Le 18 novembre, qui était le lendemain de la bataille de Krasnoé, nous partîmes de grand matin de notre bivac. Dans cette journée, notre marche fut encore bien fatigante et triste; il avait dégelé, nous avions les pieds mouillés et, jusqu'au soir, il fit un brouillard à ne pas s'y voir. Nos soldats marchaient encore en ordre, mais il était facile à voir que les combats des jours précédents les avaient démoralisés, et surtout l'abandon forcé de leurs camarades qui leur tendaient les bras, car ils pensaient aussi que le même sort les attendait.

Ce jour-là, j'étais très fatigué; un soldat de la compagnie, nommé Labbé, qui m'était très attaché, et qui, la veille, avait perdu son sac, voyant que je marchais avec beaucoup de peine, me demanda le mien à porter. Comme je le connaissais pour un brave garçon, je le lui confiai, et, certainement, c'était lui confier ma vie, car il y avait dedans plus d'une livre de riz et du gruau que le hasard m'avait procuré à Smolensk, et que je conservais pour les moments les plus critiques, que je prévoyais arriver bientôt, lorsqu'il n'y aurait plus de chevaux à manger. Ce jour-là, l'Empereur marchait à pied, un bâton à la main.

Le soir, la gelée ayant repris, il fit un verglas à ne pas se tenir, les hommes tombaient à chaque instant, plusieurs furent grièvement blessés. Je marchais derrière la compagnie, ayant toujours, autant que possible, les yeux sur mon porteur de sac, et même je regrettais déjà de le lui avoir confié; aussi je me proposais bien de le lui reprendre le soir même, en arrivant au bivac. Enfin la nuit arriva, mais tellement obscure, qu'il était impossible de se voir. À chaque instant j'appelais: «Labbé! Labbé!» Il me répondait: «Présent! mon sergent.» Mais une autre fois que je l'appelais encore, un soldat me répondit qu'il y avait un instant, il était tombé, mais que, probablement, il suivait derrière le régiment. Je ne m'en inquiétai pas beaucoup, car nous devions, dans peu, arrêter et prendre position. En effet, l'on fit halte sur la route où l'on nous annonça que nous allions passer la nuit, ainsi que dans les environs. Dans ce moment, presque toute l'armée se trouvait réunie; il manquait seulement le corps d'armée du maréchal Ney, qui se trouvait en arrière, et que l'on croyait perdu.

Dans cette triste nuit, chacun s'arrangea comme il put; nous nous trouvions plusieurs sous-officiers réunis et nous nous étions emparés d'une grange, car nous étions, sans le savoir, près d'un village. Beaucoup d'hommes du régiment y étaient entrés avec nous, mais ceux qui arrivèrent un instant après, voyant qu'il n'y avait pas, pour eux, de quoi s'abriter, firent ce que l'on faisait en pareille circonstance: ils montèrent sur le toit, sans que nous pussions nous y opposer, et, en un instant, nous fûmes aussi bien qu'en plein champ. Dans le moment, l'on vint nous dire que, plus loin sur la route, il y avait une église—c'était un temple grec—que l'on avait désignée pour notre régiment, mais qu'elle se trouvait occupée par des soldats de différents régiments, marchant à volonté, et qu'ils ne voulaient pas qu'on y entrât.

Lorsque nous fûmes bien informés où ce temple était situé, nous nous réunîmes à une douzaine de sous-officiers et caporaux, et nous partîmes pour y aller. Nous eûmes bientôt trouvé l'endroit, puisque c'était sur la route; lorsque nous nous présentâmes pour y entrer, nous trouvâmes de l'opposition de la part de ceux qui s'en étaient emparés. C'était une réunion d'Allemands, d'Italiens, et aussi quelques Français, qui commencèrent par vouloir nous intimider en mettant la baïonnette au bout du fusil, et à nous signifier de ne pas entrer; nous leur répondîmes sur le même ton, en faisant de même, et nous forçâmes l'entrée. Alors ils se retirèrent un peu, et un Italien leur cria: «Faites comme moi, chargez vos armes!—Les nôtres le sont!» répondit un sergent-major de chez nous; et un combat sanglant allait s'engager entre nous, lorsqu'il nous arriva du renfort. C'étaient des hommes de notre régiment: alors, voyant qu'il n'y avait rien à gagner, et qu'à notre tour, nous n'étions pas disposés à les souffrir près de nous, ils prirent le parti de sortir et de s'établir non loin de là.

Malheureusement pour eux, pendant la nuit, le froid augmenta considérablement, accompagné d'un grand vent et de beaucoup de neige. Aussi, le lendemain matin, lorsque nous partîmes, nous trouvâmes, non loin de l'endroit où nous avions couché, et sur le bord de la route, plusieurs de ces malheureux que nous avions fait sortir du temple, et qui, trop faibles pour aller plus loin, avaient expiré devant le portail. D'autres avaient péri plus loin, dans la neige, en cherchant à gagner un endroit pour s'abriter. Nous passâmes près de ces cadavres sans rien nous communiquer. Que de tristes réflexions devions-nous faire sur ce tableau dont nous étions en partie la cause! Mais nous en étions venus au point que les choses les plus tragiques nous devenaient indifférentes, car nous disions de sang-froid et sans émotion que, bientôt, nous mangerions les cadavres des hommes morts, car dans peu de jours, il n'y aurait plus de chevaux pour se nourrir.

Une heure après nous être mis en marche, nous arrivâmes à Doubrowna, petite ville habitée en partie par des Juifs, et où toutes les maisons sont bâties en bois, et où l'Empereur avait couché avec les grenadiers et chasseurs de la Garde et une partie de l'artillerie. Nous les trouvâmes sous les armes; ils nous apprirent que, la nuit, une fausse alarme les avait forcés d'être constamment dans la position où nous les trouvions, que c'était ce qui pouvait leur arriver de plus malheureux, car ils avaient espéré passer la nuit dans des maisons bien chauffées et habitées; mais le sort en avait décidé autrement.

Nous traversâmes cette ville de bois pour aller à Orcha. Après une heure de marche, nous passâmes un ravin où les bagages eurent encore beaucoup de peine à traverser, et où beaucoup de chevaux périrent. Enfin, dans l'après-midi, nous arrivâmes dans cette ville que nous trouvâmes fortifiée, et avec une garnison composée d'hommes de différents régiments: c'étaient des hommes qui étaient restés en arrière et qui étaient venus avec des détachements, pour rejoindre la Grande Armée, et qu'on avait retenus. Il s'y trouvait aussi des gendarmes et quelques Polonais. Ces hommes, en nous voyant aussi misérables, furent saisis, surtout lorsqu'ils virent la grande quantité de traîneurs marchant en désordre. L'on fit rester une partie de la Garde dans la ville, afin d'y maintenir l'ordre, et comme il s'y trouvait un magasin de farine et un peu d'eau-de-vie, l'on en fit une distribution. Nous trouvâmes, dans cette ville, un équipage de pont et beaucoup d'artillerie avec les attelages, et, par une fatalité extraordinaire, nous brûlâmes les bateaux qui composaient les ponts, afin de faire servir les chevaux à traîner les canons. Mais nous ne savions pas encore ce qui nous attendait à la Bérézina, où les ponts pouvaient tant nous servir.

Nous n'étions plus que 7 à 8 000 hommes de la Garde, reste de 35 000. Encore, parmi ceux qui restaient, quoique marchant toujours en ordre, une portion se traînait péniblement. Comme je l'ai dit, l'Empereur et une partie de la Garde était dans la ville et le reste bivaquait dans les environs. Pendant la nuit, le maréchal Ney, que l'on croyait perdu, arriva avec le reste de son corps d'armée; il lui restait encore environ 2 à 3 000 combattants, reste de 70 000. Nous apprîmes, au même instant, que la joie de l'Empereur fut à son comble, lorsqu'il sut que le maréchal était sauvé.

Le 20, nous fîmes séjour, pendant lequel je cherchai mon porteur de sac, mais inutilement. Le lendemain 21, nous partîmes sans avoir pu le joindre; cependant l'on m'avait assuré l'avoir vu, mais je commençais à désespérer.