Après avoir fait plusieurs détours, nous entrâmes dans une rue assez large et longue, où se trouvaient, à droite et à gauche, des palais superbes. Elle devait nous conduire dans la direction d'où nous étions partis, mais le forçat qui nous servait de guide ne pouvait rien nous enseigner; il ne nous était utile que pour porter quelquefois notre blessé, car il commençait à marcher avec peine. Pendant notre marche, nous vîmes passer, près de nous, plusieurs hommes avec de longues barbes et des figures sinistres, et que la lueur des torches à incendie, qu'ils portaient à la main, rendait encore plus terribles; ignorant leurs desseins, nous les laissons passer.

Nous rencontrâmes plusieurs chasseurs de la Garde, qui nous apprirent que c'étaient les Russes eux-mêmes qui brûlaient la ville, et que les hommes que nous avions rencontrés étaient chargés de cette mission. Un instant après, nous surprîmes trois de ces misérables qui mettaient le feu à un temple grec. En nous voyant, deux jetèrent leurs torches et se sauvèrent; nous approchâmes du troisième, qui ne voulut pas jeter la sienne, et qui, au contraire, cherchait à mettre son projet à exécution; mais un coup de crosse de fusil derrière la tête nous fit raison de son obstination.

Au même instant, nous rencontrâmes une patrouille de fusiliers-chasseurs qui, comme nous, se trouvaient égarés. Le sergent qui la commandait me conta qu'ils avaient rencontré des forçats mettant le feu à plusieurs maisons, et qu'il s'en était trouvé un à qui il avait été obligé d'abattre le poignet d'un coup de sabre, afin de lui faire lâcher prise, et que, la torche étant tombée, il la ramassa de la main gauche, pour continuer de mettre le feu: ils furent obligés de le tuer.

Un peu plus loin, nous entendîmes les cris de plusieurs femmes qui appelaient au secours en français: nous entrâmes dans la maison d'où partaient les cris, croyant que c'étaient des cantinières de l'armée qui étaient aux prises avec des Russes. En entrant, nous vîmes épars, ça et là, plusieurs costumes de différentes façons, qui nous parurent très riches, et nous vîmes venir à nous deux dames tout échevelées. Elles étaient accompagnées d'un jeune garçon de douze à quinze ans; elles implorèrent notre protection contre des soldats de la police russe, qui voulaient incendier leur habitation, sans leur donner le temps d'emporter leurs effets, parmi lesquels se trouvait la robe de César, le casque de Brutus et la cuirasse de Jeanne d'Arc, car ces dames nous apprirent qu'elles étaient comédiennes, et Françaises, mais que leurs maris étaient partis de force avec les Russes. Nous empêchâmes que, pour le moment, la maison ne fût brûlée; nous nous emparâmes de la police russe, ils étaient quatre, que nous conduisîmes à notre régiment qui était toujours sur la place du Gouvernement, où nous arrivâmes après bien des peines, à deux heures du matin, précisément du côté opposé à celui d'où nous étions partis.

Lorsque le colonel sut que nous étions de retour, il vint nous trouver pour nous témoigner son mécontentement, et nous demanda compte du temps que nous avions passé, depuis la veille à sept heures du soir. Mais lorsqu'il vit nos prisonniers et notre homme blessé, et que nous lui eûmes conté les dangers que nous avions courus depuis l'instant où nous étions partis, il nous dit qu'il était satisfait de nous revoir, car nous lui avions donné beaucoup d'inquiétude.

En jetant un regard sur la place où était bivaqué le régiment, il me semblait voir une réunion de tous les peuples du monde, car nos soldats étaient vêtus en Kalmoucks, en Chinois, en Cosaques, en Tartares, en Persans, en Turcs, et une autre partie couverte de riches fourrures. Il y en avait même, qui étaient habillés avec des habits de cour à la française, ayant, à leurs côtés, des épées dont la poignée était en acier et brillante comme le diamant. Ajoutez à cela la place couverte de tout ce que l'on peut désirer de friandises, du vin et des liqueurs en quantité, peu de viande fraîche, beaucoup de jambons et de gros poissons, un peu de farine, mais pas de pain.

Ce jour-là, 15, le lendemain de notre arrivée, le régiment quitta la place du Gouvernement à 9 heures du matin, pour se porter dans les environs du Kremlin, où l'Empereur venait de se loger, et, comme il n'y avait pas vingt-quatre heures que j'étais de service, je fus laissé avec quinze hommes au palais du gouverneur.

Sur les dix heures, je vis venir un général à cheval; je crois que c'était le général Pernetty[16]. Il conduisait, devant son cheval, un individu jeune encore, vêtu d'une capote de peau de mouton, serrée avec une ceinture de laine rouge. Le général me demanda si j'étais le chef du poste, et, sur ma réponse affirmative, il me dit: «C'est bien! Vous allez faire périr cet homme à coups de baïonnette; je viens de le surprendre, une torche à la main, mettant le feu au palais où je suis logé!»

[Note 16: J'ai su, depuis, que c'était bien le général Pernetty, commandant les canonniers à pied de la Garde impériale. (Note de l'auteur.)]

Aussitôt, je commandai quatre hommes pour l'exécution de l'ordre du général. Mais le soldat français est peu propre pour des exécutions semblables, de sang-froid: les coups qu'ils lui portèrent ne traversèrent pas sa capote; nous lui aurions sans doute sauvé la vie, à cause de sa jeunesse (et puis il n'avait pas l'air d'un forçat), mais le général, toujours présent, afin de voir si l'on exécutait ses ordres, ne partit que lorsqu'il vit le malheureux tomber d'un coup de fusil dans le côté, qu'un soldat lui tira, plutôt que de le faire souffrir par des coups de baïonnette. Nous le laissâmes sur la place.