Picart, voyant que son chant ne m'amusait pas, cessa. Il me montra la marmite qui avait déjà pris une autre forme; elle était en état de service:

«Vous vous rappelez, me dit-il, le jour de la bataille d'Eylau, lorsque nous étions en colonne serrée par division, sur la droite de l'église?—Certainement, lui dis-je, il faisait un temps comme aujourd'hui. Je dois d'autant plus m'en souvenir qu'un brutal de boulet russe m'enleva, de dessus mon sac, la marmite que je portais ce jour-là, pour mon tour. Mon pauvre Picart, vous devez vous en souvenir aussi?—Par la sacrebleu, si je m'en souviens! répond Picart. C'est pour cela que je vous en parle, et pour vous demander si l'industrie et le besoin auraient pu raccommoder votre marmite!—Non certainement, pas plus que les deux têtes qu'il emporta de Grégoire et de Lemoine!—Diable! me dit Picart, comme vous vous rappelez leurs noms!—Je ne les oublierai jamais, car Grégoire était Vélite comme moi, et, de plus, un ami intime. J'avais, ce jour-là, dans la marmite, du biscuit et des haricots.—Oui, répond Picart, qui firent mitraille sur nos frimousses! Coquin de Dieu! quelle journée encore que celle-là!»

En causant de la sorte, la neige fondait dans la marmite. Nous y mîmes de la viande tant que nous pûmes, afin qu'après en avoir mangé, il pût nous en rester assez de cuite pour la route que nous avions à faire.

Ma curiosité me porta à voir ce que contenait la carnassière en toile que j'avais ramassée, la veille, auprès des deux malheureux que j'avais trouvés mourants sur le bord de la route. Je n'y trouvai que trois mouchoirs des Indes, deux rasoirs et plusieurs lettres écrites en français et datées de Stuttgard, à l'adresse de Sir Jacques, officier badois au régiment de dragons. Ces lettres étaient d'une soeur et pleines d'expressions d'amitié. Je les avais conservées, mais, lorsque je fus fait prisonnier, elles furent perdues.

Assis devant le feu, à l'entrée de l'abri que nous avions choisi, le dos tourné au nord, Picart ouvrit son sac. Il en tira un mouchoir où, dans l'un des coins, il y avait du sel, et, dans l'autre, du gruau. Il y avait longtemps que je n'en avais vu autant; aussi je faisais des grands yeux, en pensant que j'allais manger une soupe salée au sel, moi qui, depuis un mois, en mangeais, ayant pour tout assaisonnement de la poudre. Il présida avec ordre à la cuisine, en mettant à part une partie du gruau pour la soupe, lorsque la viande serait cuite.

Comme je me trouvais extraordinairement fatigué, et l'envie de dormir étant cette fois provoquée par la chaleur d'un bon feu, je témoignai le désir de me reposer: «Eh bien, me dit Picart, reposez-vous, enfoncez-vous sous l'abri, et moi, pendant ce temps, je soignerai la soupe. Cela ne m'empêchera pas de veiller au grain pour notre sûreté, en commençant par nettoyer nos armes, et ensuite les charger. Combien avez-vous de cartouches?—Trois paquets de quinze.—C'est bien, et moi quatre, cela fait cent cinq. En voilà plus qu'il n'en faut pour descendre vingt-cinq Cosaques, si toutefois il s'en présente. Allons! dormez!» Je ne me le fis plus dire une seconde fois. Je m'enveloppai dans ma peau d'ours et, les pieds au feu, je m'endormis.

Je dormais d'un profond sommeil, lorsque Picart me réveilla en me disant: «Mon pays, voilà, je pense, près de deux heures que vous reposez comme un bienheureux. J'ai mangé. À présent, c'est à votre tour, et à moi de me reposer, car je sens que j'en ai aussi bon besoin. Voilà nos fusils en bon état et chargés. Veillez bien, à votre tour, et lorsque je me serai un peu reposé, nous partirons.» Alors il s'enveloppa dans son manteau blanc et se coucha; à mon tour, je pris la marmite entre les jambes; je me mis à manger la soupe avec un appétit dévorant. Je crois que, de ma vie, je n'avais mangé et ne mangerai avec autant de plaisir.

Mon vieux grognard m'avait donné un morceau de biscuit gros comme mon pouce, pour, disait-il, me dégraisser les dents après avoir mangé ma viande.

Après mon repas, je me levai pour veiller à mon tour. Il n'y avait pas cinq minutes que j'étais en observation, lorsque j'entendis le cheval blessé, que nous avions trouvé en arrivant, se mettre à hennir plusieurs fois, prendre le galop jusqu'au milieu du lac. Là, s'arrêtant, il en fit encore autant. Aussitôt, j'entendis d'autres chevaux lui répondre. Alors il prit sa course du côté où on lui avait répondu. À peine est-il parti, que je me place derrière un massif de petits sapins, et, de là, suivant sa course de l'oeil, je le vois qui joint un détachement de cavalerie qui traversait le lac. Ils étaient au nombre de vingt-trois. J'appelle Picart qui, déjà, dormait tellement fort qu'il ne m'entendit pas, de manière que je fus obligé de le tirer par les jambes. Enfin il ouvrit les yeux: «Eh bien, quoi? Qu'y a-t-il?—Aux armes! Picart. Vite! Debout! La cavalerie russe sur le lac! En retraite dans le bois!—Il fallait me laisser dormir, car, nom d'un chien, je faisais déjà bonne chère!—J'en suis fâché, mon vieux, mais vous m'avez dit de vous prévenir, et il pourrait se faire que d'autres viennent de ce côté!—C'est vrai, dit-il. Oh! scélérat de métier! Où sont-ils?—Un peu sur la droite et hors de portée!» Un instant après, cinq autres parurent qui passèrent devant nous, à demi-portée de fusil. En même temps, nous vîmes les premiers qui s'arrêtèrent et qui, mettant pied à terre en tenant leurs chevaux par la bride, firent un cercle autour d'un endroit où, probablement, ils avaient, la veille ou pendant la nuit, cassé la glace, afin de faire abreuver leurs chevaux, car on les voyait frapper avec le bois de leurs lances pour casser la glace nouvellement formée.

Nous décidâmes de lever le camp et de plier bagage le plus promptement possible et tâcher ensuite, par des manoeuvres pour ne pas être vus, de rejoindre la route et l'armée, si nous pouvions.