Situation de Hambourg. À Hambourg se trouvait l'intrépide et imperturbable Davout, que Napoléon, par des mécontentements qui se rattachaient à la campagne de Russie, et aussi par estime pour son inflexible caractère, avait placé dans une position éloignée, au grand détriment des opérations de cette guerre, car il s'était privé ainsi du seul de ses généraux auquel, depuis la mort de Lannes et la disgrâce de Masséna, il pût confier cent mille hommes. Préparatifs du maréchal Davout pour s'y défendre contre toutes les armées de la coalition. Le maréchal, parti de Hambourg avec 32 mille soldats pour commencer sur Berlin un mouvement que les batailles de Gross-Beeren et de Dennewitz avaient rendu impossible, y était rentré en apprenant les malheurs de la Saxe, avait résolu, avec ses trente mille hommes, avec dix mille autres laissés dans les ouvrages de la place, de soutenir un long siége, qui fût plus qu'un siége, mais une vraie campagne défensive, de nature à couvrir la basse Allemagne, la Hollande et le Rhin inférieur. Lui aussi, séparé de l'Empereur et de la France, impassible au milieu de tous les désastres, les prévoyant sans en être ému, se proposait d'être le dernier des grands hommes de guerre de ce règne qui remettrait son épée à la coalition!
Belle défense de Stettin, Custrin et Glogau. Sur l'Oder, les places de Stettin, Custrin, Glogau, tenaient encore, mais uniquement pour l'honneur des armes. Stettin avait pour gouverneur le général Grandeau, remplacé quelque temps par le brave général Dufresse, celui qui pendant l'armistice s'était si peu ému des coups de fusil tirés sur Bernadotte. Il avait des vivres, 12 mille hommes de garnison, dont 3 mille écloppés de Russie, et 9 mille hommes valides. Son autorité s'étendait sur Stettin et la place de Damm, qui commande de vastes lagunes dépendantes du Grosse-Haff. C'était le général Ravier qui défendait Damm, et il le faisait avec la plus grande énergie. Outre l'armée prussienne, on avait affaire à toutes les flottilles anglaises venues par l'Oder. La vigueur de la défense avait été admirable, et on avait réduit les assiégeants à entourer les deux places d'une vingtaine de redoutes, dans lesquelles ils paraissaient plutôt occupés à se garder contre les assiégés qu'à les attaquer. Ils laissaient aux flottilles anglaises le soin de bombarder la garnison, qui, ne s'en inquiétant guère, souriait en quelque sorte d'un moyen d'attaque funeste seulement aux malheureux habitants prussiens. Toutefois, avec cette impassibilité, on pouvait bien résister au feu de l'ennemi, mais non pas aux angoisses de la faim. Le moment approchant où les vivres allaient manquer (on était bloqué depuis près d'un an), le général Grandeau, de l'avis de son conseil, était entré en pourparlers avec l'ennemi, afin de n'être pas réduit à se rendre à discrétion, s'il traitait quand il n'aurait plus un morceau de pain. On lui avait proposé de déclarer sa garnison prisonnière de guerre, car la coalition était résolue à ne laisser retourner en France aucun des soldats qui pourraient la défendre, et ce but, elle le poursuivait, comme on l'a vu, par des blocus persévérants contre les garnisons qui résistaient, par des violations de foi contre les garnisons qui avaient capitulé. Le général Ravier, avec les troupes de Damm et presque toutes celles de Stettin, s'était insurgé à la nouvelle des conditions offertes, et refusait d'obéir au général Grandeau. Cette vaillante garnison voulait jusqu'au dernier moment tenir flottant sur l'Allemagne le drapeau de la France. À la fin de novembre rien n'était encore décidé.
À Custrin, le général Fournier d'Albe, ayant à peine un millier de Français au milieu de 3 mille Suisses, Wurtembergeois, Croates, qu'il maintenait avec une grande énergie, tenait bon contre tous les efforts de l'ennemi. Quoique sa garnison souffrît cruellement du scorbut, il n'annonçait pas la moindre disposition à se rendre.
À Glogau, le général Laplane, après un premier siége glorieusement soutenu au printemps, en soutenait un second avec la même énergie. Ayant 8 mille hommes, des vivres, des ouvrages assez bien armés, il avait jusqu'ici repoussé toutes les attaques. Mais ces braves gens de Stettin, Custrin, Glogau, sans espoir ni de rejoindre l'armée française, ni de voir l'armée française venir à eux, se défendaient pour soutenir l'honneur du drapeau. Mémorable défense de Dantzig. Ce qui était vrai d'eux, l'était bien plus encore, s'il est possible, de l'immortelle garnison de Dantzig, qui, bloquée sans interruption depuis le mois de janvier, n'avait reçu qu'une fois des nouvelles de France, et n'avait vécu que de son courage et de son industrie. En se retirant dans la place en décembre 1812, à la suite de la retraite de Russie, le général Rapp, gouverneur et défenseur de Dantzig, s'y était enfermé avec environ 36 mille hommes et quelques mille malades. Cette garnison, mélange de troupes de toute espèce, en plus grande partie de troupes françaises et polonaises, avait rapporté avec elle un autre fléau que celui qui dévorait Torgau et Mayence, mais non moins funeste, c'était la fièvre de congélation, née du froid, tandis que la fièvre d'hôpital était née de l'humidité et du mauvais air. Cette fièvre qui avait emporté les généraux Éblé et Lariboisière, avait réduit la garnison de près de 4 mille hommes. Néanmoins les troupes qui restaient étaient belles, bien commandées, mais insuffisantes pour les immenses ouvrages de Dantzig, qui consistaient dans la place elle-même, dans un camp retranché, et dans la citadelle de Weichselmunde située à l'embouchure de la Vistule. À peine entré dans la place, qui n'était pas encore armée, Rapp s'était trouvé d'abord dans un extrême embarras. En effet, les eaux de la Vistule qui entourent tous les ouvrages de Dantzig et en forment la principale défense, étant gelées, on courait le danger de voir les soldats russes du corps de Barclay de Tolly passer les fossés et les inondations sur la glace, et prendre Dantzig à l'escalade. Il avait donc fallu rompre sur cinq lieues de pourtour une glace de deux à trois pieds d'épaisseur, hisser l'artillerie sur les remparts, et tenir tête à un ennemi hardi, enivré de ses triomphes inespérés, et pressé de s'emparer de Dantzig, parce qu'il craignait de revoir Napoléon sur la Vistule, autant que Napoléon lui-même l'espérait. La garnison après avoir pourvu à tous les travaux préparatoires de la défense, avait repoussé l'ennemi au loin, et l'avait culbuté partout où il s'était présenté. Puis elle avait songé à se procurer des vivres, par des fourrages dans l'île de Nogat. Des grains, des viandes salées, des spiritueux, des munitions de guerre, elle en possédait une grande quantité, car elle avait hérité des approvisionnements accumulés pour la campagne de Russie, et restés en magasin faute de moyens de transport. Mais la viande fraîche et les fourrages lui manquaient. Elle les avait trouvés dans les îles de la Vistule, grâce à la hardiesse de ses excursions. Elle avait ainsi employé le temps de l'hiver à se faire redouter, et à désespérer l'ennemi, qui ne se flattait plus d'en venir à bout par une attaque en règle.
L'armistice signé, elle n'avait pas reçu plus d'un cinquième des vivres qu'on lui aurait dus, mais elle avait recommencé ses excursions dans les îles de la Vistule, et mis la dernière main aux ouvrages qui n'étaient pas encore achevés. À la reprise des hostilités elle était reposée, bien retranchée et résolue. Il restait à cette époque environ 25 mille hommes en état de porter les armes, et de résister aux fatigues d'un siége.
Les ouvrages extérieurs avaient été vaillamment disputés, et à la fin perdus, comme il arrive dans toute place, même la mieux défendue. Mais secondé par d'habiles officiers du génie, le général Rapp avait élevé quelques redoutes bien situées et bien armées, lesquelles prenant à revers les tranchées de l'ennemi, les lui avaient rendues inhabitables.
C'est autour de ces redoutes qu'on avait de part et d'autre déployé le plus grand courage, soit pour les défendre, soit pour les attaquer. L'ennemi désespérant de s'en rendre maître, avait imaginé là comme ailleurs de recourir à l'affreux moyen du bombardement. Les munitions et les bouches à feu ne manquant pas, grâce à la mer qui permettait aux Anglais de les apporter en abondance, on avait dressé contre Dantzig la plus formidable artillerie qui eût jamais été dirigée contre une place assiégée. De plus une centaine de chaloupes canonnières anglaises étaient venues joindre leur feu à celui des batteries de terre. Tout le mois d'octobre avait été employé sans relâche et sans pitié au plus abominable bombardement qui se fut encore vu dans les sanglantes annales du siècle. Bombardement de Dantzig, héroïquement supporté. Nos soldats habitués à des canonnades comme celle de la Moskowa, et méprisant la chance presque nulle à leurs yeux d'un éclat de bombe dans une ville spacieuse, ne s'inquiétaient pas plus de ce genre d'attaque que d'une fusillade hors de portée, et se bornaient à prendre pitié des habitants inoffensifs, et beaucoup plus exposés qu'eux à la pluie de feu qui tombait sur leur ville. Les assiégeants avaient fait un abominable calcul, celui de nous embarrasser beaucoup en mettant le feu aux amas de bois que contenait Dantzig. Le 1er novembre en effet le feu avait pris aux chantiers de Dantzig, et un incendie effroyable s'était allumé. Les habitants éperdus s'étaient enfuis ou cachés dans leurs caves, n'osant pas aller éteindre l'incendie sous les éclats des bombes. Nos soldats l'avaient essayé pour eux, et n'y avaient réussi que lorsque déjà ces vastes dépôts de bois étaient aux trois quarts consumés. D'immenses tourbillons de flammes ne cessaient de s'élever au-dessus de l'infortunée ville de Dantzig, au milieu du roulement d'un tonnerre continuel, sans que nos soldats parussent disposés à se rendre. Rapp ne cherchant pas à deviner ce que deviendrait cette guerre à la suite du désastre de Leipzig, croyant qu'il y avait des prodiges dont il ne fallait jamais désespérer avec Napoléon, s'en tenait à ses instructions, qui lui enjoignaient de ne livrer Dantzig que sur un ordre écrit et signé de la main impériale. En conséquence, ayant encore 18 mille hommes pour se défendre, quelques bœufs de la Nogat pour se nourrir, il laissait tirer les Anglais, brûler les bois de Dantzig, et attendait pour se rendre que l'ordre de Napoléon arrivât, ou que la France fût détruite, ou que l'ennemi fût entré par la brèche. Modlin et Zamosc après avoir fait leur devoir avaient capitulé. Les garnisons polonaises avaient été conduites en captivité.
Voilà comment sur l'Elbe, l'Oder et la Vistule, vivaient ou mouraient les 190 mille soldats laissés si loin du Rhin qu'ils auraient pu rendre invincible! Voilà comment s'était terminée cette campagne de 1813, qui était destinée à réparer les désastres de la campagne de 1812, et qui les aurait réparés en effet, si Napoléon avait su borner ses désirs.
Caractères de la campagne de 1813 en Saxe. Cette grande et terrible campagne, sans égale jusqu'ici dans l'histoire des siècles, par l'immensité de la lutte, par la variété des péripéties et des combinaisons, par l'horrible effusion du sang humain, est marquée en ce qui concerne Napoléon d'un trait particulier et significatif, que nous avons déjà signalé, c'est d'avoir achevé de tout perdre, en voulant regagner d'un seul coup tout ce qu'il avait perdu. Avec la seule volonté d'arrêter l'ennemi dans son essor victorieux, de rétablir le prestige de nos armes, et ce résultat obtenu de transiger sur des bases qui laissaient la France encore plus grande qu'il ne fallait, Napoléon aurait infailliblement triomphé. Causes qui firent échouer toutes les combinaisons de Napoléon dans cette campagne. Effectivement si après Lutzen et Bautzen, ses armes étant redevenues victorieuses par son génie et la bravoure inexpérimentée de ses jeunes soldats, il avait poussé les Russes et les Prussiens jusqu'à la Vistule, sans accepter l'armistice de Pleiswitz, il les aurait séparés des Autrichiens, et très-certainement il eût mis la coalition dans une complète déroute. Mais pour le faire impunément, il aurait fallu être prêt à donner une réponse satisfaisante à l'Autriche qui le pressait de s'expliquer tout de suite sur les conditions de la paix! Quelque long qu'ait été ce tragique récit, on se rappelle, hélas! pour quel motif Napoléon s'arrêta: ce fut, avons-nous dit, pour préparer une armée contre l'Autriche, et être en mesure de ne pas subir ses conditions, même les plus modérées. Pour ce triste motif il s'arrêta, et il laissa volontairement la Russie et la Prusse à portée de l'Autriche, en mesure de lui tendre la main, et de s'unir à elle.
Pendant ce funeste armistice, on a vu encore combien il eût été facile à Napoléon, en sacrifiant le duché de Varsovie qui ne pouvait pas survivre à la campagne de Russie, en renonçant au protectorat du Rhin qui n'était qu'un inutile outrage à l'Allemagne, en restituant enfin les villes anséatiques que nous ne pouvions ni défendre ni faire servir avantageusement à notre commerce, on a vu combien il lui eût été facile de garder le Piémont, la Toscane, Rome en départements français, la Westphalie, la Lombardie, Naples, en royaumes vassaux du grand empire! Hambourg, possession impossible pour nous, le protectorat du Rhin, titre vain s'il en fut, furent les causes d'une rupture insensée. Pourtant la résolution de continuer la guerre étant prise, c'était le cas de profiter de l'armistice pour retirer de Zamosc, de Modlin, de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de Glogau, les 60 mille hommes que nous n'avions plus aucune raison politique ni militaire d'y laisser, puisque l'Elbe devenait le siége de nos opérations, et leur limite autant que leur appui. Napoléon cette fois encore, par le désir et l'espérance d'être reporté par une seule victoire sur l'Oder et la Vistule, persista dans ce déplorable sacrifice, qui devait en entraîner bien d'autres! Afin de pouvoir donner la main à ses garnisons, il étendit le cercle de cette guerre concentrique, qui lui avait jadis si bien réussi sur l'Adige en la resserrant autour de Vérone, il l'étendit à quarante lieues du côté de Goldberg, à cinquante du côté de Berlin, remporta la belle victoire de Dresde, mais au moment d'en recueillir le fruit à Kulm, fut rappelé par les désastres de ses lieutenants laissés trop loin de lui, voulut courir à eux, arriva trop tard, s'épuisa deux mois en courses inutiles, vit disparaître le prestige des victoires de Lutzen, de Bautzen et de Dresde, n'eut bientôt plus autour de lui que des soldats exténués, des généraux déconcertés, des ennemis exaltés par des triomphes inattendus, et enfin tandis qu'une simple retraite sur Leipzig en y amenant tout ce qui restait sur l'Elbe, l'eût sauvé encore une fois, sans éclat mais avec certitude, il essaya, voulant toujours rétablir ses affaires par un coup éclatant, il essaya sur Düben des manœuvres savantes, d'une conception admirable, péchant malheureusement par les moyens d'exécution qui ne répondaient plus à l'audace des entreprises, se trouva comme pris lui-même au piége de ses propres combinaisons, et succomba dans les champs de Leipzig, après la plus terrible bataille connue, bataille où périrent, chose horrible à dire, plus de cent vingt mille hommes, puis rentra sur le Rhin avec 40 mille hommes armés, 60 mille désarmés, laissant sur la Vistule, l'Oder, l'Elbe, 170 mille Français condamnés à défendre sans profit des murailles étrangères, tandis que les murailles de leur patrie n'avaient pour les défendre que des bras impuissants de jeunesse ou de vieillesse!