Je les surpris agréablement eu leur présentant du vieux vin du Rhin et des petits gâteaux que Mme Gentil avait eu la bonté de me procurer, car elle était prévoyante et allait au-devant de tout ce qui pouvait me faire plaisir. Ce fut dans ce moment que je demandai où était son mari, ajoutant que, puisqu'il était Français, j'aurais du plaisir à le voir, afin de prendre un peu de vin avec lui. Elle me répondit que, depuis quelques jours, il était absent; qu'il était parti avec son père à elle, sur les bords de la mer Baltique, où ils faisaient ensemble le commerce de fruits qu'ils expédiaient à Saint-Pétersbourg[75].
[Note 75: Ces fruits étaient expédiés de Tournai, en Belgique. (Note de l'auteur.)]
C'était le 24 décembre: un peu avant trois heures, nous nous rendîmes sur la grande place, en face du palais où était logé le roi Murat. En arrivant, j'aperçus l'adjudant-major Roustan qui, s'approchant de moi, me demanda qui j'étais. Je me mis à rire: «Tiens, dit-il, ce n'est pas vous, Bourgogne? Le diable m'emporte! On ne dirait pas que vous arrivez de Moscou, car vous paraissez gros, gras et frais. Et votre queue, où est-elle?» Je lui répondis qu'elle était tombée: «Eh bien, reprit-il, si elle est tombée, en arrivant à Paris je vous mets aux arrêts jusqu'au temps qu'elle soit repoussée!»
À cette première réunion, il y avait peu de monde, mais on se revoyait avec plaisir car, depuis Wilbalen, 17 décembre, on ne s'était pour ainsi dire pas rencontrés. Chacun avait marché pour son compte et par des chemins différents.
Les jours suivants se passèrent de même: un appel par jour. Le quatrième de notre arrivée, on nous annonça la mort d'un officier supérieur de la Jeune Garde, mort du chagrin que lui avait causé la fin tragique d'une famille russe, mais d'origine française, domiciliée à Moscou, qu'il avait engagée à le suivre pendant la retraite, et dont j'ai raconté la triste fin, avant notre arrivée à Smolensk. J'appris qu'il était arrivé à Elbing trois jours avant nous, mais que, deux jours après, étant de garde chez le roi Murat, au moment où il s'avançait, pour se chauffer, près d'une grande cheminée, sans penser qu'il avait placé sa giberne devant lui afin qu'elle ne le gênât pas pour se reposer, une étincelle mit le feu à la poudre, une explosion eut lieu et, par suite de cet accident, il eut la figure, les moustaches et les cheveux brûlés. On m'assura qu'il n'avait rien de bien grave, qu'il en serait quitte pour changer de peau.
Le 29 décembre, je commençais à bien me rétablir. L'enflure de ma figure avait disparu, le pied gelé allait bien, ainsi que la main, et tout cela grâce aux soins de Mme Gentil qui me soignait comme un enfant. Son mari, que je n'avais pas encore vu, revint de voyage. Il ne resta que deux jours chez lui; il en repartit avec des marchandises pour aller rejoindre son beau-père qui les expédiait en Russie par des traîneaux, les communications étant libres depuis que nous n'y étions plus. Il me conta qu'il avait servi dans le 3e hussards pendant trois ans, et qu'après avoir reçu deux graves blessures dans une affaire auprès de Dantzig, reconnu incapable de continuer à servir, il avait reçu son congé; qu'après cela il avait préféré rester dans ce pays et se marier, puisqu'il avait une connaissance, à retourner dans son pays qui était la Champagne Pouilleuse, où il ne possédait absolument rien.
Le lendemain 30 décembre, je fus, avec Grangier, faire une visite à mon brave Picart; un grenadier qui avait été logé avec lui m'avait enseigné son logement.
Lorsque nous y fûmes arrivés, une femme habillée de noir, et qui avait l'air triste, nous montra sa chambre située à l'extrémité d'un long corridor. Nous vîmes que la porte était à demi ouverte. Nous nous arrêtâmes pour écouter la grosse voix de Picart, qui chantait son morceau favori, sur l'air du Curé de Pomponne:
Ah! tu t'en souviendras, larira,
Du départ de Boulogne!
Notre surprise fut grande en lui voyant un visage blanc comme la neige, car il avait un masque de peau qui lui couvrait toute la figure. Il nous conta sa mésaventure; ensuite il se traita de conscrit, de vieille bête: «Tenez, mon pays, me dit-il, c'est comme le coup de fusil dans la forêt, la nuit du 23 novembre. Je vois que je ne vaux plus rien. Cette malheureuse campagne m'a usé. Vous verrez, continua-t-il, qu'il m'arrivera malheur!» Et, en disant cela, il s'empara d'une bouteille de genièvre qui était sur la table, et, prenant trois tasses sur la cheminée, il les remplit, pour boire, nous dit-il, à notre bonne arrivée. Nous le remerciâmes: «Eh bien! nous dit-il, nous allons passer la journée ensemble. Je vous invite à dîner!» Aussitôt il appela la femme, qui se présenta en pleurant. Je demandai à Picart ce qu'elle avait. Il me conta que, le matin, l'on avait enterré son oncle, vieux célibataire caboteur ou corsaire, très riche, à ce qu'il paraît, et que, par suite, il y avait grand gala à la maison: qu'il y était invité, et que c'était pour cela qu'il nous invitait aussi, parce qu'il y aurait des noisettes à croquer. Mais, se reprenant, il nous dit qu'il faudrait mieux faire apporter le dîner dans la chambre que de passer notre temps avec un tas de pleurnicheuses qui allaient faire semblant de pleurer, comme il arrive toujours, à la mort d'un vieil oncle qui vous laisse quelque chose. Il dit à la femme qu'il ne pourrait aller dîner avec elle à cause de ses amis venus le voir; que, né avec un coeur sensible, il ne ferait que pleurer. En disant cela, il fit semblant d'essuyer une larme. La femme recommença à pleurer de plus belle et nous, en voyant jouer une comédie pareille, nous fûmes obligés, pour ne pas éclater de rire, de nous couvrir la figure avec notre mouchoir, de sorte que la brave femme pensa que nous pleurions, et nous dit que nous étions des bons hommes, mais qu'il ne fallait pas que cela nous empêchât de dîner, et qu'elle allait nous faire servir. Ensuite elle se retira et deux domestiques femelles vinrent nous apporter le dîner. Il y avait tant de choses, que nous n'aurions pu le manger en trois jours.