Ils avancèrent ensuite où étaient leurs Cosaques tués. Deux étaient ensemble; un troisième un peu plus loin, sans compter celui que Picart avait tué, un peu plus en avant, sur notre droite. Nous pûmes remarquer que les deux premiers qu'ils levèrent pour mettre sur la voiture, n'étaient pas morts: les gestes que nous leur vîmes faire et les précautions qu'ils prirent nous le firent assez connaître. Ils s'arrêtèrent au troisième qui était bien mort et, lorsqu'ils furent au quatrième, celui que Picart avait tué: ­«Ah! pour celui-là, dit-il, je réponds de son affaire!» Effectivement, on le releva sans cérémonie, et on le mit sur la voiture qui, de suite, reprit la route par où elle était venue, accompagnée de deux Cosaques et de trois paysans. La plus forte partie de la troupe continua son chemin vers le gouffre, avec les paysans portant des perches et des cordes, et, lorsqu'ils furent arrivés, nous leur vîmes faire des dispositions pour en retirer ceux qui y étaient tombés.

Lorsque nous les vîmes à l'ouvrage, nous n'eûmes rien de mieux à faire que de nous mettre en marche. Il faisait moins froid; il pouvait être midi.

Nous aperçûmes deux Cosaques faire patrouille en côtoyant le bois, et suivant les pas que nous tracions sur la neige, comme on suit un loup à la trace. En les voyant, Picart se mit en colère en disant: «S'ils nous ont vus, nous avons beau faire, ils nous suivront toujours par les traces que nous laissons après nous. Doublons le pas et, tout à l'heure, lorsque nous verrons le bois plus éclairci, nous y entrerons et s'ils ne sont que deux, nous en aurons bon marché!» Un instant après, il s'arrêta encore, et, comme il ne les voyait plus, il se mit à jurer: «Mille tonnerres! je comptais sur eux pour avoir du tabac. Les poltrons! Ils n'osent plus nous suivre! Ils ont peur!»

Nous continuions à marcher le plus près qu'il nous était possible de la forêt, afin de nous cacher derrière les buissons, mais nous fûmes forcés d'en sortir par la chute de plusieurs arbres que la tempête du matin avait fait tomber, et qui barraient notre chemin. Nous fûmes obligés d'appuyer à droite, pour tourner. En faisant cette contremarche, nous regardâmes encore en arrière: nous aperçûmes nos deux individus en arrière l'un de l'autre de plus de trente pas. Il est probable que le premier nous avait aperçus, car il doubla le pas de son cheval, comme pour s'assurer de quelque chose. Ensuite il s'arrêta de manière à attendre celui qui le suivait. Nous pouvions les voir sans être vus, car nous étions rentrés précipitamment dans le bois. Notre but était de les attirer le plus loin possible, afin que ceux qui étaient à la pêche de leurs camarades ne pussent venir à leur secours, si un combat s'engageait. Pour cela, nous marchions le plus vite possible, mais difficilement, quelquefois dans le bois, ensuite dehors, suivant le terrain.

Il y avait déjà une demi-heure que nous étions à faire cette manoeuvre, lorsque nous fûmes arrêtés par un banc de neige qui allait se perdre dans un ravin sur notre droite. Nous fûmes forcés de faire quelques pas en arrière, afin de chercher une issue pour entrer dans la forêt et nous y cacher. Un instant après, les Cosaques étaient près de nous, et nous aurions pu les descendre facilement, mais Picart, qui savait faire la guerre, me dit: «C'est de l'autre côté du banc de neige que je veux les avoir; il ne sera pas facile aux autres de leur porter secours!»

Lorsqu'ils virent qu'il n'y avait pas possibilité de franchir cet obstacle, ils prirent le galop et nous les vîmes descendre dans le ravin et chercher à tourner le banc de neige. De notre côté, nous avions trouvé un passage qui nous fit arriver, presque en même temps, de l'autre côté. De l'endroit où nous étions, nous pouvions les apercevoir sans être vus. Nous profitâmes du moment qu'ils étaient dans le fond pour sortir de la forêt et marcher plus à notre aise, mais, au moment où nous pensions en être débarrassés pour un temps et où je m'arrêtais pour respirer, car les jambes commençaient à me manquer, Picart, se retournant pour voir si je le suivais, aperçoit à une petite distance derrière moi, nos deux drôles qui cherchaient à nous surprendre, pendant que nous les pensions en avant. Aussitôt nous rentrons dans la forêt. Nous faisons plusieurs détours, nous revenons à l'entrée, et nous les voyons qui marchent encore à distance l'un de l'autre, mais doucement. Nous rentrons encore, nous nous mettons à courir en faisant toujours des détours, afin de leur faire croire que nous fuyons, ensuite nous revenons nous cacher derrière un massif de petits sapins dont les branches, couvertes de neige et de petits glaçons, nous empêchent d'être aperçus.

Celui qui marchait le premier pouvait être éloigné de quarante pas. Picart me dit tout bas: ­«À vous, mon sergent, l'honneur du premier coup, mais il faut attendre qu'il avance!» Pendant qu'il me parlait, le Cosaque faisait signe avec sa lance, à son camarade d'avancer. Il avance encore, et s'arrête pour la seconde fois, en regardant les traces de nos pas. Il pousse son cheval un peu sur la droite et en face du buisson derrière lequel nous étions cachés. Là, il regarde encore, mais d'un air inquiet. Il semble avoir un pressentiment de ce qui doit lui arriver, car il n'est pas à plus de quatre pas du bout de mon fusil, lorsque mon coup part et mon Cosaque est atteint à la poitrine. Il jette un cri et veut fuir, mais Picart s'était élancé sur lui avec rapidité, avait saisi le cheval par la bride, d'une main, et, de l'autre, lui faisait sentir la pointe de sa baïonnette, en criant: «À moi, mon pays! Voilà l'autre! Garde à vous!» Effectivement il n'avait pas lâché la parole, que l'autre arrive, le pistolet à la main, et le décharge à un pied de distance sur la tête de Picart, qui tombe du même coup sous les pieds du cheval dont il tenait toujours la bride. À mon tour, je cours sur celui qui venait de faire feu, mais, me voyant, il jette l'arme qu'il vient de décharger, fait demi-tour, part au grand galop et va se placer à plus de cent pas de nous, dans la plaine. Je n'avais pu tirer une seconde fois sur lui, parce que mon arme n'était pas rechargée; avec les mains engourdies comme nous les avions, ce n'était pas chose facile. Picart, que je croyais mort ou dangereusement blessé, s'était relevé. Le Cosaque que j'avais atteint et qui s'était toujours tenu à cheval, venait de tomber et faisait le mort.

Picart ne perd pas de temps: il me donne la bride du cheval à tenir, et, sortant de la forêt, se porte de suite à vingt pas en avant, ajuste celui qui avait fui et lui envoie aux oreilles une balle que l'autre évite en se couchant sur son cheval. Ensuite il part au galop; Picart le voit qui descend le ravin. Il recharge son arme; ensuite il revient près de moi en me disant: «La victoire est à nous, mais dépêchons-nous; commençons par user du droit du vainqueur! Voyons si notre homme n'a rien qui nous va, et partons avec le cheval!»

Je m'empressai de demander à Picart s'il n'était pas blessé. Il me répondit que ce n'était rien, que nous parlerions de cela plus tard. Il commença la visite par la ceinture, en enlevant deux pistolets, dont un était chargé. Alors il me dit: «Ce drôle a l'air de faire le mort; je vous assure qu'il n'en est rien, car, par moments, il ouvre les yeux». Pendant que Picart parlait, j'avais attaché le cheval à un arbre. J'ôtai à son cavalier son sabre et une jolie petite giberne garnie en argent, que je reconnus pour être celle d'un chirurgien de notre armée. Je la passai à mon cou. Le sabre, nous le jetâmes dans le buisson. Sous sa capote, il avait deux uniformes français, un de cuirassier et l'autre de lancier rouge de la Garde, avec une décoration d'officier de la Légion d'honneur, que Picart s'empressa de lui arracher. Ensuite, il avait, sur sa poitrine, plusieurs beaux gilets ployés en quatre qui lui servaient de plastron, de manière que, s'il eût été atteint à cette place, je ne pense pas que la balle eût traversé; il avait été pris un peu sur le côté. Nous trouvâmes, dans ses poches, pour plus de trois cents francs en pièces de cinq francs, deux montres en argent, cinq croix d'honneur, tout cela ramassé sur les morts ou mourants, ou pris dans les fourgons d'équipages que l'on était obligé d'abandonner. Je suis persuadé que, si nous eussions eu le temps, nous aurions trouvé bien autre chose, mais nous ne restâmes pas cinq minutes pour le détrousser.

Picart ramassa la lance du vaincu, ainsi qu'un pistolet qui n'était pas chargé. Il les cacha dans un buisson, et nous nous disposâmes à partir.