[Note 18: Houra! qui veut dire: En avant! (Note de l'auteur)]
À peine la dernière voiture fut-elle passés, que nous traversâmes la même distance au pas de course: alors nous nous trouvâmes dans un endroit qui formait quatre coins, et quatre rues larges et longues, que nous apercevions tout en feu. Et quoique, pour le moment, il tombât de l'eau en abondance, l'incendie n'en allait pas moins son train, car à chaque instant l'on voyait des habitations et même des rues entières disparaître dans la fumée et dans les décombres.
Il fallait cependant avancer et gagner au plus vite l'endroit où était le régiment, mais nous vîmes avec peine que la chose était impraticable, et qu'il fallait attendre que toute la rue fût réduite en cendres pour avoir un passage libre. Il fut décidé de retourner sur nos pas; c'est ce que nous fîmes de suite. Arrivés à l'endroit où nous avions passé, les Russes, cette fois, dans la crainte de recevoir une correction, n'hésitèrent pas à passer les premiers, mais, à peine ont-ils parcouru la moitié de l'espace qu'il fallait pour arriver au lieu de sûreté, et au moment où nous allions les suivre dans ce dangereux passage, qu'un bruit épouvantable se fait entendre: c'était le craquement des voûtes et la chute des poutres brûlantes et des toits de fer qui croulaient sur la voiture. En un instant, tout fut anéanti, jusqu'aux conducteurs que nous ne cherchâmes plus à revoir, mais nous regrettâmes nos provisions, surtout nos oeufs.
Il me serait impossible de dépeindre la situation critique où nous nous trouvions. Nous étions bloqués par le feu et sans aucun moyen de retraite. Heureusement pour nous qu'à l'endroit où étaient les quatre coins des rues, il se trouvait une distance assez grande pour être à l'abri des flammes, de manière à pouvoir attendre qu'une rue fût entièrement brûlée pour nous ouvrir un passage.
Pendant que nous attendions un moment propice pour nous échapper, nous remarquâmes qu'une des maisons qui faisaient le coin d'une rue était la boutique d'un confiseur italien, et, quoique sur le point d'être rôtis, nous pensâmes qu'il serait bon de sauver quelques pots des bonnes choses qui pouvaient s'y trouver, si toutefois il y avait possibilité: la porte était fermée; au premier étage, une croisée était ouverte; le hasard nous procura une échelle, mais elle était trop courte; on la posa sur un tonneau qui se trouvait contre la maison: alors elle fut longue assez pour que nos soldats pussent y arriver et entrer dedans.
Quoiqu'une partie fût déjà en flammes, rien ne les arrêta. Ils ouvrirent la porte, et nous remarquâmes, à notre grande surprise et satisfaction, que rien n'avait été enlevé. Nous y trouvâmes toutes sortes de fruits confits et beaucoup de liqueurs, du sucre en quantité, mais ce qui nous fit le plus grand plaisir, et qui nous étonna le plus, fut trois grands sacs de farine. Notre surprise redoubla en trouvant des pots de moutarde de la rue Saint-André-des-Arts, n° 13, à Paris.
Nous nous empressâmes de vider toute la boutique, et nous en fîmes un magasin au milieu de la place où nous étions, en attendant qu'il nous fût possible de faire transporter le tout où était notre compagnie.
Comme il continuait toujours à tomber de l'eau, nous fîmes un abri avec les portes de la maison, et nous établîmes notre bivac, où nous restâmes plus de quatre heures, en attendant qu'un passage fût libre.
Pendant ce temps, nous fîmes des beignets à la confiture, et, lorsque nous pûmes partir, nous emportâmes, sur nos épaules, tout ce qu'il fut possible de prendre. Nous laissâmes notre autre voiture et nos sacs de farine sous la garde de cinq hommes, pour venir ensuite, avec d'autres, les chercher.
Pour la voiture, il était de toute impossibilité de s'en servir, vu que le milieu de la rue où il fallait passer était embarrassé par quantité de beaux meubles brisés et à demi brûlés, des pianos, des lustres en cristal et une infinité d'autres choses de la plus grande richesse.