Frappés d'un éclatant désastre à gauche, violemment canonnés au centre, menacés d'être débordés à leur droite par le mouvement du maréchal Ney qui s'avançait sans obstacle de Reick sur Prohlis, et craignant de voir bientôt la route de Péterswalde aux mains de Vandamme, les généraux coalisés réunis autour de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse, se mirent à discuter le parti à prendre. Les coalisés prennent le parti de la retraite. Les plus ardents voulaient s'obstiner, mais le prince de Schwarzenberg, atterré par la perte de plus de vingt mille hommes à sa gauche, privé de munitions par le retard de ses convois, ne sachant quel traitement Murat, lancé au galop sur ses derrières, pourrait faire essuyer au reste du corps de Klenau, se refusa péremptoirement à continuer la bataille. La retraite fut donc ordonnée vers les montagnes de la Bohême par lesquelles on avait pénétré en Saxe, sans qu'on fût bien fixé sur la direction que suivrait chaque colonne. On céda le terrain peu à peu, en repassant par-dessus la crête des coteaux qui entourent la ville de Dresde.
Résultats de la victoire de Dresde, due aux belles conceptions de Napoléon et à leur brillante exécution par Murat. À cet aspect la joie la plus vive éclata dans nos rangs. Murat à droite, galopant toujours sur la chaussée de Freyberg, ramassait à chaque instant des prisonniers et des voitures de bagages et d'artillerie. Au centre on canonnait plus vivement l'ennemi, et Saint-Cyr et Ney s'ébranlant à gauche gravissaient les hauteurs à la suite des Russes. À six heures du soir nous avions enlevé aux coalisés 15 à 16 mille prisonniers, au moins quarante bouches à feu, et il restait sur le terrain 10 à 11 mille ennemis morts ou blessés, la plupart par le canon, excepté ceux qui avaient succombé sous les baïonnettes de Victor et les sabres de Murat. Les coalisés avaient donc perdu 26 ou 27 mille hommes, sans compter les traînards et les égarés que nous allions recueillir par milliers. Cette belle journée, dernière faveur de la fortune dans cette affreuse campagne, nous avait coûté environ 8 à 9 mille hommes, presque tous atteints par les boulets. Elle était principalement due à Napoléon, qui d'un coup d'œil avait vu dans la vallée profonde de Plauen un moyen d'isoler et de détruire une aile de l'armée ennemie, et après Napoléon à Murat, qui avait exécuté cette belle manœuvre avec un succès merveilleux. Napoléon se promet de plus grands résultats encore de la position assignée à Vandamme. Sans cet accident de terrain le champ de bataille de Dresde, partout dominé, n'eût pas été tenable pour nous; mais Napoléon en saisissant avec le regard du génie une particularité toute locale, en avait fait soudainement un théâtre de victoire pour lui, un théâtre de confusion pour ses adversaires! Heureuse inspiration de laquelle il attendait de plus grands résultats encore que ceux qu'il venait d'obtenir. Ayant à quatre lieues sur sa gauche quarante mille hommes embusqués, il ne pouvait penser sans une involontaire joie à l'effet que produiraient ces quarante mille hommes tombant à l'improviste sur les derrières des ennemis battus, et tout en s'applaudissant de la victoire du jour, il se promettait, il promettait à tout le monde de bien autres trophées pour le lendemain. Hélas! il ne se doutait pas qu'une combinaison destinée à produire les plus brillants résultats ne serait bientôt qu'une source de malheurs! La fortune dans ces derniers temps ne devait plus lui accorder que des triomphes empoisonnés, ordinaire traitement qu'elle réserve à ceux qui ont abusé d'elle!
Napoléon rentre le soir dans Dresde, et reçoit de la population un accueil enthousiaste. Napoléon rentra dans Dresde à la chute du jour, au milieu des cris enthousiastes de la population, enchantée d'être débarrassée des deux cent mille coalisés, qui avant de la délivrer des Français, lui auraient fait subir les horreurs d'une prise d'assaut. Ayant supporté pendant douze heures une pluie continuelle, il avait les bords de son chapeau rabattus sur les épaules, était couvert de boue et rayonnant de satisfaction. Il alla chez le roi de Saxe, qui lui témoigna la joie la plus vive, et au milieu de ce contentement sincère chez les uns, affecté chez les autres, démonstratif chez tous, il y avait une question qu'il ne cessait d'adresser à chacun. Au moment où le boulet qui avait frappé Moreau était tombé dans le groupe de l'empereur Alexandre, Napoléon avait clairement discerné à l'éclat des uniformes que ce groupe était celui des souverains, et il ne se lassait pas de demander: Qui donc avons-nous tué dans ce brillant escadron?...--Il le sut peu d'instants après par le plus étrange des incidents. L'illustre blessé avait un chien qui était resté dans la chaumière où on lui avait donné les premiers soins. Ce chien amené à Napoléon, portait sur son collier: J'appartiens au général Moreau! C'est ainsi que Napoléon apprit la présence et la mort de Moreau dans les rangs des coalisés! En attendant il donna ses ordres pour que ses corps d'armée, après s'être réchauffés à de grands feux et reposés une nuit entière, se missent en mouvement dès la pointe du jour du 28, afin de poursuivre l'ennemi à outrance, et de recueillir toutes les conséquences de la belle victoire du 27.
Retraite des coalisés. Les coalisés ayant rétrogradé jusqu'au sommet des hauteurs qui entourent Dresde, se mirent à discuter la direction qu'ils donneraient à la retraite. Les uns voulaient s'arrêter aux débouchés des montagnes de la Bohême, comme l'avait conseillé le général Moreau avant la bataille, les autres voulaient se retirer tout de suite en Bohême, au delà même de l'Eger, et de cet avis était surtout le généralissime prince de Schwarzenberg, qui désirait réorganiser son armée, et la remettre du rude coup qu'elle venait d'essuyer. Demeurer sur le versant des montagnes en présence d'un ennemi victorieux, et habitué comme Napoléon à tirer un si grand parti de la victoire, n'était plus proposable. Repasser les montagnes, sauf à décider ensuite jusqu'où l'on pousserait le mouvement rétrograde, était donc la première et la plus inévitable des résolutions à prendre. Elle fut prise. Restait à savoir quels chemins on suivrait pour repasser les montagnes. La grande route de Péterswalde était sinon perdue, au moins fort compromise. En effet, le général Vandamme exécutant les ordres de l'Empereur avait la veille, c'est-à-dire le 26, franchi l'Elbe à Kœnigstein, assailli le plateau de Pirna faiblement gardé, et s'était établi dans ce camp, d'où il dominait la route de Péterswalde sans toutefois l'intercepter entièrement. Routes par eux adoptées pour se retirer. On avait bien envoyé dans la journée le comte Ostermann pour secourir le prince Eugène de Wurtemberg, mais on ne connaissait pas au juste la force du corps de Vandamme, on ne savait pas s'il avait vingt, trente ou quarante mille hommes, et si dans l'intervalle il n'aurait pas réussi à descendre du camp de Pirna pour fermer les défilés de la route de Péterswalde. Renoncer à y passer avait le double inconvénient d'y laisser sans appui le prince de Wurtemberg et le comte Ostermann, et de se reporter en masse sur les chemins secondaires, qui étaient mal frayés, et où les Russes allaient former avec les Prussiens et les Autrichiens un fâcheux encombrement. On décida donc que le gros des Russes sous Barclay de Tolly marcherait à la suite du comte Ostermann par la route de Péterswalde, et la rouvrirait de vive force si elle était fermée; que les Prussiens et une partie des Autrichiens prendraient la route à côté, celle d'Altenberg, Zinnwald, Tœplitz, par laquelle était venue la seconde colonne des coalisés; qu'enfin le reste de l'armée autrichienne irait par la chaussée de Freyberg gagner le grand chemin de Leipzig à Prague par Commotau. On allait donc rentrer en Bohême sur trois colonnes, au lieu de quatre qu'on formait en arrivant. Il fut convenu qu'après s'être reposé toute la nuit on partirait le lendemain 28 de très-grand matin, afin d'aboutir aux défilés des montagnes avant d'être serré de trop près par l'ennemi.
Le 28, les coalisés regagnent la Bohême par les routes de Péterswalde, d'Altenberg et de Freyberg. Ces dispositions furent exécutées au moins dans les premières heures comme elles avaient été arrêtées. Le lendemain matin on se mit en route sur trois colonnes, dans les directions indiquées, tandis que les corps français, s'ébranlant de leur côté, marchaient sur les traces de ces mêmes colonnes, mais à une assez grande distance, à cause du triste état des chemins. À chaque pas on laissait des blessés, des traînards, des voitures, destinés à devenir la proie des Français. La tristesse était dans tous les cœurs. Le roi de Prusse voyait dans les événements de ces derniers jours la suite de sa mauvaise fortune ordinaire; Alexandre se demandait si le commencement de bonheur sur lequel il avait compté n'était pas une triste illusion, et si on n'avait pas trop espéré en se flattant de vaincre Napoléon. On s'avançait ainsi, très-inquiet des rencontres auxquelles on était exposé avant d'avoir franchi ce rideau de hautes montagnes qu'on avait devant soi, tandis qu'on avait sur ses derrières un ennemi victorieux, et personne, ni chez les poursuivis, ni chez les poursuivants, ne se doutant de ce qui allait survenir sous quarante-huit heures!
Barclay de Tolly craignant de trouver des obstacles sur la route de Péterswalde, se rejette sur celle d'Altenberg. Chemin faisant, Barclay de Tolly apercevant beaucoup d'encombrement sur la route de Péterswalde, et sentant qu'il serait bientôt serré de près, commença de craindre, s'il trouvait des difficultés du côté de Péterswalde, d'y perdre un temps précieux, et de ne pouvoir plus se rabattre assez tôt sur la route d'Altenberg; il imagina donc de changer tout à coup de direction avec le gros de l'armée russe, et de prendre à droite, pour regagner cette même route d'Altenberg que devaient parcourir les Prussiens et une partie de l'armée autrichienne, au risque d'y produire un affreux engorgement. Il fit dire au comte Ostermann de se replier sur lui, et de laisser le prince Eugène retourner seul par la route de Péterswalde en Bohême.
Le prince Eugène de Wurtemberg et le comte Ostermann se retirent par la route de Péterswalde. Ces ordres amenèrent entre le comte Ostermann et le prince Eugène de Wurtemberg un conflit des plus vifs. Le prince Eugène, qui était aux prises avec le général Vandamme pour la possession de la route de Péterswalde, ne voulait pas avec raison y rester seul, exposé à trouver Vandamme tantôt sur son flanc, tantôt sur ses derrières, peut-être même devant lui, car les Français descendus du plateau de Pirna se montraient partout. Il disait de plus que si on laissait au corps de Vandamme, qu'on avait lieu de croire très-fort, la libre entrée de la Bohême, ce corps irait probablement se placer à Tœplitz, au débouché des chemins que suivaient les diverses colonnes en retraite, et pourrait leur causer de graves embarras. Le comte Ostermann, de son côté, craignait de compromettre les troupes de la garde qu'on lui avait confiées, et résistait par ce motif aux pressantes instances du prince Eugène de Wurtemberg. Vaincu par les bonnes raisons du prince, par son offre de prendre pour lui-même la plus forte part du péril, il se décida enfin à suivre la route de Péterswalde, et à la forcer, s'il le fallait, pour devancer Vandamme au débouché de Tœplitz. En même temps il fit avertir Barclay de Tolly de la résolution qu'il adoptait, ne s'en dissimulant pas les inconvénients, mais croyant épargner ainsi de grands dangers au reste de l'armée coalisée.
Ils côtoient les troupes du général Vandamme, et parviennent à passer. En conséquence, le 28 au matin, le prince Eugène et le comte Ostermann essayèrent de cheminer sur le plateau de Gieshübel, situé au-dessous de celui de Pirna, et séparé seulement de ce dernier par le ruisseau de Gotleube. Il fallait franchir divers passages très-difficiles, où l'on pouvait rencontrer les Français, notamment à Zehist, petit bourg situé à l'entrée du plateau de Gieshübel, sous une hauteur qu'on appelle le Kohlberg, et qui était occupée en ce moment par un bataillon français. Le prince Eugène de Wurtemberg fit assaillir et enlever le Kohlberg, puis il profita de cet avantage pour défiler avec tout son corps. Vandamme fit réoccuper la position, mais à ce moment les deux corps russes n'avaient plus intérêt à la reprendre. En continuant à parcourir le plateau de Gieshübel, ils côtoyèrent à Gross-Cotta et à Klein-Cotta les Français descendus de Pirna en trop faibles détachements, et parvinrent à franchir tous les obstacles, quoiqu'en perdant du monde. Parvenus enfin à l'extrémité de ce plateau, ils s'échappèrent par la rampe de Gieshübel, et purent gagner la route de Péterswalde sans de graves accidents, en étant quittes d'un grand danger au prix de quelques pertes peu considérables.
Causes qui avaient retardé Vandamme, et l'avaient empêché d'arrêter à temps les Russes sur la route de Péterswalde. Ce qui leur avait valu ce bonheur, c'est que Vandamme, ayant eu de la peine à traîner son artillerie à cause du mauvais temps, n'avait pu faire autre chose dans la journée du 26 que de gravir le plateau de Pirna, avait employé à l'occuper solidement toute la journée du 27, et le 28 au matin avait été surpris par l'apparition des Russes, avant de connaître les événements de Dresde. N'ayant pu les arrêter, il les poursuit à outrance. Mais, averti bientôt de la victoire du 27, et ayant réuni ses divisions, il s'était mis à poursuivre les Russes, leur avait livré un violent combat d'arrière-garde à Gieshübel, leur avait tué un millier d'hommes, et les avait menés battant jusqu'à Hollendorf, à quelque distance de Péterswalde. Arrivé là, il attendit impatiemment les ordres de Napoléon pour la direction à donner à ses mouvements ultérieurs.
Arrivée de Napoléon sur le terrain le 28 au matin. Telles avaient été les opérations de l'ennemi le matin du 28, et durant une partie de la même journée. Pendant ce temps Napoléon, debout de très-bonne heure, avait expédié ses premiers ordres par écrit, et avait enjoint au maréchal Mortier avec la jeune garde, au maréchal Saint-Cyr avec le 14e corps, de se porter à Gieshübel, l'un des défilés de la route de Péterswalde, pour s'y réunir à Vandamme, au maréchal Marmont de suivre les coalisés par la route d'Altenberg, et à Murat, qui avait avec lui le corps de Victor, de les poursuivre à outrance sur la grande route de Freyberg. Napoléon avait par les mêmes dépêches annoncé sa présence, et promis d'ordonner sur les lieux mêmes ce que comporteraient les circonstances. En effet, dès la pointe du jour il s'était rendu à cheval auprès du maréchal Marmont, pour observer de ses propres yeux la retraite de l'ennemi.