M. de Caulaincourt quitte Prague définitivement pour aller rejoindre Napoléon. M. de Bender, employé de la légation autrichienne, fut chargé de porter lui-même cette réponse à M. de Caulaincourt au château de Kœnigsal, et de la lui remettre par écrit. Quoique s'y attendant, M. de Caulaincourt en fut cependant consterné, car dans son bon sens, dans son noble patriotisme, il n'augurait que de grands malheurs de la continuation de cette guerre. Il fit ses préparatifs de départ, vit une dernière fois M. de Metternich, avec lequel il échangea de nouveaux et inutiles regrets, convint avec lui qu'on pourrait ouvrir un congrès afin de négocier en se battant, faible espérance qui laissait la chance pour les uns ou pour les autres de signer après un affreux duel sa propre destruction, puis il alla rejoindre Napoléon en Lusace. Ses regrets et son chagrin. Le cœur plein d'une sorte de désespoir, il écrivit à M. de Bassano pour lui exprimer en un langage haut et amer le déplaisir d'avoir été employé à une négociation illusoire, et, arrivé auprès de Napoléon, il lui témoigna, avec un respect grave, mais avec une conviction ferme, la douleur qu'il éprouvait d'avoir vu négliger cette occasion unique de conclure la paix. Napoléon d'une façon assez légère essaya de le consoler de cette occasion manquée, promettant de lui en fournir bientôt une plus belle, et lui rendit ses fonctions qui nominalement étaient celles de grand écuyer, mais qui devenaient, depuis la mort du maréchal Duroc, tantôt celles de grand maréchal, tantôt même celles de ministre des affaires étrangères et d'ambassadeur extraordinaire. Les honneurs pouvaient toucher ce grand cœur, sensible assurément aux faveurs de cour, mais ne pouvaient à aucun degré lui faire oublier les infortunes de son pays.

Caractère général, et suite inévitable de la conduite tenue envers l'Autriche. Telle fut cette célèbre et malheureuse négociation avec l'Autriche, commencée, conduite sous l'empire des plus funestes illusions, et avec une maladresse que les passions seules peuvent expliquer chez un esprit aussi pénétrant que celui de Napoléon. Comme nous l'avons dit, comme l'avaient soutenu MM. de Caulaincourt, de Talleyrand, de Cambacérès, lors du conseil tenu aux Tuileries, il fallait ou annuler l'Autriche dans cette occasion, l'essayer au moins en la comblant d'égards, en affectant de ne pas vouloir l'engager dans une guerre qui lui était étrangère, et surtout en ne lui demandant aucune portion de ses forces, pour ne pas lui fournir soi-même un prétexte d'armer; ou bien, si on la pressait d'entrer plus avant dans les événements, si on lui fournissait par là un motif spécieux d'augmenter ses forces, si on la conduisait pour ainsi dire par la main au rôle de médiatrice, il fallait prévoir ses désirs qui naissaient de sa situation même, et se résigner à les satisfaire, ce qui après tout n'aurait pas été très-coûteux. Mais la pousser à prendre son épée, et se figurer qu'elle l'emploierait pour nous et non pour elle, à notre gré et non au sien, était le comble des illusions, de ces illusions que les grands esprits se font aussi bien que les plus petits, lorsqu'ils ont besoin de se tromper eux-mêmes. Si à cette faute on joint celle d'avoir signé l'armistice de Pleiswitz avant d'avoir rejeté les coalisés sur la Vistule et loin des Autrichiens, seconde faute qui tenait, comme on l'a vu, à ce même désir obstiné d'échapper aux conditions de la cour de Vienne, on a les vraies causes qui firent aboutir à un si fatal dénoûment les événements d'abord si heureux du printemps de 1813.

Reprise des hostilités sur toute la ligne de l'Elbe, depuis Kœnigstein jusqu'à Hambourg. Du reste le canon retentissait déjà sur une ligne de cent cinquante lieues, depuis Kœnigstein jusqu'à Hambourg, et Napoléon, excité par le bruit des armes, avait bientôt oublié les allées et venues, les dits et redits des diplomates, pour ne songer qu'aux vastes desseins militaires desquels il attendait les plus grands résultats. Le moment est venu de faire connaître son plan et ses forces pour cette seconde partie de la campagne de Saxe. Mais afin de les mieux comprendre, il faut d'abord se rendre compte du plan et des forces de nos ennemis.

Plan et forces des coalisés. On se souvient qu'à Trachenberg il avait été convenu par les coalisés, que trois armées principales marcheraient contre Napoléon, qu'elles agiraient offensivement toutes les trois, mais avec précaution, afin d'éviter les échauffourées; que dans cette vue, celle des trois sur laquelle se dirigerait Napoléon ralentirait le pas, tandis que les deux autres tâcheraient de se jeter sur ses flancs et ses derrières, et d'accabler ainsi les lieutenants qu'il aurait chargés de les garder. Les trois grandes armées actives de Bohême, de Silésie et du nord. Ces trois armées devaient être celles de Bohême, de Silésie, du nord, qu'on espérait avec les corps d'Italie et de Bavière porter à 575 mille hommes de troupes actives, traînant 1,500 bouches à feu, sans compter 250 mille hommes en réserve, répandus dans la Bohême, la Pologne, la Vieille-Prusse. On était en effet à peu près arrivé à ces chiffres énormes pendant la durée de l'armistice, qui n'avait pas moins profité à la coalition qu'à Napoléon, car les Russes avaient reçu leurs renforts et leur matériel, que dans la précipitation de leur marche d'hiver ils n'avaient pas eu le temps d'amener; les Prussiens avaient également eu le loisir d'armer et d'instruire leurs innombrables volontaires, et l'Autriche enfin avait organisé son armée qui existait à peine sur le papier au mois de janvier, de sorte qu'indépendamment de l'avantage politique de décider l'Autriche, l'armistice de Pleiswitz avait eu encore pour les coalisés celui de doubler en nombre les troupes qu'ils allaient nous opposer.

Armée de Bohême, et sa force. Les forces de la coalition avaient été ainsi réparties. Cent vingt mille Autrichiens environ, dont moitié d'anciens soldats, se trouvaient en Bohême, rangés au pied des montagnes qui séparent cette province de la Saxe, et tout prêts à en franchir les défilés. Soixante-dix mille Russes sous Barclay de Tolly, 60 mille Prussiens sous le général Kleist, avaient attendu la déclaration de l'Autriche pour passer de Silésie en Bohême, et venir former avec les Autrichiens la grande armée destinée à tourner la position de Dresde, par une marche en Saxe. (Voir la carte no 58.) Le point de mire de cette armée, dite de Bohême, était Leipzig, et les coalisés ne comprenaient pas que Napoléon, abordé de front sur l'Elbe par deux autres armées, pût tenir à une attaque aussi formidable que celle qu'on lui préparait sur ses derrières avec 250 mille hommes. Cette armée est commandée par le prince de Schwarzenberg. Par déférence pour l'Autriche, et pour la décider par tous les moyens imaginables, ceux de la flatterie compris, on avait décerné le commandement supérieur de l'armée de Bohême au prince de Schwarzenberg, qui avait négocié en qualité d'ambassadeur le mariage de Marie-Louise, qui avait commandé le corps autrichien auxiliaire en 1812, et venait tout récemment d'être envoyé à Paris. Ces rôles si contradictoires causaient quelque embarras à ce personnage, qui devait à Napoléon le bâton de maréchal sans l'avoir mérité, et était appelé à le mériter contre celui même qui le lui avait fait obtenir. Il éprouvait aussi une singulière crainte de se trouver en présence d'un adversaire tel que Napoléon, bien qu'il eût beaucoup parlé dans le conseil aulique de l'affaiblissement de l'armée française, et comme d'usage il se consolait d'une situation fausse par les vives jouissances de l'orgueil satisfait. C'était effectivement un honneur insigne pour lui que d'exercer un si vaste commandement sous les yeux des souverains coalisés, et il n'en était pas indigne à certains égards, car il était sage, avait quelque entente de la grande guerre, et possédait un savoir-vivre qui le rendait propre à manier les caractères si divers dont se composait la coalition. À cette flatterie envers l'Autriche on avait ajouté un genre de soins non moins capable de la toucher. Par un article secret du traité de subsides conclu avec le gouvernement britannique à Reichenbach, on était convenu qu'il lui serait alloué un secours pécuniaire, dans le cas où elle prendrait part à la guerre, et lord Cathcart, arrivé à Prague, avait déjà émis des lettres de change sur Londres, pour lui procurer le plus tôt possible les ressources financières dont elle avait besoin.

Armée de Silésie commandée par Blucher. Après cette armée principale venait celle de Silésie. Elle se composait des corps russes des généraux Langeron et Saint-Priest, forts ensemble de plus de 40 mille hommes, du corps prussien du général d'York qui en comptait 38 mille à peu près, enfin d'un autre corps russe, celui du général Sacken, comprenant de 17 à 18 mille hommes. Le tout présentait une masse totale de près de cent mille combattants. L'impétueux Blucher était à la tête de cette armée. Elle devait franchir la limite qui en Silésie avait séparé les troupes belligérantes pendant l'armistice, passer la Katzbach, le Bober, et nous ramener même sur Bautzen, si Napoléon n'était pas de ce côté. On avait fort recommandé à Blucher la prudence, mais entouré des officiers prussiens les plus ardents, ayant pour chef d'état-major, au lieu du général Scharnhorst mort de ses blessures, le général Gneisenau, officier spirituel, agissant toujours de premier mouvement, il n'avait à ses côtés personne qui pût lui rappeler ces sages instructions.

Armée du nord; sa composition, sa distribution sous le prince royal de Suède. L'armée du nord réunie autour de Berlin était la troisième des armées actives, et celle que devait commander le prince royal de Suède. Forte d'environ 150 mille hommes de toutes nations, elle comprenait 25 mille Suédois et Allemands, sous le général Steding, 18 mille Russes sous le prince Woronzow, 10 mille coureurs Cosaques ou autres sous Wintzingerode, 40 mille Prussiens sous le général Bulow, 30 mille autres Prussiens sous le général Tauenzien, ceux-ci particulièrement destinés au blocus des places, enfin un mélange d'Anglais, de Hanovriens, d'Allemands, d'Anséates, d'insurgés de toutes les provinces soumises à notre domination, lesquels formaient 25 mille hommes sous le général Walmoden. Une partie de cette nombreuse armée devait rester devant les places de Dantzig, de Custrin, de Stettin, une autre partie observer Hambourg, une troisième, la plus considérable, forte de 80 mille hommes, se diriger sur Magdebourg, y passer l'Elbe si elle pouvait, et menacer Napoléon par son flanc gauche, tandis que la grande armée de Bohême le menacerait par son flanc droit. On espérait qu'en marchant concentriquement sur lui, s'arrêtant quand il se jetterait sur l'une des trois armées, mais s'avançant vers le point qu'il aurait abandonné de sa personne, et chaque fois essayant de gagner un peu de terrain, on finirait par le serrer toujours de plus près, et par trouver peut-être une occasion de l'aborder tous ensemble afin de l'accabler sous une masse de forces écrasante.

Armées secondaires en Bavière et en Italie. À ces trois armées actives comprenant 500 mille hommes, et traînant 1,500 bouches à feu, on avait ajouté un rassemblement de 25 mille hommes, destiné à observer la Bavière, et un de 50 mille chargé de tenir tête au prince Eugène du côté de l'Italie. Du reste l'Autriche s'attendant à tout, mais n'attachant aucune importance à ce qui se passerait dans cette région, avait fait sortir de Vienne ce qu'il y avait de précieux en archives, armes, objets d'art. Elle croyait avec raison que le sort du monde se déciderait sur l'Elbe, entre Dresde, Bautzen, Magdebourg, Leipzig, et se résignait à voir, ce qui était peu probable, le prince Eugène à Vienne, plutôt que de détourner ses forces du véritable théâtre de la guerre.

Armées de réserve. Ces deux armées de Bavière et d'Italie portaient donc à 575 mille hommes les forces actives de la coalition. À cette masse il faut ajouter les réserves. L'Autriche avait 60 mille hommes entre Presbourg, Vienne et Lintz. La Russie avait en Pologne 50 mille hommes sous le général Benningsen, 50 mille sous le prince de Labanoff, prêts les uns et les autres à entrer en ligne lorsque leur intervention serait nécessaire. La Prusse comptait encore sur environ 90 mille recrues qui achevaient de s'instruire, ce qui présentait un dernier fonds de 250 mille hommes, destiné à réparer les pertes que la guerre ferait éprouver aux troupes engagées les premières. La coalition n'a pas moins de 800 mille hommes sous les armes. Bien que les marches dussent bientôt éclaircir les rangs de ces nombreuses armées, il faut dire cependant que ces 800 et quelques mille hommes étaient tous présents au drapeau, et que c'était à cette force immense, non pas nominale mais réelle, que Napoléon aurait bientôt affaire. Jamais encore dans l'histoire on n'avait vu de pareilles quantités de soldats mises en mouvement, et jamais du reste le motif, pour la coalition du moins, ne l'avait autant mérité.

C'est l'armistice de Pleiswitz qui lui avait procuré ces forces immenses. C'est maintenant qu'on peut juger à quel point Napoléon s'était trompé en acceptant l'armistice de Pleiswitz. Illusions de Napoléon qui avait cru que l'armistice de Pleiswitz ne profiterait qu'à lui. Il l'avait signé pour deux raisons, avons-nous dit, pour se soustraire aux pressantes instances de l'Autriche, relativement à la paix, et parce qu'habitué à ne trouver d'actif que lui-même, ne comprenant pas les miracles que la passion pouvait produire chez ses adversaires, il croyait que pendant ces deux mois il arriverait deux cent mille hommes peut-être dans ses rangs, et pas la moitié dans les rangs de ses adversaires. Le contraire avait eu lieu, car, ainsi qu'on va le voir, il n'avait guère ajouté plus de 150 mille hommes à ses troupes (sans compter il est vrai le surcroît de valeur morale qu'elles devaient à deux mois d'instruction et de repos), et la coalition en avait ajouté bien près de quatre cent mille, en y comprenant les forces de l'Autriche. Le calcul n'avait donc pas été juste. Vaste et beau plan de campagne de Napoléon. Toutefois Napoléon n'en avait pas moins employé ces deux mois avec une admirable activité, et ses plans étaient d'une habileté à déjouer tous ceux de ses adversaires.