Notre situation en Espagne depuis la réunion des trois armées du centre, de Portugal et d'Andalousie. Après la réunion des trois armées du centre, de Portugal et d'Andalousie, la situation des Français dans la Péninsule offrait encore bien des chances favorables. Le maréchal Suchet, se maintenant par son corps le plus avancé à Valence, et par deux autres corps en Catalogne et en Aragon, était maître de la partie de l'Espagne la plus essentielle pour nous, et en avait toutes les places fortes en sa possession. Le roi Joseph était à Madrid avec l'armée du centre, ayant devant lui, répandue sur le Tage, de Tarancon à Almaraz, l'armée d'Andalousie, et sur sa droite en arrière, entre la Tormès et le Douro, l'armée de Portugal. Dans cette position, il n'avait rien à craindre, si, persistant à tenir ensemble ces forces récemment réunies, il était toujours prêt à tomber en masse sur les Anglais à leur première apparition. Ces trois armées en janvier 1813 présentaient 86 mille hommes de toutes armes, comprenant le reste de ce que la France avait envoyé de meilleur en Espagne. Délivré des résistances du maréchal Soult que Napoléon avait emmené avec lui en Allemagne, débarrassé aussi des entêtements du général Caffarelli, il pouvait se promettre une exécution plus fidèle de ses ordres. Par suite de ces changements, le général Clausel commandait l'armée du nord, le général Reille celle de Portugal, le comte d'Erlon celle du centre, le général Gazan celle d'Andalousie. Sans le redoutable effet produit par les événements de Russie, la situation de Joseph n'eût pas été mauvaise. Mais ces événements avaient singulièrement excité les esprits, et réveillé chez les Espagnols l'espérance d'être prochainement délivrés de notre domination.

Conduite des cortès de Cadix. Les cortès de Cadix gouvernaient toujours assez confusément, mais avec un ardent patriotisme, les affaires de l'insurrection espagnole, et lord Wellington avec beaucoup de suite et de fermeté celles de l'insurrection portugaise. Les cortès avaient, comme nous l'avons rapporté ailleurs, terminé leur constitution, et, copiant exactement celle que la France s'était donnée en 1791, elles avaient adopté une chambre unique et un roi pourvu seulement du véto suspensif. En attendant que ce roi pût leur être rendu, les cortès prétendaient représenter la souveraineté tout entière, s'étaient attribué le titre de Majesté, et accordaient celui d'Altesse à une régence élective, composée de cinq membres, et investie du pouvoir exécutif en l'absence de Ferdinand VII. Les cortès avaient contre elles, outre les Français et les rares partisans de Joseph, tous les amis du vieux régime qu'elles avaient aboli, et se trouvaient sans cesse en conflit avec la régence, suspecte à leurs yeux parce qu'elle avait été composée de grands personnages du clergé et de l'armée. C'est ce qui explique pourquoi Séville et toute l'Andalousie étant abandonnées par les Français, les cortès avaient mieux aimé demeurer au milieu du peuple de Cadix, plus confiantes dans le peuple de cette ville que dans aucun autre. Sans les malheurs de Russie, sans la défaite de Salamanque, Joseph, moins contrarié, mieux pourvu d'argent, aurait pu avec le temps tirer un grand parti des divisions des Espagnols.

Les cortès défèrent à lord Wellington le commandement des armées espagnoles. En ce moment une question avait fort ajouté à ces divisions, c'était celle du commandement des armées. Les succès de lord Wellington, et surtout les qualités que l'armée portugaise avait déployées sous ses ordres, avaient suggéré à certains membres des cortès l'idée de lui offrir le commandement en chef des troupes espagnoles. L'esprit indépendant et jaloux de la nation avait d'abord opposé des obstacles à ce projet, mais l'espérance de voir l'armée espagnole égaler bientôt et surpasser même l'armée portugaise, et en particulier la victoire de Salamanque, avaient fait taire toutes les répugnances, et on avait nommé lord Wellington généralissime. Cet illustre personnage avait mis à son acceptation deux conditions, la première qu'il obtiendrait l'assentiment de son gouvernement, et la seconde qu'il exercerait sur l'organisation et les mouvements de l'armée espagnole une autorité absolue. Le cabinet britannique ayant tout naturellement consenti à ce qu'il acceptât l'autorité qu'on lui offrait, il s'était transporté à Cadix pendant l'hiver, pour s'entendre avec la régence sur toutes les questions que soulevait son futur commandement. Accueilli avec de grands honneurs, mais attaqué en même temps par les journaux organes des jalousies nationales, il avait plus d'une fois regretté de s'être exposé à un semblable traitement et aurait même refusé le généralat, s'il n'avait craint par son refus de porter un coup funeste à l'insurrection. On lui avait pourtant accordé à peu près l'autorité qu'il désirait, mais il craignait fort de ne pas tirer grand parti des Espagnols, faute d'argent et faute de bons officiers. On lui promettait l'argent sans moyen de le fournir, et quant aux officiers, il aurait en vain voulu suppléer à ceux qui lui manquaient par des officiers anglais. Jamais l'armée espagnole n'aurait souffert, malgré l'exemple de l'armée portugaise, qu'on lui donnât des étrangers pour la conduire. Il était parti du reste encore plus applaudi qu'attaqué, et résolu à s'occuper presque exclusivement de l'armée espagnole de Galice, qui devait servir sous ses ordres immédiats.

Projet de lord Wellington pour la campagne de 1813. Il veut, à la tête de cent mille hommes, s'avancer en Vieille-Castille pour faire tomber d'un seul coup l'établissement des Français dans la Péninsule. Revenu à Fresnada, sur la frontière nord du Portugal, il avait employé tout l'hiver à préparer la campagne prochaine. Son projet était d'avoir environ 45 mille Anglais, supérieurement organisés, 25 mille Portugais, et environ 30 mille Espagnols instruits et équipés le moins mal possible, et de s'avancer ainsi avec une centaine de mille hommes sur le nord de la Péninsule, afin de couper au pied de l'arbre la puissance des Français en Espagne. Toutefois, depuis que la concentration des trois armées de Portugal, du centre et du midi, avait réuni à Madrid une force de 80 à 90 mille Français, égaux pour le moins aux Anglais, et bien supérieurs aux Portugais et aux Espagnols, il regardait son entreprise comme très-hasardeuse, ne voulait la tenter qu'avec beaucoup de circonspection, et à condition que les insurgés de Catalogne et de Murcie, soutenus par l'armée anglo-sicilienne, feraient en sa faveur une forte diversion sur Valence, et que les flottes anglaises, secondant les bandes des Asturies et des Pyrénées, donneraient de continuelles occupations à notre armée du nord. Consulté sur un projet d'invasion dans le midi de la France pendant qu'on se battait en Saxe avec Napoléon, il avait répondu que le premier soin des Anglais devait être de forcer les Français à repasser les Pyrénées, pour n'entrer en France qu'à leur suite. Mais ce résultat, il avait été bien loin de le promettre en présence des 86 mille hommes actuellement concentrés sous Joseph autour de Madrid.

Les projets de lord Wellington, faciles à deviner, auraient dû amener les Français à évacuer Madrid pour se concentrer en Vieille-Castille. Ces idées du général en chef britannique, qu'il était facile de deviner même sans le secours d'aucune information, indiquent suffisamment quel aurait dû être le plan des Français pour rendre cette campagne plus heureuse que les précédentes, et ce plan devait être avant tout de rester réunis, et puis de bien choisir la position sur laquelle ils s'établiraient. Malheureusement le choix de leurs positions en avant et en arrière de Madrid n'était pas des mieux entendus. Lorsque en effet il faudrait se replier pour tenir tête aux Anglo-Portugais dans la Vieille-Castille, entre Salamanque et Valladolid, il était à craindre qu'on n'arrivât point à temps, et surtout qu'on ne fût obligé de se priver, pour la garde de Madrid, de forces très-regrettables un jour de bataille. Le mieux eût donc été d'évacuer Madrid, de se transporter à Valladolid, de n'y garder que l'indispensable en fait de matériel, d'expédier sur Vittoria, malades, blessés, vivres et munitions, et d'être ainsi dans la nouvelle capitale qu'on aurait adoptée, concentrés et en même temps allégés de tout poids inutile. C'était l'avis du maréchal Jourdan, mais Joseph répugnait à évacuer Madrid. C'était l'avis du maréchal Jourdan; mais quoique d'une parfaite sagesse, ses avis étaient donnés sans énergie, et il en eût fallu beaucoup pour vaincre la répugnance de Joseph à évacuer Madrid. Depuis qu'il avait vu lord Wellington fuir devant lui, et qu'il avait pu rentrer triomphant dans sa capitale, il s'était encore une fois cru roi d'Espagne, et sans les événements de Russie, il n'aurait pas même conservé de doute sur son établissement définitif dans ce pays. Lui proposer maintenant de sortir de Madrid, c'était lui proposer de redevenir roi vagabond, de rendre aux Espagnols toutes les espérances qu'ils avaient perdues, de traîner de nouveau sur les routes une foule de malheureux attachés à son sort, et de se priver du plus clair de son revenu, qui consistait dans l'octroi de Madrid, et dans le produit des deux ou trois provinces environnantes. Pourtant Joseph avait l'esprit si juste, qu'il n'avait pas absolument repoussé l'idée de quitter Madrid lorsque le maréchal Jourdan lui en avait parlé, et que si ce dernier eût insisté davantage, on aurait pu évacuer Madrid en janvier, employer les mois de février et de mars à réprimer les bandes du nord, puis revenir en avril pour être tous réunis au mois de mai contre le duc de Wellington, en prenant un mois entier pour faire reposer les troupes et les préparer à la campagne décisive de 1813. Ces idées, parfaitement conçues par le maréchal Jourdan, restèrent donc en projet jusqu'à ce qu'on reçut de Paris des dépêches de Napoléon, contenant pour cette campagne des instructions fort arrêtées.

Idées de Napoléon sur la conduite à tenir en Espagne pendant l'année 1813. Nous avons exposé déjà les pensées de Napoléon à l'égard de l'Espagne pour l'année 1813. Dégoûté d'une entreprise qui avait déplorablement divisé ses forces, il y aurait volontiers renoncé s'il l'avait pu, mais ayant attiré les Anglais dans la Péninsule, il ne dépendait plus de lui de se débarrasser d'eux à volonté. En ouvrant par exemple à Ferdinand VII les portes de Valençay, il aurait eu les Anglais à Toulouse ou à Bordeaux au lieu de les avoir à Burgos ou à Valladolid. Il fallait donc continuer à combattre au delà des Pyrénées pour n'être pas obligé de combattre en deçà. Mais Napoléon, comme on l'a vu, avait réduit cette tâche autant que possible pour 1813, car loin d'envoyer des renforts en Espagne, il en avait tiré au contraire des cadres et beaucoup d'hommes d'élite, en se tenant en mesure néanmoins de conserver la Castille vieille, les provinces basques, la Catalogne et l'Aragon. Son projet secret était de traiter avec l'Angleterre, en restituant l'Espagne moins les provinces de l'Èbre à Ferdinand VII, et en dédommageant celui-ci avec le Portugal, que la maison de Bragance pouvait bien abandonner depuis qu'elle avait trouvé au Brésil un si bel asile. C'est ce qui explique pourquoi Napoléon avait consenti pour la première fois à admettre dans un congrès les représentants de l'insurrection espagnole.

Désirant ne se réserver de l'Espagne que les provinces de l'Èbre, et importuné de la présence des guérillas dans le nord de la Péninsule, Napoléon fonde sur cette double considération ses plans pour 1813. C'est d'après ces idées que Napoléon avait tracé ses instructions, mais toujours d'une manière trop générale, absorbé qu'il était par les préparatifs de la campagne de Saxe. Dépité de ce qu'un courrier employait quelquefois trente ou quarante jours pour aller de Paris à Madrid, tenant surtout à soumettre les provinces de l'Èbre qu'il avait le projet d'adjoindre à la France, il prescrivit de rétablir à tout prix les communications, répétant avec sa fougue ordinaire, quand une pensée le préoccupait, qu'il était scandaleux, déshonorant, qu'aux portes de France on fût plus en péril qu'au milieu de la Manche ou de la Castille, et qu'on ne pût aller de Bayonne à Burgos sans être dévalisé et égorgé. Il ordonna donc d'employer l'hiver à réduire Mina, Longa, Porlier et tous les chefs de bandes qui infestaient la Navarre, le Guipuscoa, la Biscaye, l'Alava. Il prescrit l'évacuation de Madrid, la concentration des forces françaises en Castille, mais ordonne de prêter l'armée de Portugal au général Clausel pour détruire les bandes du nord avant l'ouverture de la campagne. Pour y réussir plus certainement, il voulut qu'on évacuât Madrid, qui ne l'intéressait plus guère depuis qu'il songeait à rendre la couronne à Ferdinand VII, que Joseph transférât sa cour à Valladolid, qu'il ramenât dès lors la masse des troupes françaises dans la Vieille-Castille, qu'il rapprochât l'armée de Portugal de Burgos, et qu'il en prêtât une grande partie au général Clausel pour détruire les bandes, qu'il reportât l'armée d'Andalousie de Talavera à Salamanque, l'armée du centre de Madrid à Ségovie, laissant tout au plus un détachement dans cette capitale, afin qu'elle ne parût pas définitivement abandonnée. Il prescrivit enfin une dernière disposition, c'était de donner à l'armée d'Andalousie une attitude offensive, pour persuader aux Anglais que l'on conservait des projets sur le Portugal. Napoléon espérait ainsi, en portant de Madrid à Valladolid le siége du gouvernement et en n'ayant plus qu'une seule armée au lieu de trois, soumettre par la queue de cette armée les bandes espagnoles qui ravageaient le nord, et par sa tête menacer le Portugal, de manière à y fixer les Anglais et à les détourner de toute entreprise sur le midi de la France. Malheureusement il y avait encore dans ce plan bien des illusions. D'abord il était fort peu probable que nous songeassions sérieusement à Lisbonne lorsque nous étions réduits à évacuer Madrid, et lord Wellington avait montré assez de bon sens pour qu'on ne pût pas se flatter de l'induire en de telles erreurs. D'ailleurs il n'était pas nécessaire de l'inquiéter sur le Portugal pour le retenir dans la Péninsule; il suffisait de le battre en Castille, à Salamanque, à Valladolid, à Burgos, n'importe où, pour le clouer de nouveau derrière les lignes de Torrès-Védras. Mais ce grand objet, on le compromettait évidemment en prêtant l'armée de Portugal au général Clausel, dans l'espérance de soumettre les bandes du nord de l'Espagne. Ces bandes étaient pour assez longtemps indomptables, et Joseph avec raison les représentait comme une Vendée, sur laquelle les moyens moraux pourraient plus que les moyens physiques. Il était donc bien douteux que vingt mille hommes de plus missent le général Clausel en mesure de vaincre les bandes du nord, et il était bien certain que vingt mille hommes de moins mettraient Joseph dans l'impossibilité de gagner une bataille sur les Anglais. Mais tout occupé de refaire la puissance militaire de la France, y travaillant jour et nuit, continuant à ne pas lire la correspondance d'Espagne, ordonnant de trop loin, et sans une attention assez soutenue, Napoléon crut qu'un détachement de vingt mille hommes accordé au général Clausel lui permettrait d'en finir avec les guérillas pendant l'hiver, et que le printemps venu, on pourrait se reporter à temps, et tous ensemble, à la rencontre des Anglais.

Les instructions de Napoléon n'arrivent, à cause de la difficulté des communications, qu'en février et mars. Les instructions de Napoléon, transmises par le ministre de la guerre dès le mois de janvier, et réitérées en février, n'arrivèrent pour la première fois qu'au milieu de février, pour la seconde qu'au commencement de mars, c'est-à-dire trente jours environ après leur départ. C'était une première perte de temps extrêmement fâcheuse, naissant des circonstances mêmes qui affectaient si vivement Napoléon, c'est-à-dire de l'occupation de toutes les routes par les bandes insurgées. Il en coûtait beaucoup à Joseph, comme nous venons de le dire, d'abandonner Madrid, car son autorité sur les Espagnols, ses finances, et les familles des afrancesados, allaient également en souffrir. Mais déjà sa raison et le maréchal Jourdan lui avaient dit qu'il fallait se résoudre à ce sacrifice. Les ordres de Napoléon ne servirent qu'à l'y déterminer définitivement. Mieux eût valu sans doute le faire plus tôt, car les troupes qu'on allait prêter au général Clausel seraient redevenues libres plus promptement, mais Joseph, quoique inclinant par bon sens à cette résolution, n'avait pu s'y décider qu'à la dernière extrémité. Translation de la cour d'Espagne de Madrid à Valladolid. En conséquence il ordonna la translation de sa cour et de son gouvernement à Valladolid, mais en laissant une division à Madrid. La masse des blessés et des malades à évacuer (il y en avait neuf mille), du matériel à mettre en sûreté, des familles de fonctionnaires à transporter, était si grande, que cette évacuation exigea près d'un mois. Le nouvel établissement ne fut pas terminé avant le commencement d'avril. Les troupes furent distribuées de la manière suivante. (Voir la carte no 43.) Nouvelle distribution des trois armées de Portugal, d'Andalousie et du centre, et envoi dans le nord de l'Espagne d'une partie de celle de Portugal. L'armée de Portugal fut transférée de Salamanque à Burgos. Elle avait été réduite par le renvoi des cadres inutiles et le versement de l'effectif dans un moindre nombre de régiments, de huit divisions à six, et elle y avait gagné en organisation ce qu'elle avait perdu en force numérique. Trois de ces divisions furent envoyées au général Clausel pour l'aider à soumettre les bandes; une fut retenue à Burgos; deux furent échelonnées en avant de Palencia, prêtes à soutenir la cavalerie le long de l'Esla, et observant l'armée espagnole de la Galice. L'armée d'Andalousie, transportée de la vallée du Tage dans celle du Douro, et se liant par sa droite avec celle de Portugal, occupa le Douro et la Tormès pour se tenir en garde contre l'armée anglo-portugaise campée dans le Béira. Elle occupait Zamora, Toro, Salamanque, Avila. Une de ses divisions, celle du général Leval, fut laissée à Madrid, pour continuer l'occupation apparente de la capitale, et en percevoir les produits. Enfin l'une des deux divisions de l'armée du centre fut établie à Valladolid même, l'autre à Ségovie, afin d'appuyer la division Leval, qui restait en l'air au milieu de la Nouvelle-Castille.

Malgré le départ des chefs les moins obéissants, la distribution des troupes françaises en trois armées distinctes laisse subsister les anciennes divisions. Ces trois armées, qui au mois de janvier présentaient encore 86 mille hommes aguerris, dont 12 mille de superbe cavalerie, n'en comptaient plus en avril que 76 mille, par suite du départ des cadres et des hommes d'élite que Napoléon avait appelés en Saxe. Leur division en trois armées offrait bien des inconvénients, car malgré la révocation des chefs qui avaient opposé à l'autorité de Joseph de si funestes résistances, il restait encore dans les trois états-majors des tendances à l'isolement, des habitudes d'exploiter le pays pour le compte de chaque armée, extrêmement dangereuses. Fondre ces armées en une seule, bien compacte, placer celle-ci sous un chef unique, tel que le général Clausel, aussi vigoureux sur le champ de bataille que soumis à l'état-major royal, la réunir tout entière entre Valladolid et Burgos, lui procurer du repos, réparer son matériel, composer ses magasins, eût été probablement un moyen de tout sauver. Malheureusement on n'en fit rien.

On laissa les trois armées séparées, car Napoléon n'aurait pas vu avec plaisir la réunion dans les mains de Joseph d'une pareille masse de forces. Chaque état-major conserva ainsi ses prétentions, et quand, par le conseil de Jourdan, Joseph ordonna aux administrations de ces trois armées les mesures nécessaires pour la création des magasins, chacune d'elles refusa d'obéir à l'état-major général. Il fallut un ordre nouveau de Paris, qui mit plus d'un mois à parvenir à Madrid, pour obliger chacun des trois intendants à déférer aux injonctions de l'intendant en chef. Le temps le plus précieux pour la formation des approvisionnements fut ainsi perdu. L'armée de Portugal réduite successivement à une division par les envois de troupes en Navarre. Enfin, après avoir envoyé trois divisions de l'armée de Portugal au général Clausel pour l'aider à soumettre les bandes, il fallut lui en expédier une quatrième, puis en acheminer une cinquième jusqu'à Briviesca, de manière que le général Reille n'en conserva qu'une avec lui. Il dut même la partager en deux, et placer l'une de ses brigades à Burgos, l'autre à Palencia, derrière la cavalerie qui gardait l'Esla. On n'avait donc, si les Anglo-Portugais arrivaient brusquement, que deux des trois armées à leur opposer, et déjà le bienfait de la concentration, auquel on avait dû, après la malheureuse bataille de Salamanque, le rétablissement de nos affaires, était presque annulé. Si encore ces renforts envoyés au général Clausel l'avaient mis en mesure d'anéantir les bandes de guérillas, le mal de la dispersion, quoique irréparable, n'aurait pas été sans compensation. Mais cette Vendée espagnole était aussi difficile à vaincre que l'avait été la Vendée française, et il devenait évident que la force sans les moyens moraux et politiques serait insuffisante pour y réussir.