«Il pouvait être trois heures lorsque nous aperçûmes le bois devant nous, et nous n'en étions plus loin lorsque nous entendîmes la fusillade et vîmes, près d'une maison située sur le bord de la route, un combat entre les Français et la cavalerie russe. Ainsi les paysans ne nous avaient pas menti, c'étaient bien les Cosaques qui voulaient couper la retraite à la colonne des traîneurs, avant qu'elle pût atteindre le bois.
«Voyant cela, nous faisons prendre le galop à nos chevaux et, sans penser que nous ressemblons à des Cosaques, nous nous postons sur la route afin de tâcher de gagner l'entrée du bois où tous les traîneurs se précipitent. Ils nous prennent pour des Cosaques et accélèrent leur fuite. Les Cosaques, à leur tour, nous prenant pour des leurs, pensent que nous poursuivons les Français, viennent à une douzaine pour nous soutenir et entrent avec nous dans le bois. J'avais un Cosaque à ma droite, et mon frère à ma gauche; tout le reste des Cosaques derrière moi, dont on aurait dit que j'étais le chef.
«La route était à peine assez large pour que trois cavaliers pussent marcher de front; après avoir trotté une cinquantaine de pas, nous apercevons plusieurs officiers de chez nous qui nous barrent le passage en croisant la baïonnette et en criant à ceux qui fuyaient: «N'ayez pas peur de cette canaille, laissez-les avancer!» Je profite de l'occasion et, ralentissant le pas de mon cheval, j'applique sur la figure du Cosaque qui était à ma droite, le plus fameux coup de sabre[71]. Il fait encore un pas et s'arrête en tournant la tête de mon côté, mais, comme il voit que je me dispose à recommencer, il fait demi-tour et se sauve en beuglant. Ceux qui nous suivent en font autant, et nos chevaux font le même mouvement, de sorte que nous voilà, à notre tour, à la suite des Cosaques qui se sauvent à tous les diables en recevait quelques coups de fusil des hommes de chez nous, dont nous faillîmes être attrapés.
[Note 71: Le Cosaque à qui le sergent a coupé la figure d'un coup de sabre est bien celui que j'ai vu dans le bois et dont les camarades ont pansé la plaie. (Note de l'auteur.)]
«J'aperçois un chemin à droite: nous y entrons, un Cosaque y était déjà. En nous voyant, il ralentit le pas, s'arrête et nous parle un langage que nous ne comprenons pas: je lui assène un violent coup de sabre sur la tête, et je crois que je l'aurais partagé en deux, sans un bonnet de peau d'ours qui le coiffait. Étonné de cette manière de répondre, il se sauve, mais, comme il est meilleur cavalier que nous, nous le perdons de vue. Un quart d'heure après, nous arrivons de l'autre côté du bois: là, nous apercevons encore notre Cosaque qui, en nous voyant, part au galop, mais nous n'avions pas envie de le suivre. Nous côtoyons le bois jusqu'à son extrémité, ensuite nous louvoyons jusqu'au soir, pour retrouver la vraie route, et c'est avec bien de la peine que nous arrivons ici.
«Maintenant, acheva le sergent, il faut nous reposer un peu, et partir, car, au jour, on pourrait nous donner le réveil.»
Alors chacun de nous s'arrangea pour prendre un peu de repos, pendant que six hommes de la garnison de Kowno, six soldats du train bien portants, s'offrirent volontairement pour veiller, chacun à leur tour, à la porte de la grange.
Il n'y avait pas une heure que nous reposions, lorsque nous entendîmes crier «Qui vive?» Un instant après, un individu entre et tombe de tout son long. Aussitôt, les hommes qui étaient le moins fatigués se levèrent pour le secourir. C'était un canonnier à pied de la Garde impériale qui s'était trouvé au bivouac où j'avais manqué rester. Il avait plus de vingt blessures sur le corps, des coups de lance et de sabre. On demanda du linge pour le panser; je m'empressai de donner une de mes meilleures chemises provenant du commissaire des guerres. L'un des deux frères, le sergent, lui fit avaler une goutte de genièvre, le vieux chasseur donna de la charpie qu'il tira du fond de son bonnet à poil. On finit par l'arranger tant bien que mal; enfin il se trouva soulagé: heureusement ses blessures n'étaient que sur le dos et sur la tête, quelques-unes sur le bras droit, mais les jambes étaient bonnes.
Je m'approchai pour lui demander comment il se trouvait; à peine m'eut-il regardé qu'il me dit: «C'est vous, sergent! Vous avez été prudent en ne restant pas à la maison, à l'entrée du bois où, comme moi et tant d'autres, vous vous proposiez de passer la nuit, car peut-être un quart d'heure après votre départ, plus de quatre cents Cosaques[72] sont arrivés. Nous prîmes les armes pour nous défendre; nous étions, dans ce moment, environ cent. Voyant que nous étions disposés à les recevoir, ils s'arrêtèrent; quelques-uns se détachèrent, ayant à leur tête un officier qui vint nous dire, en bon français, de nous rendre.
[Note 72: Le canonnier se trompait sur le nombre de Cosaques, car j'ai su, par un de mes amis qui s'y trouvait, qu'ils n'étaient pas plus de deux cent cinquante, probablement ceux que le bourgmestre avait annoncés aux deux frères. (Note de l'auteur.)]