Ayant monté sur la carcasse du cheval qui était dans les brancards, je m'appuyai sur le bord de la voiture, et, ayant demandé ce que l'on voulait, l'on me répondit avec bien de la peine: «À boire!»

Tout à coup, pensant à la glace de sang que j'avais dans ma carnassière, je voulus descendre pour en prendre, mais la lune, qui m'éclairait depuis assez de temps, disparaît tout à coup sous un gros nuage noir, et, pensant poser le pied sur quelque chose de solide, je le mets à côté et je tombe sur trois cadavres qui se trouvaient l'un contre l'autre. J'avais les jambes plus hautes que la tête, les caisses placées sur le ventre d'un mort et la figure sur une de ses mains. J'étais habitué à coucher, depuis un mois, au milieu de compagnie semblable, mais je ne sais si c'est parce que j'étais seul, quelque chose de plus terrible que la peur s'empara de moi. Il me semblait que j'avais le cauchemar; je restai quelque temps sans parole; j'étais comme un insensé, et je me mis à crier comme si l'on me tenait sans vouloir me lâcher. Malgré les efforts que je faisais pour me relever, je ne pouvais en venir à bout. Enfin je veux m'aider de mes bras, mais je pose, sans le vouloir, ma main droite sur une figure, et mon pouce entre dans la bouche.

Dans ce moment, la lune reparaît et je vois tout ce qui m'entoure. Un frisson me parcourt, je quitte mon point d'appui et je retombe encore. Mais alors tout change. Je suis honteux de ma faiblesse et, au lieu de la peur, une espèce de frénésie s'empare de moi. Je me relève en jurant et en mettant mes mains, mes pieds sur les figures, les bras, les jambes, n'importe où. Je regarde le ciel en jurant, et semble le défier. Je prends mon fusil, je frappe contre la voiture, je ne sais même pas si je n'ai pas frappé sur les pauvres diables qui étaient à mes pieds.

Devenu plus calme et décidé à passer la nuit dans la voiture, près des blessés, pour me mettre à l'abri du mauvais temps, je pris un morceau de sang à la glace dans ma carnassière et je montai dedans, cherchant, en tâtonnant, celui qui m'avait demandé à boire et qui ne cessait de crier, mais faiblement. En m'approchant, je m'aperçus qu'il était amputé de la cuisse gauche.

Je lui demandai de quel régiment il était, il ne me répondit pas. Alors, cherchant sa tête, je lui introduisis avec peine mon morceau de sang glacé dans la bouche. Celui qui était à côté était froid et dur comme un marbre. J'essayai de le mettre en bas de la voiture pour prendre sa place, attendre le jour et partir ensuite avec ceux que je supposais être encore en arrière, mais je n'en pus venir à bout. Je n'avais pas la force de le bouger et, le bord de la voiture étant trop haut, je ne pouvais le pousser à terre. Voyant que le premier n'avait plus qu'un instant à vivre, je le couvris avec deux capotes que le mort avait sur lui, et, restant encore un instant assis sur les jambes de ce dernier, je cherchai dans la voiture s'il n'y avait rien qui pût m'être utile. N'ayant rien trouvé, j'adressai encore la parole au premier, mais inutilement. Je lui passai la main sur la figure: elle était froide, et, à la bouche, il avait encore le morceau de glace que je lui avais introduit. Il avait cessé de vivre et de souffrir.

Ne pouvant, sans m'exposer à périr, rester plus longtemps, je me disposai à partir, mais, avant, je voulus encore regarder la femme qui était à terre, pensant que c'était Marie, la cantinière, que je connaissais particulièrement comme étant du même pays que moi, et, profitant de la clarté que la lune donnait dans ce moment, je l'examinai et, à la taille et à la figure, je fus certain que c'était une autre personne.

Le fusil sous le bras droit, comme un chasseur, deux carnassières, une en maroquin rouge et l'autre en toile grise que j'avais trouvée un instant avant, ma hache au côté, un morceau de sang glacé dans la bouche et les deux mains dans mon pantalon, je me remis en route. Il pouvait être neuf heures, la neige avait cessé de tomber, le vent soufflait avec moins de force et le froid avait perdu un peu de son intensité. Je me mis à marcher toujours dans la direction du bois.

Au bout d'une demi-heure, la lune disparut comme par enchantement. C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Je restai quelques minutes à me reconnaître, appuyé sur mon fusil et battant des pieds pour ne pas me laisser prendre par le froid, en attendant que la clarté revînt. Mais je fus trompé dans mon attente, car elle ne reparut plus.

Cependant mes yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité de manière à y voir assez pour me conduire. Tout à coup, je crus m'apercevoir que je ne marchais plus dans la même route; naturellement porté à éviter le vent du nord, je lui avais tout à fait tourné le dos. J'en eus la certitude en ne rencontrant plus, sur mes pas, aucune trace de débris de l'armée.

Je ne saurais dire le temps que je marchai dans cette nouvelle direction, peut-être une demi-heure, lorsque je m'aperçus, mais trop tard, que j'étais sur le bord d'un précipice, où je roulai à plus de quarante pieds de profondeur. Il est vrai de dire que je parcourus cette distance à plusieurs reprises; que trois fois je fus arrêté par des broussailles. Alors, pensant que c'en était fait de moi, je fermai les yeux et je me laissai aller à la volonté de Dieu. Il fallut aller jusqu'au fond, où j'arrivai sur quelque chose de bombé qui rendit un son sourd.