Pertes considérables de Blucher. Sans cette dernière attaque à découvert, nos pertes n'auraient pas dépassé une centaine d'hommes; mais cette sortie nous en coûta deux ou trois cents. Les Wurtembergeois de leur côté, en défendant vaillamment Bleddin, en perdirent un certain nombre. Toutefois nous n'eûmes pas plus de 500 hommes hors de combat, tandis que l'ennemi en eut cinq ou six mille. Cette superbe affaire, l'une des plus remarquables de nos longues guerres, et qui faisait grand honneur aux généraux Bertrand, Morand, Hullot, ne pouvait cependant, Bleddin étant pris, empêcher l'armée de Silésie de déboucher. Le 4e corps obligé néanmoins de se replier sur Kemberg. Le général Bertrand dut donc rétrograder sur Kemberg, pour se rapprocher du général Reynier et de la division Dombrowski, établis le long de la Mulde de Düben à Dessau. (Voir la carte no 58.) Les prisonniers recueillis nous apprirent qu'on avait eu sur les bras toute l'armée de Silésie, qui avait ainsi passé l'Elbe, et se trouvait sur la droite de Ney. Bernadotte passe l'Elbe de son côté dans les environs de Dessau. D'autres reconnaissances nous révélèrent que l'armée du Nord avait commencé à franchir l'Elbe au-dessous de Wittenberg, de Roslau à Barby, et que Ney l'avait par conséquent sur sa gauche. Voici quelle était la configuration des lieux sur lesquels ces deux armées tendaient à se réunir contre le corps du maréchal Ney.
L'Elbe qui de Dresde à Wittenberg coule obliquement du sud-est au nord-ouest, coule de Wartenbourg à Roslau, et presque jusqu'à Barby, de l'est à l'ouest, c'est-à-dire, par rapport à la position que nous venions de prendre, de notre droite à notre gauche. De Wittenberg à Barby l'Elbe recueille la Mulde d'abord, qui s'y jette vers Dessau, et puis la Saale, qui y tombe près de Barby. Ainsi le maréchal Ney avait sur sa droite l'Elbe, coulant latéralement à lui jusqu'à Wittenberg, puis sur son front l'Elbe encore se redressant à Wittenberg, passant devant lui, et puis à sa gauche la Mulde venant à Dessau se jeter dans l'Elbe. Position de Ney ayant Blucher à sa droite, Bernadotte à sa gauche. Ney se trouvait donc entre Blucher qui avait passé l'Elbe sur sa droite à Wartenbourg, et Bernadotte qui ayant passé l'Elbe au-dessous du confluent de la Mulde, remontait la Mulde sur sa gauche. Il rétrograde lentement en remontant entre l'Elbe et la Mulde. Il avait, il est vrai, l'avantage de posséder tous les ponts de la Mulde, puisqu'il avait conservé Düben, Bitterfeld, Dessau, d'être dès lors en mesure de manœuvrer sur les deux bords de cette rivière, et de pouvoir s'en couvrir tantôt contre Blucher, tantôt contre Bernadotte. Malheureusement il comptait à peine 40 mille hommes, tandis que Blucher en avait 60 mille, et que Bernadotte après avoir laissé Tauenzien à la garde de ses ponts, en réunissait encore soixante et quelques mille. Il se conduisit avec beaucoup de prudence entre ces deux masses, tâchant de manœuvrer de manière à les tenir séparées, mais de manière aussi à pouvoir rétrograder rapidement vers Leipzig en remontant la Mulde. Concert établi entre Blucher et Bernadotte pour remonter sur Leipzig, pendant que l'armée de Bohême y descend. Pendant ce temps Blucher et Bernadotte cherchèrent à se voir, se virent en effet pour concerter leur plan d'opération, et tombèrent d'accord que dès qu'ils pourraient quitter sans danger les bords de l'Elbe, pour se porter derrière la Mulde et la remonter jusqu'à Leipzig, ils devraient l'entreprendre. Mais tous deux après avoir osé franchir l'Elbe devant les Français voulaient se ménager une porte de sortie, c'est-à-dire construire l'un à Wartenbourg, l'autre à Roslau, des têtes de pont parfaitement solides, afin de repasser l'Elbe en sûreté si la fortune était contraire aux armes de la coalition. Il ne leur fallait pas moins de trois à quatre jours pour vaquer à ces soins de première nécessité.
Marmont vient au secours de Ney, et Murat observe l'armée de Bohême. Pendant que ces événements se passaient entre l'Elbe et la Mulde, le maréchal Marmont, que ses instructions autorisaient à se rendre là où le péril lui semblerait le plus grand, s'était hâté au premier appel du maréchal Ney de quitter Leipzig et de descendre la Mulde avec son corps d'armée et la cavalerie du général Latour-Maubourg. Il s'était arrêté à Eilenbourg, derrière le maréchal Ney qui s'était replié sur Düben.
De son côté Murat chargé d'observer les débouchés de la Bohême, s'était avancé avec Poniatowski, Lauriston, Victor et les 4e et 5e de cavalerie, de Mittweida jusqu'à Frohbourg, longeant le pied de l'Erz-Gebirge et couvrant Leipzig. (Voir la carte no 58.) Les têtes de colonnes de l'armée de Bohême étaient maintenant très-visibles, et débouchaient en deux masses principales, de Commotau sur Chemnitz, de Carlsbad sur Zwickau. Ney, Marmont et Murat avaient exactement mandé à Napoléon tout ce qui s'était passé sous leurs yeux.
Des nouvelles venues de tous côtés, révèlent à Napoléon les mouvements des armées ennemies. Napoléon reçut le 5 octobre au matin le rapport du beau combat de Wartenbourg, et le 5, dans la journée, le détail de tous les mouvements opérés par ses divers corps d'armée. Comme on lui disait que le rassemblement qui s'était présenté à Wartenbourg, et qui avait réussi à franchir l'Elbe sur ce point, était l'armée de Silésie, il fit sur-le-champ exécuter une nouvelle reconnaissance en avant de Dresde, c'est-à-dire au delà de l'Elbe, et il sut que la sécurité fondée sur les reconnaissances des 22 et 23 septembre avait été trompeuse, car Blucher venait de défiler du 25 au 30 pour se porter sur Wittenberg. Dès ce moment il était évident qu'on n'avait plus devant soi à Dresde qu'un rideau de troupes, et que les armées de Silésie et du Nord réunies sur l'Elbe inférieur, l'avaient traversé pour remonter en commun le long de la Mulde jusqu'à la hauteur de Leipzig, tandis que la grande armée de Bohême allait y descendre des montagnes, ce qui devait prochainement amener la réunion tant prévue de toutes les forces de la coalition sur nos derrières.
Ses promptes et admirables combinaisons pour combattre alternativement les deux armées qui lui sont opposées. Napoléon n'en fut ni ému ni troublé. C'était l'annonce de ce qu'il désirait ardemment, c'est-à-dire d'une bataille générale, et dans sa confiance il ne craignait même qu'une chose, c'est qu'après un mouvement si audacieux les coalisés n'eussent pas le courage de persister dans leur entreprise, et qu'ils ne cherchassent à se dérober. Qu'il fallût rétrograder de Dresde pour marcher sur eux, ce n'était pas à mettre en doute. Mais sur laquelle des deux masses se jetterait-il d'abord, afin de les battre l'une après l'autre? c'était la seule question à poser, et celle-là même ne le fit pas hésiter un instant. L'armée de Bohême n'était pas près d'arriver à Leipzig; d'ailleurs Murat avec 40 mille hommes, en trouvant une douzaine de mille à Leipzig, devant recevoir bientôt les douze mille d'Augereau, ce qui lui procurerait plus de 60 mille hommes, pouvait prendre des positions successives pour couvrir Leipzig, gagner ainsi quelques jours, tandis que Napoléon, à qui il ne fallait que trois marches pour se porter à Düben sur la Mulde, aurait le temps de se jeter entre Blucher et Bernadotte, de les accabler l'un et l'autre, puis de revenir sur l'armée de Bohême et de la battre à son tour. Si cette armée qui tant de fois ne s'était montrée que pour se dérober presque aussitôt, ne l'attendait pas, et se hâtait de rentrer en Bohême, au lieu de courir après elle il se mettrait à la poursuite de Bernadotte et de Blucher vaincus, les suivrait l'épée dans les reins jusqu'à Berlin, réaliserait ainsi son projet favori de tendre une main secourable à ses garnisons de l'Oder et de la Vistule, et probablement dans ce cas transporterait le théâtre de la guerre sur le bas Elbe, où il avait les deux puissants points d'appui de Magdebourg et de Hambourg.
C'étaient là les chances les plus heureuses, et Napoléon, bien que très-confiant encore, n'était pas assez aveugle pour ne pas admettre aussi les chances malheureuses, surtout en voyant l'acharnement des coalisés. C'est dans cette prévision qu'il avait envoyé le général Rogniat à Mersebourg, pour s'y ménager des moyens certains de retraite sur la Saale. Si les événements étaient sinon fâcheux, du moins indécis, il se replierait sur la Saale, et en ferait sa nouvelle ligne d'opération pour plus ou moins longtemps, selon les moyens de résistance qu'il trouverait sur cette ligne.
Dans ces divers cas tout semblait devoir aboutir à l'évacuation de Dresde, et de la partie du cours de l'Elbe comprise de Kœnigstein à Torgau. Si, en effet, après avoir vaincu l'armée de Silésie et du Nord Napoléon allait s'établir tout à fait sur le bas Elbe, ou bien si ayant eu des revers en Saxe il était obligé de repasser la Saale, il devait dans ces deux hypothèses renoncer à Dresde. Il est vrai aussi que si après avoir battu les armées de Silésie et du Nord il pouvait battre encore l'armée de Bohême, il était maître de la campagne au point de n'avoir besoin de rien évacuer. Mais c'était le cas le plus favorable, et la prudence ne permettait pas d'y compter assez pour en faire la base de ses calculs. Napoléon disposa les choses de manière à rendre son mouvement complet, et à évacuer jusqu'à la ville de Dresde elle-même. Départ de Dresde les 6 et 7 octobre au matin. En conséquence il fit partir le 6 au matin toute la garde, jeune et vieille, pour le bas Elbe, c'est-à-dire pour Meissen. Le 3e corps (celui de Souham) s'était acheminé sur Torgau au premier bruit du combat de Wartenbourg. Préparatifs pour l'évacuation de Dresde, où restent encore les corps de Saint-Cyr et de Lobau. Il ordonna également à Macdonald de partir du camp de Dresde pour Meissen, mais en longeant la rive droite, ce qui était sans danger, l'armée de Silésie n'étant plus dans les environs, et ce qui avait en outre l'avantage de ne pas encombrer la rive gauche. La garde, les corps de Souham et de Macdonald, comprenaient environ 75 mille hommes, lesquels en deux jours allaient être près de Ney, et en trois sur l'ennemi. Restaient à Dresde les corps du comte de Lobau (le 1er), du maréchal Saint-Cyr (le 14e), comptant sept divisions et environ 30 mille hommes. C'était une force considérable, qui dans les diverses hypothèses que nous venons d'énumérer n'était pas nécessaire à Dresde, et qui sur l'un des deux champs de bataille où l'on s'attendait à combattre, pouvait et devait même décider la victoire. Napoléon fit appeler le maréchal Saint-Cyr qui commandait les deux corps, et lui causa une grande satisfaction en lui exposant ses vues, car ce maréchal, outre qu'il était cette fois de l'avis de Napoléon, appréhendait fort d'être laissé à Dresde. Napoléon lui traça ensuite tout ce qu'il aurait à faire pour l'évacuation de cette ville. D'abord il devait évacuer successivement Kœnigstein, Lilienstein, Pirna, lever en même temps les ponts établis sur ces divers points, réunir les bateaux qui en proviendraient, en conserver une partie à Dresde même pour le cas où l'on y retournerait, charger les autres de vivres, de munitions, de blessés, et les expédier sur Torgau. Tout en faisant ces choses qui ressemblaient si fort à une évacuation définitive, le maréchal Saint-Cyr devait dire hautement qu'on ne songeait pas à quitter Dresde, que loin de là on allait s'y établir, et se servir de ce langage pour ôter aux habitants la velléité de s'agiter. Puis ces dispositions terminées, ses trente mille hommes tenus sur pied, il devait décamper au premier signal, et rejoindre Napoléon par Meissen. Telles furent les instructions données à ce maréchal, et plût au ciel qu'elles eussent été maintenues! le sort de la France et du monde eût été probablement changé!
Pénible situation de la cour de Saxe, les Français devant quitter Dresde. Restait à s'expliquer avec la cour de Saxe. On ne pouvait sans inhumanité, et vraisemblablement aussi sans péril, laisser à Dresde, au milieu de tous les hasards, cette cour si timide, si peu habituée aux horreurs de la guerre. On l'exposerait ainsi à être témoin d'une attaque formidable repoussée par des moyens extrêmes, ou bien si on la menait avec soi, on la ferait peut-être assister à quelque horrible bataille, comme les hommes n'en avaient jamais vu. L'alternative était cruelle. Napoléon lui offrit le choix ou de rester à Dresde, ou d'accompagner le quartier général. Le bon roi Frédéric-Auguste, qui ne voyait plus d'autre ressource que de s'attacher à la fortune de Napoléon, aima mieux être avec lui qu'avec un de ses lieutenants, avec 200 mille hommes qu'avec 30 mille. Cette cour veut suivre Napoléon. Il exprima le désir de suivre Napoléon partout où il irait. Il fallait donc se résoudre à traîner après soi cette cour nombreuse, remplie de vieillards, de femmes, d'enfants, car il y avait des frères, des sœurs, des neveux, dignes et respectables gens accoutumés à la vie la plus douce, la plus régulière, se levant, mangeant, se couchant, priant Dieu toujours aux mêmes heures, et rappelant, au scandale près, la simplicité, l'ignorance, la timidité des Bourbons d'Espagne. Dispositions ordonnées pour lui rendre le voyage supportable. Napoléon voulut autant que possible les faire marcher en pleine sécurité, avec tous les honneurs qui leur étaient dus, et ce n'était pas chose aisée au milieu des six cent mille hommes, des trois mille bouches à feu, et des vingt mille voitures de guerre, qui allaient pendant quinze jours circuler à quelques lieues les uns des autres. Il décida que lui partant le 7 octobre avec ce qu'il appelait le petit quartier général, c'est-à-dire avec Berthier, avec ses aides de camp, avec un ou deux secrétaires et quelques domestiques, le grand quartier général, composé des administrations de l'armée, de la chancellerie de M. de Bassano, des parcs généraux, escorté par quatre mille hommes, partirait le lendemain 8. Le roi de Saxe, protégé par une division de la vieille garde, devait s'y joindre avec ses nombreuses voitures. M. de Bassano, façonné à la vie des camps, et ayant appris de son maître à ne rien craindre, avait mission de suivre le roi de Saxe pour lui tenir compagnie, pour le mettre au courant des nouvelles, et le rassurer en lui peignant tout en beau quoi qu'il pût arriver. Un officier de la vieille garde devait toujours être à sa portière pour écouter ses moindres désirs, et y satisfaire. C'est ainsi, et à travers les embarras des plus vastes armées qu'on eût jamais vues, embarras dont il n'était pas le moindre, que l'excellent roi de Saxe allait voyager, marchant à petites journées, entendant la messe chaque matin, vivant en un mot comme à Dresde, à la suite de son terrible allié qui marchait, lui, presque jour et nuit, dormait et mangeait à peine, travaillait presque sans interruption, bien qu'il eût acquis dès lors l'embonpoint de l'un de ces princes amollis des vieilles dynasties. Mais une âme de fer, un génie prodigieux, un orgueil de démon, animaient ce corps déjà souffrant et alourdi, et le remuaient comme celui d'un jeune homme!
Arrivée de Napoléon à Wurtzen. Ayant acheminé une partie de ses troupes le 6 octobre, l'autre partie le 7, Napoléon se mit lui-même en route dans la journée du 7, et après une station de quelques heures à Meissen, il poussa jusqu'à Seerhausen, sur le chemin de Wurtzen. Sa grande expérience de la guerre lui avait appris que c'était vers minuit ou une heure du matin que les nouvelles les plus importantes arrivaient, parce que les généraux placés à dix ou quinze lieues expédiaient à la chute du jour le récit de ce qu'ils avaient fait dans la journée, par des officiers qui en cinq ou six heures exécutaient le trajet à cheval, ce qui procurait la connaissance des événements quelquefois à minuit, quelquefois à une heure du matin. Sa manière de travailler, et son activité prodigieuse. En dépêchant la réponse sur-le-champ, les ordres nécessaires parvenaient le lendemain matin, encore assez tôt pour être exécutés, et des corps placés à une grande distance agissaient ainsi sous l'inspiration de Napoléon comme s'ils avaient été auprès de lui. De cette manière la nuit, indispensable au repos des troupes, avait suffi pour demander des instructions et les obtenir. Mais cette prodigieuse machine ne pouvait recevoir l'impulsion qu'à condition que le génie, moteur principal, serait toujours debout et éveillé, du moins au moment le plus essentiel pour l'expédition des ordres. En conséquence, surtout depuis cette dernière campagne, Napoléon se couchait ordinairement à six ou sept heures du soir, se relevait à minuit, et dictait sa correspondance pendant toute la nuit. C'était en effet le cas de veiller sans cesse, ayant à mouvoir des masses immenses, au milieu d'autres masses immenses, et à les mouvoir avec une précision rigoureuse. Napoléon arrivé à Seerhausen lut quelques lettres, expédia quelques réponses, prit ensuite un peu de repos, et repartit dans la nuit pour Wurtzen, où il arriva le 8 d'assez bonne heure pour expédier ses ordres.