Situation des deux armées le 30 au matin. Le lendemain 30 août au matin, les deux armées se trouvaient dans la même position que la veille. Les coalisés étaient en face de Vandamme, leur gauche, composée des Russes, tout près des montagnes, leur centre, composé aussi des Russes, en avant de Priesten et vis-à-vis de Kulm, leur droite formée par les Autrichiens et par la cavalerie des alliés dans les prairies de Karbitz. Ils étaient disposés à prendre l'offensive, pour favoriser en occupant fortement les Français le passage du général Kleist à travers les montagnes, mais ils ignoraient par quelle route celui-ci chercherait à sortir du gouffre où il était enfermé. Ils supposaient à Vandamme tout au plus 30 mille hommes, tandis qu'il en avait 40 mille sous la main. Ils ne pouvaient donc pas hésiter à commencer l'attaque, et ils résolurent de le faire immédiatement.
Vandamme s'était établi dans une forte position, attendant des secours, et ne voulant rien entreprendre. Vandamme au contraire, ayant au lever du jour discerné plus clairement encore la disproportion de ses forces avec celles de l'ennemi, et attendant à chaque instant l'apparition du maréchal Mortier sur ses derrières, celle du maréchal Saint-Cyr sur sa droite, voulait se borner à la défensive jusqu'à l'arrivée de ses renforts. C'est ce qu'il manda dès six heures du matin à Napoléon. Avec l'ordre de pousser jusqu'à Tœplitz et avec son caractère audacieux, s'arrêter à Kulm était tout ce qu'on pouvait espérer de mieux de sa part. Quant à remonter sur Péterswalde même, il ne devait pas y songer, car la position de Kulm était assez forte pour qu'avec quarante mille hommes on pût s'y défendre contre quelque ennemi que ce fût; et en arrière, entre Kulm et Péterswalde, on n'avait aucun danger à prévoir, Mortier s'y trouvant, et devant en déboucher à chaque instant. Ne pas se hasarder en plaine pour aller à Tœplitz, et se maintenir à Kulm, était donc la seule résolution indiquée.
Distribution des troupes de Vandamme. Voici comment le général Vandamme avait distribué ses troupes. À sa droite, en face des Russes, au pied même du Geyersberg, il avait neuf bataillons de la division Mouton-Duvernet, et un peu en arrière, mais tirant vers le centre, la division Philippon avec quatorze bataillons. Il était donc bien en force de ce côté des montagnes, d'où à tout moment descendaient de nombreuses colonnes ennemies. Au centre en avant de Kulm, vis-à-vis de Priesten, il avait la brigade Quyot, de la division Teste, un peu en arrière la brigade de Reuss. Derrière Kulm, il avait la brigade Doucet de la division Dumonceau, et à gauche, vers les prairies, la brigade Dunesme, appartenant également à la division Dumonceau, pour servir d'appui à la cavalerie. Enfin le général Kreutzer, avec ce qui restait de la division Mouton-Duvernet, avait été envoyé à Aussig, assez loin en arrière, pour garder le passage de l'Elbe, conformément aux ordres de Napoléon. Ainsi, avec vingt-trois bataillons à sa droite et le long des montagnes, avec dix-huit au centre, avec sept ou huit bataillons à gauche soutenant vingt-cinq escadrons rangés dans la plaine, enfin, avec une formidable artillerie, il devait se croire en sûreté, surtout étant adossé à la chaussée de Péterswalde, d'où il se flattait incessamment de voir déboucher Mortier. Il attendit donc l'esprit libre d'inquiétude, et pourtant, sans qu'on sût pourquoi, il y avait dans bien des cœurs de sinistres pressentiments. À huit heures les tirailleurs ennemis commencèrent le feu, les nôtres répondirent, mais rien ne faisait encore prévoir un engagement sérieux. Premier engagement sur notre gauche. Bientôt sur notre gauche on vit les cavaliers russes du général Knorring franchir une éminence qui dominait les prairies, et puis fondre sur une batterie attelée qui était un peu en avant de notre ligne de cavalerie. Trois pièces furent enlevées, et un bataillon du 13e léger, qui essaya de les défendre, fut fort maltraité. Alors la brigade de cavalerie légère du général Heinrodt, conduite par l'intrépide Corbineau, chargea les cuirassiers russes et les repoussa. Mais l'infanterie autrichienne de Colloredo ayant déployé ses bataillons à l'appui de la cavalerie russe, les chasseurs du général Heinrodt furent obligés de se replier. Le général Corbineau, blessé à la tête, dut quitter le champ de bataille.
Les efforts des coalisés ne révèlent d'abord que l'intention de contenir Vandamme. Vandamme alors tira du centre la brigade Quyot, et la porta vers sa gauche pour servir de soutien à la brigade Dunesme et à notre cavalerie. À peine arrivait-elle dans la plaine à gauche qu'elle fut assaillie par toute la cavalerie de Knorring. Le général Quyot forma cette brave brigade, qui était de six bataillons, en trois carrés, et pendant plus d'une heure essuya sans s'ébranler tous les assauts de la cavalerie ennemie. Celle-ci ayant voulu tourner nos carrés et s'approcher de Kulm, la brigade de chasseurs à cheval du général Gobrecht la chargea à son tour, et la rejeta sur l'infanterie autrichienne. Les efforts à notre gauche indiquaient le projet de nous ramener sur la chaussée de Péterswalde en nous débordant, mais jusqu'ici aucun de ces efforts n'avait réussi, et maîtres de la plaine à gauche, toujours fermes au centre et à droite, où l'ennemi semblait même ne pas oser nous attaquer, nous paraissions n'avoir rien à craindre.
Coups de fusil entendus subitement sur les derrières de Vandamme. Tout à coup cependant vers dix heures du matin, un certain tumulte se produisit sur nos derrières. On entendit des coups de fusil de tirailleurs et le bruit de nombreuses voitures d'artillerie; on aperçut enfin des colonnes épaisses, et Vandamme plein de joie crut naturellement que c'était Mortier qui arrivait de Pirna! Vaine illusion, terrible réveil! Il accourt, et reconnaît l'uniforme des Prussiens! C'était le général Kleist qui descendait par la chaussée de Péterswalde! Qui donc avait pu le tirer d'un affreux péril pour le jeter ainsi sur nos derrières? Un hasard, un heureux mouvement de désespoir! Voici en effet ce qui s'était passé.
Soudaine apparition du corps prussien de Kleist, qui en cherchant à se faire jour se trouve sur les derrières de Vandamme. En recevant la mission du colonel Schœler, le général Kleist avait fait part à ses officiers de la présence des Français à Kulm, et comme il était entre la route de Péterswalde à gauche, laquelle était occupée par Vandamme, et la route d'Altenberg à droite, qui avait été encombrée toute la journée par les Russes et les Autrichiens, et qui en ce moment était interceptée par le corps de Marmont, il ne lui restait qu'à suivre droit devant lui les sentiers menant sur le revers de la montagne, au risque de trouver Vandamme sur son chemin. D'ailleurs ayant immédiatement sur ses derrières le corps de Saint-Cyr, s'il s'arrêtait un instant il pouvait être assailli et accablé. En présence de ce triple danger, les Prussiens, saisis d'un transport d'enthousiasme, avaient pris le parti de gravir la montagne qui s'élevait devant eux, et si ce chemin les conduisait au milieu du corps de Vandamme, de se faire jour ou de mourir. Ils avaient marché toute la nuit sans être suivis par Saint-Cyr, et avaient découvert sur leur gauche un chemin de traverse qui par Furstenwalde et Streckenwalde rejoignant la chaussée de Péterswalde les avait menés sains et saufs sur les derrières mêmes de Vandamme. Grand péril de Vandamme. Le voyant assailli de front par cent mille hommes, se trouvant trente mille au moins sur ses derrières, ils venaient de commencer l'attaque à l'instant même, se flattant et ne doutant plus d'un prodigieux résultat.
Il conserve sa présence d'esprit, et songe à rebrousser chemin, en passant sur le corps des Prussiens. À cet aspect Vandamme, conservant une rare présence d'esprit et après s'être consulté avec le général Haxo, comprend qu'il n'a qu'une chose à faire, c'est de remonter la chaussée de Péterswalde, et de passer sur le corps des colonnes prussiennes en abandonnant son artillerie. Un pareil sacrifice n'est rien s'il peut à ce prix sauver son armée. Sur-le-champ il donne les ordres qui sont la conséquence de cette résolution. Il prescrit à la brigade Quyot qu'il avait portée dans la plaine à sa gauche, de se replier, ainsi qu'à la brigade de Reuss laissée en avant de Kulm; il leur ordonne à toutes deux de se former en colonnes serrées pour enfoncer les Prussiens, tandis que la brigade Dunesme avec la cavalerie persistera dans la plaine à contenir les Autrichiens de Colloredo et les nombreux escadrons de Knorring, et qu'à droite Mouton-Duvernet et Philippon, rebroussant chemin le long des montagnes, viendront à leur tour assaillir les Prussiens. Au centre sur l'éminence de Kulm, Vandamme décidé à sacrifier son artillerie, la place en batterie avec ordre d'en faire contre les Russes un usage désespéré. La brigade Doucet doit soutenir cette artillerie le plus longtemps possible, et puis quand on se sera fait jour, on doit se retirer tous ensemble en abandonnant les canons, mais en sauvant les chevaux et les hommes.
Ces ordres sont aussitôt exécutés. Les brigades Quyot et de Reuss quittent la plaine à gauche pour regagner la chaussée de Péterswalde, tandis que Philippon et Mouton-Duvernet se replient lentement. À cette vue, les soixante bataillons russes que nous avions devant nous à notre droite et à notre centre, poussent des cris de joie, et nous suivent. Mouton-Duvernet et Philippon les contiennent, Baltus au centre les mitraille des hauteurs de Kulm; mais à gauche dans la plaine, où ne reste plus que la brigade Dunesme, une masse formidable d'ennemis fond sur cette brave brigade qui se défend vaillamment. En arrière, les brigades Quyot et de Reuss essayant de regagner la chaussée de Péterswalde en colonne serrée, chargent les Prussiens avec violence. Ce mouvement produit un affreux refoulement dans les troupes du général Kleist, et il en résulte un conflit impossible à décrire, dans lequel les hommes se prennent corps à corps, s'étouffent, s'égorgent à coups de sabres et de baïonnettes. Au même moment une brigade de cavalerie, celle de Montmarie, suivie de beaucoup de soldats du train, se jette sur l'artillerie des Prussiens et l'enlève. Le général de Fezensac amené sur ce point par Vandamme avec les débris de sa brigade, contribue à l'effort commun. Un moment Vandamme a la chance de se sauver. On parvient ainsi à rouvrir la route en renversant la première ligne de Kleist, et il y a chance encore de se sauver si Mouton-Duvernet et Philippon, se repliant à temps et en bon ordre, peuvent aider à forcer la seconde ligne des Prussiens. Mais un étrange accident survient et déjoue tous les calculs de l'infortuné Vandamme. Notre cavalerie chargée à outrance sur la gauche de la route, et rejetée sur la droite, s'y précipite suivie d'une multitude de soldats du train qui étaient séparés de leurs pièces. Une confusion subite dans les divisions Philippon et Mouton-Duvernet amène la catastrophe du corps de Vandamme. Dans leur course désordonnée, cavaliers et canonniers se ruent sur Mouton-Duvernet et Philippon, mettent le trouble dans leurs rangs, et y décident par leur exemple un mouvement général de retraite vers les bois. Alors tout prend cette direction! Le général Baltus, après avoir criblé les Russes de mitraille, se retire du même côté avec ses attelages et la brigade Doucet. Dans la plaine il ne reste que la brigade Dunesme, assaillie de toutes parts, se défendant héroïquement, mais finissant par succomber. Une partie des soldats de cette brigade sont tués ou pris, les autres tâchent de gagner l'asile des montagnes. Vandamme, Haxo, blessés, et demeurés les derniers au milieu du péril, sont faits prisonniers. Le général Kreutzer, placé à Aussig, et apercevant de loin cette échauffourée, prend le parti de se retirer, et se sauve par miracle avec quelques bataillons. À l'exception d'un petit nombre de colonnes se repliant avec ordre, on ne voit bientôt de tous côtés qu'une nuée d'hommes s'échappant comme ils peuvent, et réussissant en effet à se dérober à l'ennemi, grâce à ces montagnes boisées où il est impossible de les poursuivre.
Pertes de cette journée. Telle fut cette malheureuse journée de Kulm, qui nous coûta 5 à 6 mille morts ou blessés, 7 mille prisonniers, 48 bouches à feu, deux généraux bien diversement illustres, et qui, bien qu'elle coûtât 6 mille hommes aux coalisés, les releva de leur défaite, leur rendit l'espérance de la victoire, et effaça en un moment de leur souvenir les éclatantes journées du 26 et du 27 août.
À qui s'en prendre du malheur de Vandamme? Quelle raison donner de cette singulière catastrophe? Comment expliquer que tant de corps français entourant l'armée coalisée, à ce point que l'un de ces corps, celui de Vandamme, se trouvait déjà sur sa ligne de retraite, qu'elle-même étant embarrassée dans les gorges du Geyersberg, et y ayant un de ses détachements tellement enfermé qu'on ne pouvait imaginer de quelle manière il s'échapperait, comment expliquer que la face des choses change tout à coup, que le corps français destiné à assurer la perte de l'ennemi soit perdu lui-même, et que l'auteur du désastre soit précisément le détachement prussien supposé sans ressource, que la victoire passe ainsi des uns aux autres en un instant, avec toutes ses conséquences militaires, politiques et morales? Est-ce la faute de Vandamme, qui se serait trop engagé, de Mortier, de Saint-Cyr qui ne l'auraient pas secouru à temps, de Napoléon, qui aurait trop abandonné les événements à eux-mêmes? Ou bien serait-ce le génie militaire qu'auraient déployé les généraux ennemis en cette circonstance?... Les faits, exposés dans toute leur vérité, ont presque déjà répondu à ces questions, et expliquent à eux seuls ce changement de fortune, l'un des plus prodigieux dont l'histoire fasse mention.