Lorsque je m'étais endormi, je m'étais mis les pieds dans les cendres. Aussi, en me réveillant, je les avais chauds. Je savais par expérience que le bon feu délasse et apaise les douleurs; c'est pourquoi je me disposai à en faire un en mettant le feu au caisson, en y ajoutant tout ce qui pourrait être susceptible de brûler. Aussitôt, ramassant et réunissant tout le bois que je pus trouver, ainsi que les coffres brisés, et en ayant mis une partie contre, je n'avais qu'à pousser mon feu et à l'incendier.
Cependant, je voulus encore attendre quelque temps, car je pensais que si mon feu, jusqu'à présent, ne m'avait attiré aucun désagrément, c'est-à-dire quelques patrouilles de Cosaques, c'est parce qu'il était petit et dans un fond, mais que le contraire pourrait fort bien arriver lorsque le caisson serait tout en feu.
La flamme commençait à éclairer et à me mettre à même de voir tout ce qui était autour de moi. Je vis venir, sur ma gauche, quelque chose que je pris d'abord pour un animal, et comme il y a beaucoup d'ours en Russie, et surtout dans cette contrée, je pensais et j'étais presque certain, à la tournure de l'individu, que c'en était un, car il marchait à quatre pattes. Il pouvait être à dix ou douze pas, et je ne pouvais encore bien le distinguer. Lorsqu'il ne fut plus qu'à cinq ou six pas, je reconnus que c'était un homme, et de suite je pensai que ce pouvait être un blessé qui, attiré par le feu, venait en prendre sa part. Crainte de surprise, je me mis sur mes gardes, et, prenant mon sabre qui était près de moi et hors du fourreau, j'avançai deux pas à la rencontre et sur la droite de l'individu, en lui criant: «Qui es-tu?»
En même temps, je lui mettais la pointe de mon sabre sur le dos, car j'avais reconnu que c'était un Russe, un vrai Cosaque à longue barbe.
Aussitôt, il leva la tête et se mit en position d'esclave, en voulant me baiser les pieds et en me disant: «Dobray Frantsouz!»[33] et d'autres mots que je comprenais un peu et que l'on dit lorsqu'on a peur. S'il avait pu deviner, il aurait vu que j'avais, pour le moins, aussi peur que lui. Il se mit sur les genoux pour me montrer qu'il avait un coup de sabre sur la figure. Je remarquai que, dans cette position, sa tête allait jusqu'à mon épaule, de sorte qu'il devait avoir plus de six pieds. Je lui fis signe de s'approcher du feu. Alors il me fit comprendre qu'il avait une autre blessure. C'était une balle qui lui était entrée dans le bas-ventre; tant qu'à son coup de sabre, il était effrayant. Il lui prenait sur le haut de la tête, descendant le long de la figure jusqu'au menton, et allait se perdre dans la barbe, preuve certaine que celui qui le lui avait appliqué n'allait pas de main morte. Il se coucha sur le dos pour me montrer son coup de feu; la balle avait traversé. Dans cette position, je m'assurai qu'il n'avait pas d'armes. Ensuite il se mit sur le côté sans plus rien dire. Je me mis en face pour l'observer. Je ne voulais plus m'endormir, car je voulais, avant le jour, exécuter mon projet de mettre le feu au caisson et de partir ensuite. Mais voilà que, tout à coup, une autre terreur me prend en pensant qu'il pouvait bien contenir de la poudre!
[Note 33: Bon Français! (Note de l'auteur.)]
À peine ai-je fait cette réflexion, que, tout fatigué que je suis, je me lève et, ne faisant qu'un saut au-dessus du feu et du pauvre diable qui était devant moi, je me mis à courir à plus de vingt pas sur la gauche, mais, chopant à une cuirasse qui se trouvait sur mon passage, j'allai mesurer la terre de tout mon long. J'eus encore le bonheur, dans cette chute, de ne pas me blesser, car j'aurais pu rencontrer, en tombant, quelques débris d'armes, et il y en avait beaucoup d'éparses dans cet endroit; j'ai pu m'en assurer lorsqu'il commença à faire jour. M'étant relevé, je me mis à marcher en reculant, et toujours les yeux fixés sur l'endroit que je venais d'abandonner, comme si vraiment j'avais été certain qu'il existât de la poudre dans le caisson et qu'il allât faire explosion. Peu à peu revenu de ma peur, je regagnai l'endroit que j'avais quitté sottement, car je n'étais pas plus en sûreté à vingt pas que contre le feu. Je pris les morceaux de bois enflammés, je les portai avec précaution à l'endroit où j'étais tombé; ensuite je pris la cuirasse à laquelle j'avais chopé, afin de m'en servir à ramasser de la neige et à éteindre le feu. Mais à peine avais-je commencé cette besogne, qu'un bruit de fanfare se fit entendre, et, ayant attentivement écouté, je reconnus facilement les clairons de la cavalerie russe, qui m'annonçaient que je n'étais pas loin d'eux. À ce son national, j'avais vu le Cosaque lever la tête. Je cherchai, en l'examinant attentivement, à lire sur sa physionomie quelle était sa pensée, car le feu éclairait encore assez pour distinguer ses traits. Il semblait vouloir aussi lire sur ma figure l'impression que ce bruit inattendu avait produit sur moi. C'est ainsi que j'ai pu voir comme cet homme était hideux: une carrure d'Hercule, des yeux louches se renfonçaient sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe, rousses et drues comme un crin, donnaient à ses traits un caractère sauvage. Dans ce moment, je crus voir qu'il souffrait horriblement de sa blessure, car il faisait des mouvements comme quelqu'un qui a une forte colique et, par moments, il grinçait des dents, qui ressemblaient à des crocs.
J'avais interrompu mon ouvrage, et, ne sachant plus que faire, j'écoutais stupidement cette musique sauvage, quand, tout à coup, un autre bruit se fait entendre derrière moi. Je me retourne; jugez de ma frayeur: c'est le caisson qui s'ouvre comme un tombeau, et je vois se lever, du fond, un corps d'une grandeur extraordinaire, blanc comme neige, depuis les pieds jusqu'à la tête, ressemblant au fantôme du Commandeur dans le Festin de Pierre, tenant le dessus du caisson d'une main et un sabre nu de l'autre. À l'apparition d'un pareil individu, je fais quelques pas en arrière et je tire mon sabre. Je le regarde sans rien dire, en attendant qu'il parle le premier; mais je vois que mon fantôme est embarrassé, en cherchant à se défaire d'un grand collet rabattu par-dessus sa tête. Ce collet tenait à un manteau blanc qui l'empêchait de distinguer ce qui l'environnait, et, comme il faisait cette manoeuvre de la main dont il tenait son sabre, il ne pouvait parvenir à se débarrasser la tête sans s'exposer à faire retomber sur lui le dessus du caisson qu'il tenait de la main gauche.
Enfin, rompant le silence je lui demandai d'une voix mal assurée:
«Êtes-vous Français?