[Note 2: Voir p. 282.]
On doit à M. de Ségur une relation de la campagne de Russie; son éloge n'est plus à faire. Seulement, pour nous servir d'une expression courante, elle n'est point vécue, et elle ne pouvait l'être. Attaché à un état-major, M. de Ségur n'avait point à endurer les souffrances des soldats ni des officiers de troupe, celles qu'on tient, maintenant, à connaître dans leurs plus petits détails. Elles font le grand intérêt des Mémoires de Bourgogne, car c'est un homme sachant voir, et rendre d'une manière saisissante ce qu'il voit. Il ne le cède point, sous ce rapport, au capitaine Coignet que Lorédan Larchey a fait revivre: ses Cahiers, devenus classiques en leur genre, ont inauguré une série nouvelle de Mémoires militaires, ceux des humbles et des naïfs qui représentent l'élément populaire. On a senti qu'il était utile et bon de se rendre, de leurs impressions, un compte exact.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur la valeur dramatique des tableaux de Bourgogne, pour ne parler que de l'orgie de l'église de Smolensk, de son cimetière recouvert de plus de cadavres qu'il n'en contient, de ce malheureux franchissant leurs monceaux neigeux pour arriver au sanctuaire, guidé par les accents d'une musique qu'il croit céleste, tandis qu'elle est produite par des ivrognes montés à l'orgue prêt à s'écrouler parce que ses marches de bois ont été arrachées pour faire du feu. Tout cela est inoubliable.
Ces Mémoires ne sont pas moins précieux pour la psychologie du soldat déprimé par une suite de revers: les combattants de 1870 y retrouveront une part de leurs misères. C'est aussi le vrai drame de la faim. Il n'existe point de tableau comparable à celui de la garnison de Wilna fuyant à l'aspect de cette armée de spectres prêts à tout dévorer. Et, pourtant, on ne peut refuser à Bourgogne les qualités d'un homme de coeur: ses accès d'égoïsme sont tellement contre sa nature, que le remords suit aussitôt. On le voit, ailleurs, aider de son mieux les camarades, s'exposer pour l'évasion d'un prisonnier dont le père l'a ému. Les horreurs dont il a été témoin le pénètrent: il a vu des soldats dépouiller, avant leur dernier soupir, ceux qui tombaient; d'autres (des Croates) retirer des flammes les cadavres et les dévorer. Il a vu, faute de transports, abandonner les blessés tendant leurs mains suppliantes, se traînant sur la neige rougie de leur sang, tandis que ceux qui sont encore debout passent, muets, devant eux, en songeant que pareil sort les attend. Sur les bords du Niémen, Bourgogne, tombé dans un fossé couvert de glace, implore vainement, lui aussi, les soldats qui passent. Seul, un vieux grenadier s'approche.
«Je n'en ai plus!» dit-il en levant ses moignons pour montrer qu'il n'a pas une main à offrir.
Près des villes où les troupes croient trouver la fin de leurs maux, le retour de l'espérance fait renaître les sentiments de pitié. Les langues se délient, on s'informe des camarades, on porte les plus malades sur des fusils. Bourgogne a vu des soldats garder, pendant des lieues, leurs officiers blessés sur leurs épaules. N'oublions pas ces Hessois qui garantissent leur jeune prince contre vingt-huit degrés de froid, passant une nuit serrés autour de son corps, comme le faisceau protecteur d'une jeune plante.
Cependant la fatigue, la fièvre, la congélation et ses plaies mal garanties par des oripeaux de toute provenance, les ravages produits sur son organisme par une tentative d'empoisonnement, en voilà plus qu'il n'en faut pour faire perdre à notre sergent la piste de son régiment, comme à tant d'autres!
Seul, il avance péniblement à travers la neige où il disparaît, parfois, jusqu'aux épaules. Heureux encore d'échapper aux Cosaques, de trouver des cachettes dans les bois, de reconnaître, par les cadavres rencontrés, la route suivie par sa colonne! Dans l'obscurité d'une nuit, il arrive sur le terrain d'un combat. Il butte contre les corps amoncelés d'où s'élève un appel plaintif: «Au secours!» En cherchant, non sans trébucher et tomber à son tour, il reconnaît un ami, bien vivant celui-là, le grenadier Picart, type de troupier dégourdi et bon enfant, dont la joyeuse humeur fait presque tout oublier. Mais un officier russe annonce que l'Empereur et toute sa Garde ont été faits prisonniers, et voilà notre loustic saisi d'un accès de folie, présentant les armes et criant: «Vive l'Empereur!» comme un jour de revue.
C'est, en effet, chose digne de remarque: malgré ses misères, le soldat n'accuse point celui qui est cause de ses infortunes; il reste dévoué, corps et âme, avec la persuasion que Napoléon saura le tirer du mauvais pas, qu'il ne tardera point à prendre sa revanche. C'était une religion: «Picart pensait, comme tous les vieux soldats idolâtres de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient avec lui, rien ne devait plus manquer, que tout devait réussir, enfin qu'avec lui, il n'y avait rien d'impossible». Sans être aussi optimiste, Bourgogne partageait, jusqu'à un certain point, cette manière de voir. Et cependant, à sa rentrée en France, son régiment était réduit à 26 hommes!
Leur dieu les émeut toujours: en le voyant, au passage de la Bérézina, «enveloppé d'une grande capote doublée de fourrure, ayant sur la tête un bonnet de velours amarante, avec un tour de peau de renard noir et un bâton à la main», Picart pleure en s'écriant: «Notre Empereur marcher à pied, un bâton à la main, lui si grand, lui qui nous fait si fiers!»