[Note 42: Le combat qui avait eu lieu avec les Russes et dont le Polonais voulait nous parler était une rencontre que le corps d'armée du maréchal Oudinot, qui n'était pas venu jusqu'à Moscou, car il avait toujours resté en Lithuanie, venait d'avoir avec les Russes qui venaient à notre rencontre, pour nous couper la retraite. Le maréchal les avait battus, mais, en se retirant, ils coupèrent le pont de la Bérézina. (Note de l'auteur.)]
Lorsqu'ils virent que nous ne pouvions pas en manger, ils nous apportèrent un morceau de mouton, quelques pommes de terre, des oignons et des concombres marinés. Enfin, ils nous donnèrent tout ce qu'ils avaient, en nous disant qu'ils feraient leur possible pour nous procurer quelque chose de mieux. En attendant, nous mîmes le mouton dans la marmite, pour nous faire une soupe. Le vieillard nous dit qu'il y avait, à une forte demi-lieue, un village où tous les juifs qui étaient sur la route s'étaient réfugiés, dans la crainte d'être pillés, et, comme ils avaient emporté leurs vivres avec eux, il espérait trouver quelque chose de mieux que ce qu'il nous avait donné jusqu'à présent. Nous voulûmes lui donner de l'argent. Il le refusa en disant que celui que nous lui avions donné, ainsi qu'à ses filles, servirait à cela, et qu'une d'elles était déjà partie avec sa mère et le grand chien.
On nous avait arrangé un lit à terre, composé de paille et de peaux de moutons. Depuis un moment, Picart s'était endormi; je finis par en faire autant. Nous fûmes réveillés par le bruit que faisait le chien de la cabane en aboyant: «Bon! dit le vieux Polonais, c'est ma femme et ma fille qui sont de retour». Effectivement, elles entrèrent. Elles nous apportaient du lait, un peu de pommes de terre et une petite galette de farine de seigle qu'elles avaient pu avoir à force d'argent, mais pour de l'eau-de-vie, nima![43] Le peu qu'il y avait venait d'être enlevé par les Russes. Nous remerciâmes ces bonnes gens qui avaient fait près de deux lieues dans la neige jusqu'aux genoux, pendant la nuit, par un froid rigoureux, en s'exposant à être dévorés par les loups ou les ours, en grand nombre dans les forêts de la Lithuanie, et surtout dans ce moment, car ils abandonnaient les autres forêts que nous brûlions dans notre marche, pour se retirer dans d'autres qui leur offraient plus de sûreté et de quoi manger, par la quantité de chevaux et d'hommes qui mouraient chaque jour.
[Note 43: Nima, en polonais et en lithuanien, signifie non, ou il n'y en a pas. (Note de l'auteur.)]
Nous fîmes une soupe que nous dévorâmes de suite. Après avoir mangé, je me trouvai beaucoup mieux. Cette soupe au lait m'avait restauré l'estomac. Ensuite je me mis à réfléchir, la tête appuyée dans les deux mains. Picart me demanda ce que je pensais: «Je pense, lui dis-je, que, si je n'étais pas avec vous, mon vieux brave, et retenu par l'honneur et mon serment, je resterais ici, dans cette cabane, au milieu de cette forêt et avec ces bonnes, gens.—Soyez tranquille, me dit-il, j'ai fait un rêve qui m'est de bon augure. J'ai rêvé que j'étais à la caserne de Courbevoie, que je mangeais un morceau de boudin de la Mère aux bouts et que je buvais une bouteille de vin de Suresnes.[44]»
[Note 44: La Mère aux bouts était une vieille femme qui venait tous les jours à six heures du matin à la caserne de Courbevoie, où nous étions, et qui, pour dix centimes, nous vendait un morceau de boudin long de six pouces et dont on se régalait tous les jours avant l'exercice, en buvant pour dix centimes de vin de Suresnes, en attendant la soupe de dix heures: quel est le vélite ou le vieux grenadier de la Garde qui n'ait connu la Mère aux bouts? (Note de l'auteur.)]
Pendant que Picart me parlait, je remarquai qu'il était fort rouge et qu'il portait souvent la main droite sur son front, et quelquefois à la place où il avait reçu son coup de balle. Je lui demandai s'il avait mal à la tête. Il me répondit que oui, mais que c'était probablement occasionné par la chaleur, ou pour avoir trop dormi. Mais il me sembla qu'il avait de la fièvre. Son voyage à la caserne de Courbevoie me faisait croire que je ne m'étais pas trompé: «Je vais continuer mon rêve, dit-il, et tâcher de rejoindre la Mère aux bouts. Bonne nuit!» Deux minutes après, il était endormi.
Je voulus me reposer, mais mon sommeil fut souvent interrompu par des douleurs que j'avais dans les cuisses, suite des efforts que j'avais faits en marchant. Il n'y avait pas longtemps que Picart dormait, lorsque le chien se mit à aboyer. Les personnes de la maison en furent surprises. Le vieillard, qui était assis sur un banc près du poêle, se leva et saisit une lance attachée contre un gros sapin qui servait de soutien à l'habitation. Il alla du côté de la porte; sa femme le suivit, et moi, sans éveiller Picart, j'en fis autant, ayant toutefois la précaution de prendre mon fusil qui était chargé, et la baïonnette au bout du canon. Nous entendîmes que l'on dérangeait la première porte. Le vieillard ayant demandé qui était là, une voix nasillarde se fit entendre et l'on répondit: «Samuel!» Alors la femme dit à son mari que c'était un juif du village où elle avait été, le soir. Lorsque je vis que c'était un enfant d'Israël, je repris ma place, ayant soin toutefois de rassembler autour de moi tout ce que nous avions, car je n'avais pas de confiance dans le nouveau venu.
Je dormis assez bien deux heures, jusqu'au moment où Picart m'éveilla pour manger la soupe au mouton. Il se plaignait toujours d'un grand mal de tête, par suite, probablement, de ses rêves, car il me dit qu'il n'avait fait que rêver Paris et Courbevoie, et, sans se rappeler qu'il m'en avait déjà conté une partie, il me dit que, dans son rêve, il avait danser à la barrière du Roule[45] où, me dit-il, il avait bu avec des grenadiers qui avaient été tués à la bataille d'Eylau.
[Note 45: Rendez-vous des maîtresses des vieux grenadiers de la
Garde. On y dansait. (Note de l'auteur.)]