut pas croire à cette situation de l'Autriche, libre jusqu'au 10 août à minuit, mais engagée après le 10, et au lieu de dépendre d'elle seule dépendant de la volonté de ses nouveaux alliés. Il imagina que ce n'était là qu'un vain langage diplomatique, qu'on lui tenait pour l'intimider, ou pour hâter ses déterminations. N'attachant pas d'ailleurs beaucoup d'importance à éviter la guerre au prix de sacrifices qui lui étaient souverainement désagréables, aveuglé par une déplorable confiance en ses forces, il ne se pressa pas de prendre et de faire connaître ses résolutions. Il croit avoir jusqu'au 17. Il employa la journée à se décider, pensant que ce serait assez tôt de se résoudre le 10, que les hostilités ne recommençant que le 17 on aurait le temps de s'entendre, que l'Autriche ferait de ses alliés ce qu'elle voudrait, aussi bien le 11 ou le 12 que le 10, pourvu que ce fût avant le 17, et que par conséquent il pouvait sans inconvénient s'accorder à lui-même vingt-quatre heures de réflexion. Il prend toute une journée pour répondre. Il employa donc vingt-quatre heures, non pas à se combattre mais à se flatter, à laisser ainsi s'évanouir le moment décisif de cette négociation, et lui, qui tant de fois avait saisi l'instant propice sur les champs de bataille, qui avait dû à cette promptitude de détermination ses plus grands triomphes, allait laisser échapper sans en profiter le moment politique le plus important de son règne! Et M. de Bassano, que faisait-il lui-même pendant ces heures fatales? Que ne passait-il cette nuit aux pieds de son maître, à lui répéter de vive voix les ardentes, les patriotiques prières de M. de Caulaincourt! et fallût-il pour le vaincre caresser follement son orgueil indomptable, fallût-il lui persuader que même après cette paix, il restait plus puissant que jamais, plus puissant qu'avant Moscou, M. de Bassano en proférant ces flatteries aurait été un utile, un patriotique flatteur, et il eût été plus près du vrai qu'en laissant croire à Napoléon que la gloire consistait à ne jamais céder!

Mais Napoléon n'entendit rien de pareil, et pendant ces quelques heures, heures qui emportèrent sa grandeur, et malheureusement la nôtre, il n'entendit que l'écho de sa propre pensée. Nuit fatale passée par Napoléon à compulser ses états de troupes, et à se remplir d'une aveugle confiance. Après avoir manié et remanié durant toute la nuit ses états de troupes avec M. de Bassano, et s'être persuadé qu'il pouvait faire face à tout, il crut qu'il devait persister dans ses vues, et ne pas accorder à la paix un sacrifice de plus. Voici donc les conditions auxquelles il s'arrêta. Il consentait bien à sacrifier le grand-duché de Varsovie, comme un essai de Pologne condamné par l'événement, mais il ne voulait pas, en rendant quelque grandeur à la Prusse, la récompenser de ce qu'il appelait une trahison. Modifications que Napoléon apporte aux conditions de M. de Metternich. Il admettait qu'on lui accordât la plus grande partie du duché de Varsovie, la totalité même, si la Russie et l'Autriche consentaient à faire ce sacrifice pour elle; mais il voulait la rejeter au delà de l'Oder, lui ôter, pour les attribuer à la Saxe, le Brandebourg, Berlin, Potsdam, c'est-à-dire son sol natal et sa gloire, la transporter entre l'Oder et la Vistule, la faire ainsi une puissance polonaise plutôt qu'allemande, lui laisser le choix comme capitale entre Varsovie et Kœnigsberg, sans lui donner Dantzig, qui redeviendrait ville libre. Il voulait à sa place, entre l'Oder et l'Elbe, mettre la Saxe, et attribuer à celle-ci tout l'espace qui s'étend de Dresde à Berlin. Il ne veut céder ni les villes anséatiques, ni le protectorat de la Confédération du Rhin, ni Trieste. Quant à Lubeck, Hambourg, Brême, c'étaient des parties du territoire constitutionnel de l'Empire, et il ne souffrait pas même qu'on en parlât. Quant au titre de protecteur de la Confédération du Rhin, c'était à l'entendre vouloir lui infliger une humiliation que de le lui enlever, puisqu'on reconnaissait que ce n'était qu'un titre absolument vain. Quant à l'Illyrie, il était prêt à la rendre à l'Autriche, mais en gardant l'Istrie, c'est-à-dire Trieste, seule chose que l'Autriche désirât ardemment. Il prétendait en outre conserver plusieurs positions au delà des Alpes Juliennes, telles que Villach, Goritz, en un mot tous les débouchés qui permettaient de descendre en Illyrie, disant qu'il n'était pas sûr de Venise s'il n'avait pas ces positions, c'est-à-dire qu'il n'était pas en sûreté dans sa maison s'il n'avait pas les clefs de la maison d'autrui. À ces conditions il admettait la paix sans se tenir pour froissé, et consentait à rentrer sur le Rhin avec ses armées. À d'autres conditions il aimait mieux lutter pendant des années contre l'Europe entière. Telles furent les propositions qui sortirent des méditations de cette nuit funeste.

Toutefois, comme il n'y avait aucune chance que l'Autriche pût obtenir de ses futurs alliés l'abandon de Berlin par la Prusse, afin de composer avec la Saxe une fausse Prusse, sans passé, sans consistance, sans réalité, il autorisa M. de Caulaincourt à renoncer à ce premier projet s'il n'était pas accueilli, et il consentit à laisser à la Prusse, outre ce qu'on lui accorderait du duché de Varsovie, tout ce qu'elle possédait entre l'Oder et l'Elbe, mais en maintenant Dantzig comme ville libre, mais en ne souffrant pas davantage qu'on parlât de Lubeck, de Hambourg, de Brême, de la Confédération du Rhin, et enfin en ne restituant l'Illyrie qu'à condition de retenir l'Istrie, Trieste surtout, parce que, répétait-il toujours, vouloir Trieste c'était vouloir Venise.

Le 10 au matin, Napoléon appelle M. de Bubna pour lui expliquer ses conditions et le charger de les envoyer à Prague.

Le matin du 10 Napoléon manda auprès de lui M. de Bubna, qui formait des vœux sincères pour la paix, et qui malheureusement se prêtait un peu trop aux vues de son puissant interlocuteur dans l'espérance de l'adoucir. Il lui fit connaître la négociation secrète entamée avec M. de Metternich, lui communiqua ses états de troupes, lui manifesta ouvertement son penchant à faire cette campagne de Saxe, du résultat de laquelle il se promettait autant de puissance que de gloire, se montra ce qu'il était, confiant, gai même, inclinant autant à la guerre qu'à la paix, disposé par conséquent à donner peu de chose pour que ce fût l'une ou l'autre qui sortît des négociations de Prague; puis après avoir, sans vain étalage, sans forfanterie, révélé cette funeste énergie de son âme, il exposa ses conditions, demandant presque à chacune un assentiment, que M. de Bubna ne pouvait pas accorder sans doute, mais qu'il ne refusait pas assez péremptoirement pour dissiper toute espèce d'illusion. Sur deux points notamment, les villes anséatiques et la Confédération du Rhin, M. de Bubna n'ayant jamais trouvé sa cour aussi absolue que sur le reste, il parut faiblir, et Napoléon se figura que, sans subir ces deux conditions qui lui étaient particulièrement insupportables, il pourrait avoir la paix, sauf peut-être à abandonner Trieste. Il ne désespéra donc pas d'une paix conclue sur ces bases, mais en tout cas il en avait pris son parti, et n'avait nul chagrin de se battre encore; il se disait même qu'il retrouverait dans une continuation de la guerre, non pas toute sa gloire, qui était restée entière, mais toute sa puissance, toute celle qu'il avait ensevelie sous les ruines de Moscou.

Le courrier parti le 10 de Dresde ne pouvait arriver que le 11 à Prague. Après cet entretien il renvoya M. de Bubna, le chargeant d'écrire à son cabinet dans ce sens, et manda ses dernières résolutions à M. de Caulaincourt. Le courrier qui les portait ne pouvait arriver que le 11. Napoléon ne se préoccupa guère de ce retard, et attendit la réponse quelle qu'elle fût, en prenant toutes ses dispositions pour le renouvellement des hostilités le 17.

Anxiété à Prague pendant la journée du 10. La journée du 10 s'écoula donc à Prague sans rien apporter de Dresde, à la grande satisfaction des négociateurs de la Prusse et de la Russie, à la grande douleur de M. de Caulaincourt, au grand regret de M. de Metternich, qui, bien qu'il eût pris son parti, ne voyait pas sans effroi pour l'Autriche la terrible épreuve d'une nouvelle guerre avec la France. Plusieurs fois dans cette journée il se rendit chez M. de Caulaincourt, afin de savoir si aucune réponse n'était venue de Dresde, et chaque fois trouvant M. de Caulaincourt triste et silencieux parce qu'il n'avait rien à dire, il répéta que passé minuit il serait non plus arbitre, mais belligérant, réduit par conséquent à solliciter pour la paix auprès de ses nouveaux alliés, au lieu de pouvoir la leur imposer modérée et acceptable pour tout le monde.