Comme nous avions du riz et du gruau, nous lui proposâmes de nous prêter sa marmite pour en faire cuire, et que nous le mangerions ensemble. Il accepta avec plaisir. Ainsi, avec du riz et du gruau où il y avait autant de paille, nous fîmes une soupe que nous assaisonnâmes avec un morceau de sucre que Grangier avait dans son sac, ne voulant pas la saler avec de la poudre, car nous n'avions pas de sel. Pendant que notre soupe cuisait, nous nous occupâmes à faire cuire, au bout de nos sabres, des morceaux de foie et les rognons du cheval, que nous trouvâmes délicieux. Lorsque notre riz fut à moitié cuit, nous le mangeâmes, et nous rejoignîmes le régiment qui nous avait déjà dépassés. Le même jour, l'Empereur coucha à Korouïtnia, et nous un peu en arrière, dans un bois.
Le lendemain, l'on se mit en route de grand matin, pour atteindre Krasnoé, mais, avant d'arriver à cette ville, la tête de la colonne impériale fut arrêtée par vingt-cinq mille Russes qui barraient la route. Les premiers de l'armée qui les aperçurent étaient des hommes isolés qui, aussitôt, se replièrent sur les premiers régiments de la Garde, mais la plus grande partie, moins intimidée ou plus valide, se réunit et fit face à l'ennemi. Il y eut quelques hommes insouciants ou malheureux qui, sans s'en apercevoir, furent se jeter au milieu d'eux.
Les grenadiers et les chasseurs de la Garde s'étant formés en colonnes serrées par division, s'avancèrent de suite sur la masse des Russes qui, n'osant pas les attendre, se retirèrent et laissèrent le passage libre; mais ils prirent position sur les hauteurs à gauche de la route et tirèrent quelques volées de coups de canon. Au bruit du canon, et comme nous étions en arrière, nous doublâmes le pas et nous arrivâmes au moment où l'on menait quelques pièces en batterie pour les classer. Aussi, aux premiers coups que l'on tira, on les vit disparaître derrière les hauteurs, et nous continuâmes à marcher.
Dans cette circonstance, il s'est passé un fait que je ne dois pas passer sous silence, et dont j'ai eu connaissance pour en avoir entendu parler, mais différemment conté, et même écrit.
L'on a dit qu'au moment où l'on aperçut les Russes, les premiers régiments de la Garde se groupèrent, ainsi que l'état-major, autour de l'Empereur, et que, de cette manière, l'on marcha comme si l'ennemi ne fût pas devant nous; que la musique joua l'air:
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?
et que l'Empereur interrompit la musique en ordonnant de jouer:
Veillons au salut de l'Empire!
Le fait que l'on rapporte s'est bien passé, mais d'une manière toute différente, car c'est à Smolensk même que la chose s'était passée. Je crois ne pas me tromper en disant que c'est le jour même de notre départ de cette ville que j'en ai entendu parler.
Le prince de Neufchâtel, alors ministre de la guerre, voyant que l'Empereur ne donnait pas d'ordre de départ et l'inquiétude de toute l'armée à cet égard, vu l'impossibilité de rester dans une aussi triste position, réunit quelques musiciens et leur ordonna de jouer, sous les croisées de la maison où l'Empereur était logé, l'air: