Chemin faisant, j'achetai un gros pain de sucre que j'offris à mon hôtesse, ainsi que la bague, en la priant de la garder comme un souvenir, car elle venait de Moscou. Elle me demanda combien je l'avais achetée; je lui répondis que je l'avais payée bien cher, et que, pour un million, je ne voudrais pas en aller chercher une pareille.

À onze heures, je retournai sur la place du palais. Il y avait déjà beaucoup de monde, notre nombre était presque doublé depuis trois jours; on aurait dit que ceux que l'on croyait morts étaient ressuscités pour venir se souhaiter une bonne année, mais c'était triste à voir, car un grand nombre étaient sans nez ou sans doigts aux mains et aux pieds; quelques-uns réunissaient tous les maux à la fois. Le bruit se confirmait que les Russes avançaient; aussi l'on donna l'ordre de se tenir prêts, comme à la veille d'une bataille, et de ne dormir que d'un oeil pour ne pas être surpris; de tenir les armes en bon état et chargées, de donner de nouvelles cartouches et de venir à l'appel avec armes et bagages.

L'appel n'était pas encore fini, que je me sens frapper sur l'épaule et un gros rire vient me percer les oreilles; c'était Picart, dans sa belle tenue et sans masque, qui me saute au cou, m'embrasse et me souhaite une bonne année. D'un autre côté, c'était Grangier qui en faisait autant, en me mettant trente francs dans la main: mes compagnons de voyage avaient vendu notre traîneau et le cheval cent cinquante francs. C'était ma part qu'il me remettait. Après plusieurs questions sur ma nouvelle capote, nous partîmes pour aller dîner chez moi, comme cela avait été convenu. En arrivant, nous trouvâmes deux autres dames: ainsi, nous avions chacun la nôtre. Un instant après, nous nous mettons à table sans cérémonie.

Notre dîner finit assez tard, et comme il avait commencé, c'est-à-dire joyeusement.

En sortant, j'entendis une des dames qui disait à Mme Gentil: «Tarteifle des Franzosen!» ce qui veut dire: «Diables de Français!» Elle ajouta: «Ils sont toujours gais et amusants!»

Le lendemain, étant à la réunion, Picart vint me trouver pour me raconter qu'en entrant dans son logement, il avait trouvé toute la famille de son hôtesse réunie, mais jurant contre l'oncle défunt; que sa bourgeoise lui avait conté que, dans la journée, une femme était arrivée venant de Riga; elle était accompagnée d'un petit garçon de neuf à dix ans qu'elle avait eu, disait-elle, avec M. Kennmann, l'oncle défunt, et qu'il avait reconnu pour son héritier; que l'on allait mettre les scellés et que lui, Picart, avait demandé si on les mettrait aussi sur la cave; qu'on lui avait dit, par précaution, de remonter quelques bouteilles pour sa consommation; qu'il avait répondu qu'il en remonterait le plus possible; qu'alors il s'était mis à la besogne, et qu'il en avait déjà remonté plus de quarante qu'il avait cachées sous la botte de paille qui lui servait de traversin, et qu'après l'appel il irait vider son sac pour le remplir de bouteilles; qu'ensuite il viendrait me l'apporter. Effectivement, une heure après il arriva le sac sur le dos. Il me dit qu'il fallait se dépêcher de les boire, parce qu'il était fortement question, dans la ville, de l'arrivée prochaine des Russes. Il ne manqua pas de m'en apporter chaque jour, pendant le peu de temps que nous restâmes encore dans cette ville. Il aurait, comme il disait, fini par vider la cave! Mais un jour, le 11 janvier, il entra chez moi de grand matin en tenue de route, en me disant qu'il croyait bien ne pas retourner coucher à son logement; qu'à chaque moment il fallait s'attendre à entendre battre la générale; qu'il me conseillait de me tenir prêt et de me disposer à faire mes adieux à Mme Gentil.

Grangier entra aussi, en tenue de départ: il arrivait fort à propos pour déjeuner avec nous, puisque le vin ne manquait pas.

Il pouvait être huit heures du matin; nous nous mîmes à table; à onze heures et demie nous y étions encore, lorsque, tout à coup, Picart, qui s'apprêtait à vider son verre, s'arrête et nous dit: «Écoutez! je crois entendre le bruit du canon!» Effectivement, le bruit redouble, la générale bat, tous les militaires courent aux armes. Mme Gentil entre dans la chambre en s'écriant: «Messieurs, les Cosaques!» Picart répond: «Nous allons les faire danser!» Je me presse d'arranger mes affaires, et un instant après, armes et bagages, le sac sur le dos, j'embrasse Mme Gentil, pendant que Picart et Grangier vident la dernière bouteille, en bons soldats. J'avale un dernier verre de vin, ensuite je m'élance dans la rue, à la suite de mes amis.

Nous n'avions pas encore fait trente pas, que j'entends que l'on me rappelle; je me retourne, j'aperçois la grosse Christiane qui me fait signe de rentrer, en me disant que j'avais oublié quelque chose. Mme Gentil se tenait dans le fond de l'allée de la maison; aussitôt qu'elle m'aperçoit, elle me crie: «Vous avez oublié votre petite bouilloire!» Ma pauvre petite bouilloire que j'apportais de Wilna, que j'avais achetée au juif qui avait voulu m'empoisonner, je n'y pensais vraiment plus! Je rentre dans la maison pour embrasser encore une fois cette bonne femme qui m'avait traité et soigné comme si j'avais été son frère ou son enfant, en lui disant de garder ma bouilloire comme un souvenir de moi: «Elle vous servira à faire bouillir de l'eau pour faire du thé, et toutes les fois que vous vous en servirez, vous penserez au jeune sergent vélite de la Garde. Adieu!»

J'entends que le bruit du canon redouble; alors je m'élance dans la rue mais, cette fois, pour ne plus revenir.