Après la bataille de Malo-Jaroslawetz, Picart n'avait plus vu le régiment dont il faisait partie, ayant été commandé de service pour escorter un convoi composé d'une portion des équipages du quartier impérial. Depuis ce jour, le détachement qu'il escortait avait toujours marché en avant de l'armée de deux ou trois journées, de sorte qu'il n'avait pas eu, à beaucoup près, autant de misère que l'armée. N'étant que 400 hommes, ils trouvaient quelquefois des vivres. Ils avaient aussi les moyens de transport. À Smolensk, ils avaient pu se procurer du biscuit et de la farine pour plusieurs jours. À Krasnoé, ils avaient eu le hasard d'arriver et de repartir vingt-quatre heures avant que les Russes, qui nous coupèrent la retraite, fussent arrivés, et à Orcha, ils purent encore se procurer de la farine. Dans un village, il se trouvait toujours assez d'habitations pour se mettre à l'abri, ne fût-ce que les maisons de poste établies de trois lieues en trois lieues, tandis que nous qui avions commencé par marcher plus de 150 000 hommes ensemble, dont il ne nous restait plus la moitié, nous n'avions, pour toute habitation, que les forêts et les marais, pour nourriture qu'un morceau de cheval, encore pas autant que l'on aurait voulu, et, pour boisson, de l'eau, et pas toujours. Enfin, la misère de mon vieux camarade ne commençait à compter que du moment où j'étais avec lui.

Picart me dit que l'individu qui se trouvait couché à notre feu, avait été blessé, hier, par des lanciers polonais, dans une attaque qui eut lieu à trois heures après midi. Voici ce qu'il me conta:

«Plus de 600 Cosaques, et d'autre cavalerie, sont venus pour attaquer notre convoi, mais ils furent mal reçus, car nous étant abrités avec nos voitures formant un carré autour de nous, sur la route qui est très large en cet endroit, nous les laissâmes avancer assez près, de sorte qu'à la première décharge, onze restèrent morts sur la neige. Un plus grand nombre fut blessé et emporté par leurs chevaux. Ils se sauvèrent, mais furent rencontrés par des lanciers polonais faisant partie du corps que commandait le général Dombrowski[36], qui achevèrent de les mettre en déroute; celui qui est là, couché, et qui a un coup de sabre sur là frimousse, a été ramené prisonnier par eux, ainsi que plusieurs autres, mais je ne sais pas pourquoi ils l'ont abandonné.» Je lui dis que c'était probablement parce qu'il avait une balle qui lui traversait le corps, et puis, que faire des prisonniers, puisque l'on n'avait rien pour les nourrir?

[Note 36: Le corps que commandait le général Dombrowski, qui était
un Polonais n'était pas venu jusqu'à Moscou, il était resté en
Lithuanie; il marchait, dans ce moment, sur Borisow, pour empêcher les
Russes de s'emparer du pont de la Bérézina. (Note de l'auteur.)]

«Après le hourra dont je viens de vous parler, continua Picart, il y a eu un peu de confusion. Tous ceux qui conduisaient les voitures pour traverser le défilé qui se trouve un peu avant d'arriver à la forêt, voulaient passer les premiers pour arriver le plus vite possible dans le bois, afin d'être à l'abri d'un coup de main. Une partie des équipages que j'accompagnais, pensant bien faire, espérant trouver plus haut un passage qui, probablement, n'existe pas, prit sur la gauche en marchant sur le bord du fond où nous sommes, mais la neige cachait une crevasse qui se trouvait sur notre passage, de manière que le premier caisson fit la culbute, et roula en faisant un demi-tour, avec les deux cognias[37], dans l'endroit où nous sommes. Le reste des équipages a évité le même sort en faisant un demi-tour à gauche, mais je ne sais s'il est arrivé à bon port. Tant qu'à moi, l'on m'a laissé ici avec deux chasseurs pour garder le diable de caisson, en nous disant que, dans un moment, l'on enverrait des hommes et des chevaux pour le retirer, ou enlever ce qu'il contenait. Mais une heure après, comme il allait faire nuit, neuf hommes, des traîneurs de différents corps, passant justement de ce côté, ayant vu le caisson renversé et ne nous voyant que trois pour le garder, l'enfoncèrent sous prétexte qu'il contenait des vivres, malgré tout ce que nous pûmes faire et dire pour les en empêcher.

[Note 37: Cognia, en polonais comme en russe, veut dire cheval. (Note de l'auteur.)]

«Lorsque nous vîmes que le mal était sans remède, nous fîmes comme eux, en prenant et mettant de côté tout ce qui pouvait nous tomber sous la main, pour le remettre ensuite à qui ça appartenait. Mais il était déjà trop tard, car tout ce qu'il y avait de convenable était pris, et les chevaux coupés en vingt morceaux. J'ai pourtant ce manteau blanc, qui me servira. Ce que je n'ai pu comprendre, c'est que les deux chasseurs qui étaient avec moi soient partis sans que je m'en aperçusse.»

Je dis à Picart que les hommes qui avaient pillé le caisson étaient de la Grande Armée, et que, s'il leur avait demandé des nouvelles, ils auraient pu lui en dire autant et même plus que moi: «Après tout, mon pauvre Picart, ils ont bien fait d'emporter et de profiter de tout ce qui leur tombait sous la main, car dans un instant les Russes seront ici.—«Vous avez raison, me dit Picart, aussi je pense qu'il faut mettre nos armes en état.—Il faut d'abord que je retrouve mon fusil, dis-je à Picart, car c'est la première fois que nous nous quittons. Il y a six ans que je le porte, et je le connais si bien, qu'à toute heure de la nuit, au milieu des faisceaux d'armes, en le touchant, ou au bruit qu'il fait en tombant, je le reconnais.» Comme il n'était pas tombé de neige pendant la nuit, j'eus le bonheur de le retrouver. Il est vrai que Picart me suivait en m'éclairant avec un morceau de bois résineux.

Après avoir arrangé notre chaussure, chose qu'il fallait soigner, afin de mieux marcher et de ne pas avoir les pieds gelés, nous fîmes rôtir un morceau de viande de cheval, dont Picart avait eu soin de faire une ample provision, et, après avoir mangé et pris pour boisson un peu de neige à l'eau-de-vie, nous prîmes encore chacun un morceau de viande que Picart mit sur son sac, et moi dans ma carnassière, et, debout devant notre feu, nous nous chauffâmes les mains sans rien nous dire, mais pensant, chacun de notre côté, à ce que nous devions faire.

«Ah! çà, dit le vieux brave, voyons, de quel côté allons-nous tirer nos guêtres?—Mais, lui dis-je, j'ai toujours cette infernale musique dans les oreilles!—Nous nous sommes peut-être trompés. Cela pourrait bien être la diane, ou le réveil des grenadiers à cheval de chez nous! Vous connaissez bien l'air: