L'on s'était remis en marche, mais lentement. Nous étions dans un endroit de la ruelle où se trouvaient plusieurs hommes morts pendant la nuit, pour avoir bu de l'eau-de-vie et avoir été saisis par le froid; mais le plus grand nombre se trouvait dans la ville, où je ne suis pas entré.
Cependant, nous arrivons à l'endroit où se trouvent les deux issues qui conduisent au pont du Niémen; nous marchons avec plus de facilité; au bout de quelques minutes, nous étions sur le bord du fleuve. Là, nous vîmes que, déjà, plusieurs milliers d'hommes nous avaient devancés, qui se pressaient et se poussaient pour le traverser. Comme le pont était étroit, une grande partie descendaient sur le fleuve couvert de glace, et cependant dans un état à ne pouvoir y marcher que très difficilement, vu que ce n'était que des glaçons qui, après un dégel, avaient été de nouveau surpris par une gelée. Au risque de se tuer où de se blesser, c'était à qui serait arrivé le plus vite sur l'autre rive, quoique d'un abord difficile; tant il vrai que l'on se croyait sauvé en arrivant! On verra, par la suite, combien nous nous trompions encore.
En attendant que nous puissions passer, le colonel Bodelin, qui commandait notre régiment, donna l'ordre aux officiers de faire leur possible afin que personne ne traversât le pont individuellement; d'arrêter et de réunir ceux qui se présenteraient. Nous nous trouvions, en ce moment, environ soixante et quelques hommes, reste de deux mille! Nous étions presque tous groupés autour de lui. L'on voyait qu'il regardait avec peine les restes de son beau régiment; probablement que, dans ce moment, il faisait la différence, car, cinq mois avant cette épreuve, nous avions passé ce même pont avec toute l'armée si belle, si brillante, tandis qu'à cette heure, elle était triste et presque anéantie. Pour nous encourager, il nous tint à peu près ce discours, que bien peu écoutèrent:
«Allons, mes enfants! je ne vous dirai pas d'avoir du courage, je sais que vous en avez beaucoup, car depuis trois ans que je suis avec vous, vous en avez, dans toutes les circonstances, donné des preuves, et surtout dans cette terrible campagne, dans les combats que vous avez eu à soutenir, et par toutes les privations que vous avez eu à supporter. Mais souvenez-vous bien que, plus il y a de peines et de dangers, plus aussi il y a de gloire et d'honneur, et plus il y aura de récompenses pour ceux qui auront la constance de la terminer honorablement!»
Ensuite il demanda si nous étions beaucoup de monde présent. Je saisis ce moment pour dire à M. Serraris que Faloppa était mort le matin. Il me demanda si j'en étais certain; je lui répondis que je l'avais vu mourir, et que même l'adjudant-major Roustan l'avait vu mort: «Qui, moi? répondit l'adjudant-major. Où?—Dans la maison d'où vous m'avez dit de sortir, et où vous êtes entré pour en faire sortir un autre individu.—C'est vrai, dit-il, j'ai vu un homme mort sur la paille, mais c'était l'homme de la maison, puisque la femme le pleurait!»—Je lui dis que c'était celui qu'il venait de mettre dans la rue qui était le véritable mari et que celui qu'il avait vu sur la paille était Faloppa. Je lui rapportai en peu de mots la scène du paysan, que nous cherchâmes dans nos rangs, mais il avait disparu.
Pendant que nous étions restés sur le bord du Niémen, ceux qui étaient devant nous avaient traversé, sur le pont ou sur la glace. Alors nous avançâmes, mais lorsque nous eûmes traversé, nous ne pûmes monter la côte par le chemin, parce qu'il se trouvait plusieurs caissons abandonnés qui tenaient la largeur de la route, étroite et encaissée. Alors, plus d'ordre! Chacun se dirigea suivant son impulsion. Plusieurs de mes amis m'engagèrent à les suivre, et nous prîmes sur la gauche. Lorsque nous fûmes environ à trente pas du pont, l'on commença à monter pour gagner la route. Je marchais derrière Grangier que j'avais eu le bonheur de retrouver et qui s'occupait plus de moi que de lui-même. Il me frayait un passage dans la neige, en marchant devant moi, et me criant, dans son patois auvergnat: «Allons, petiot, suis-moi!» Mais le petiot n'avait déjà plus de jambes.
Grangier était déjà aux trois quarts de la côte, que je n'étais encore qu'au tiers. Là, s'arrêtant et s'appuyant sur son fusil, il me fit signe qu'il m'attendait. Mais j'étais si faible, que je ne pouvais plus tirer ma jambe enfoncée dans la neige. Enfin, n'en pouvant plus, je tombai de côté, et j'allai rouler jusque sur le Niémen où j'arrivai sur la glace.
Comme il y avait beaucoup de neige, je ne me fis pas grand mal; cependant, je ressentais une douleur dans les épaules et j'avais la figure ensanglantée par les branches d'un buisson que j'avais traversé en roulant. Je me relevai sans rien dire, comme si la chose eût été toute naturelle, car j'étais tellement habitué à souffrir, que rien ne me surprenait.
Après avoir ramassé mon fusil dont le canon était rempli de neige, je voulus recommencer à monter par le même endroit, mais la chose me fut impossible. L'idée me vint de voir si je ne pourrais pas parvenir à passer sous les caissons, à la sortie du pont; je me traînai avec peine jusque-là. Lorsque je fus près du premier, j'aperçus plusieurs grenadiers et chasseurs de la Garde montés sur les roues, et qui puisaient à pleines mains l'argent qui s'y trouvait; je ne fus pas tenté d'en faire autant. Je ne cherchais que le moyen de passer. Mais, en ce moment, j'entends crier: «Aux armes! Aux armes! Les Cosaques!» Ce cri fut suivi de plusieurs coups de fusil, ensuite d'un grand mouvement qui se propageait depuis le bas de la côte jusqu'en haut.
Pas un des grenadiers et chasseurs qui avaient la tête dans le caisson ne descendit. J'en tirai un par la jambe; il se retourna en me demandant si j'avais de l'argent. Je lui répondis que non: «Mais les Cosaques sont là-haut!—Si ce n'est que cela! me répondit-il, ce n'est pas pour des canailles qu'il faut se gêner, et leur laisser notre argent! Qui en veut? J'en donne!» Et, en même temps, il jeta à terre deux gros sacs de pièces de cinq francs. Tout cela n'était que pour amuser ceux qui arrivaient, car je compris qu'ils venaient de trouver de l'or. Les mots de «jaunets» et de «pièces de quarante francs» avaient été prononcés.