La foule, insensible et légère, jouissait de ce spectacle, applaudissant bruyamment, et se pressait avec une avide curiosité pour contempler les sombres et silencieux barbares, ainsi qu'ils appelaient le majestueux chef breton et sa blonde fille. L'air retentissait de leurs acclamations, ils suspendaient des guirlandes sur les autels et aux portiques de tous les temples de la ville, et terminèrent leur journée dans les festins, les excès et l'ivresse, sans égard pour les angoisses qui oppressaient le coeur des malheureux étrangers, dont la présence avait formé une partie si attrayante des pompes du triomphe.
Cette nuit même, Aldogern mourut, et sa fille, qui n'avait pas encore accompli sa seizième année, resta orpheline, seule et sans appui sur une terre étrangère, à la merci d'un ennemi sans pitié. La légion par laquelle elle et son père avaient été faits prisonniers était commandée par un patricien romain nommé Marcus Lélius, qui réclama la jeune Alda comme partie de son butin, et la plaça sous l'autorité absolue de sa fille unique, Lélia.
Celle-ci n'était que de quelques mois plus âgée que l'esclave bretonne; héritière de grandes richesses, elle avait été accoutumée depuis sa naissance à la plus pernicieuse indulgence. Entourée d'esclaves tremblantes sur lesquelles elle exerçait une autorité despotique, Lélia était l'enfant capricieuse et gâtée du plaisir, et la victime d'une irritabilité d'humeur absolument ingouvernable. Ses mauvaises passions avaient été nourries par la tendresse mal entendue de son père, jusqu'à ce que l'orgueil, l'égoïsme et l'amour de la vengeance devinssent les traits principaux de son caractère. Malheureusement pour Alda, elle avait aussi la plupart des défauts de son impérieuse maîtresse, et la divine influence de la religion était également inconnue à toutes deux. Alda avait été instruite par les druides dans leurs mystiques croyances, qui, bien qu'également erronées, étaient du moins d'une nature plus élevée que les grossières fables de la mythologie grecque et romaine, et elle regardait les rites et les cérémonies de ce culte idolâtre avec un mépris et une horreur qu'elle ne déguisait pas, tandis qu'elle s'attachait aux premières impressions qu'elle avait reçues dans sa terre natale avec un degré de fermeté qui aurait fait honneur à ceux mêmes qui professaient une foi plus pure.
Dans la maison de Lélius, les durs liens de l'esclavage réunissaient des individus de tous les pays, et il était triste d'observer le peu de sympathie que ces associés d'infortune manifestaient les uns pour les autres. Attentifs seulement à améliorer leur propre condition, ils restaient insensibles à toutes peines autres que les leurs; et quand une nouvelle personne était ajoutée à leur nombre, ils paraissaient trouver une cruelle satisfaction à la persécuter de toutes les manières.
Parmi les femmes esclaves de la maison de Lélius, une seule se montra compatissante pour la malheureuse Alda quand elle y fut amenée. C'était une chrétienne convertie, Juive de naissance, appelée Susanne. Lorsque cette foule d'esclaves grecques, numides, égyptiennes et parthes s'assemblèrent autour de la jeune Bretonne, exprimant d'une manière insultante l'étonnement que leur causaient la blancheur de sa peau, la singularité de ses habits et de ses ornements, et la couleur extraordinaire de ses grands yeux bleus, que, par suite de leurs préjugés nationaux, elles trouvaient, disaient-elles, tout à fait effrayants, parce qu'ils étaient différents des leurs, Susanne les reprit de leur mauvaise conduite, et chercha à leur faire sentir combien elle était offensante pour la jeune étrangère, bien que, ne comprenant par leur langage, elle dût ignorer une partie des impertinences qui lui étaient adressées.
Il était cependant impossible qu'Alda se méprît à des gestes et à des regards aussi peu équivoques que l'étaient ceux de ses compagnes d'esclavage, et elle se hâta d'y répondre par tous les témoignages d'un dédain rempli de colère, qui ne fit qu'ajouter au barbare plaisir qu'on trouvait à la tourmenter. Enfin les provocations allèrent si loin, que l'irritable Alda donna, dans sa langue natale, un libre cours à son indignation. Alors la gaieté de ses persécutrices ne connut plus de bornes, et, oubliant que leur propre langage ne devait pas paraître moins étrange aux oreilles de la jeune Bretonne, elles se mirent à danser autour d'elle en riant immodérément. Mais quand elles allèrent jusqu'à tirer les longues tresses blondes qui tombaient en riches ondulations sur ses épaules d'ivoire, l'étrangère, si cruellement insultée, devint tout à fait furieuse, et répondit à cette attaque personnelle d'une manière si énergique et si prompte, que ses persécutrices s'enfuirent épouvantées, et coururent chez leur maîtresse pour porter des plaintes contre elle. Toutes protestèrent d'un commun accord qu'aucune considération ne pourrait les décider à l'admettre pour la nuit dans la pièce commune; et ni remontrances, ni ordres, ni menaces de la part de ceux qui avaient autorité sur ces esclaves, ne purent obtenir d'elles qu'elles changeassent de résolution. Elles déclarèrent à l'unanimité qu'elles se soumettraient à tous les châtiments plutôt que de permettre à l'étrangère l'entrée de leur dortoir; et quant à devenir sa compagne de lit, pas une parmi elles, excepté Susanne, ne voulut même écouter une telle proposition.
Susanne, cependant, ne voyait aucun motif de terreur dans la compagnie de l'infortunée jeune fille, et elle offrit d'elle-même à la surintendante de la maison de partager avec Alda une chambre solitaire et délabrée située dans le haut de la maison, et dont on ne faisait aucun usage parce qu'un meurtre y avait été commis. Ce plan fut promptement adopté, à la satisfaction de toutes, excepté d'Alda, qui, parfaitement ignorante du long et violent débat dont elle venait d'être l'objet, reconnut d'une manière très-peu gracieuse la douce et compatissante intervention de Susanne en sa faveur. Susanne, qui n'attendait d'autre récompense que l'approbation de sa conscience et le plaisir d'avoir bien fait, obéissait aux célestes principes de la foi à laquelle elle s'était si sincèrement convertie; et elle s'efforça par tous les moyens que lui suggéraient l'intérêt et la bonté de diminuer les fatigues et d'adoucir les chagrins de l'étrangère délaissée, dont elle trouvait le sort plus digne de pitié que celui de ses autres compagnes d'esclavage.
Elle avait rendu à chacune d'elles tous les services qu'il lui était possible de rendre, et le plus humble individu peut toujours beaucoup, quand il le veut, pour son semblable.
Susanne avait été la garde-malade, le médecin, la consolation, l'aide et le conseiller de toutes tour à tour. Une d'elles avait-elle besoin de secours ou d'avis dans une tâche difficile, à qui se serait-elle adressée, sinon à la jeune esclave juive? Un accident devait-il être réparé, qui était aussi sage qu'elle pour conseiller, aussi habile pour exécuter? S'il fallait avouer une faute ou un irréparable malheur, qui voudrait s'exposer au péril de le révéler à l'irritable et déraisonnable Lélia, si ce n'était la douce et patiente, mais courageuse Susanne?
Ses vertus, la douceur de son caractère, ses qualités si utilement actives, ne pouvaient manquer d'être appréciées de ses compagnes d'esclavage; l'orgueilleuse Alda elle-même ne fut pas insensible à la tendre pitié de Susanne, et aux services qu'elle lui rendait avec tant de désintéressement et de délicatesse. Et pouvait-il en être autrement? Il est si doux de trouver la sympathie et la bonté sur une terre étrangère et dans les liens de l'esclavage!