—Ah! Lélia, souviens-toi de Celui qui, pour l'amour de toi, est monté sur la croix en méprisant la honte qui y était attachée, et ne recule pas devant les légères épreuves auxquelles tu es appelée; ne souffre pas que de semblables pensées viennent obscurcir la sérénité de ton âme. Que peut être à tes yeux, ma soeur, ce monde que tu es si près de quitter pour toujours? et pourquoi regarder en arrière après avoir contemplé l'avenir, ou te laisser troubler par les mépris de cet aveugle et misérable peuple de Rome, qui, s'il te voyait telle que tu es réellement, t'envierait la glorieuse destinée qui t'attend?
—Je gémis sur ma propre faiblesse, reprit Lélia, et je demande à Dieu de pouvoir surmonter la lâche pusillanimité qui me fait trembler, non devant la perspective de la mort, mais à l'approche de cette entrée dans Rome, où je serai donnée en spectacle à tous.
—Et moi, je suis entrée dans Rome autrefois pour y être donnée en spectacle à tous, marchant enchaînée à côté de mon père mourant et accablé de douleur, et ornant le triomphe d'un de vos généraux! dit Alda, pâlissant à ce souvenir. Aujourd'hui j'y reviendrai, encore prisonnière, exposée à tous les regards et aussi en triomphe; car je vais obtenir la haute récompense qui m'a été promise, la glorieuse couronne du martyre, et je marcherai dans les rues de la ville souveraine avec le pas superbe d'un vainqueur."
En prononçant ces dernières paroles, le beau visage d'Alda s'illumine d'un brûlant enthousiasme; et Lélia, animée de la même ardeur, s'écria: "O Alda, comment mes pensées délirantes pourraient-elles s'égarer, ou s'abaisser vers la terre, quand nous avons en vue le but sublime vers lequel nous courons toutes deux!"
Des sentiments tumultueux et divers agitaient le coeur de la jeune Bretonne quand elle approcha des murs de la cité impériale, et elle se disait: Combien peu je pensais, quand je quittai cette ville en fugitive, le coeur gonflé de haine et d'indignation contre ma hautaine maîtresse, dont les mauvais traitements me faisaient fuir jusque dans le repaire des voleurs et des bêtes féroces de la forêt, que nous y reviendrions compagnes et amies, aspirant à l'héritage de la même gloire, pour être unies dans les tortures et dans la mort, comme martyres de la seule vraie foi!
Pendant ce temps Lélia s'était entièrement remise, et avait repris, non pas cette apparence forcée de calme et de tranquillité, résultat des efforts de l'orgueil, mais cette intime et profonde sérénité qui procède d'une complète résignation à la volonté de Dieu, et ce fut dans ces sentiments qu'elle s'approcha de Rome, toute disposée à subir les épreuves qui l'attendaient.
Vers le soir, les prisonniers entrèrent dans la cité impériale, dont les rues étaient encombrées d'une foule de gens de tout état. Les plébéiens, délivrés des travaux et des affaires de la journée, retournaient chez eux ou s'arrêtaient en groupes oisifs pour s'entretenir des nouvelles et s'amuser des caquetages de la ville; et les patriciens, les courtisans et les sénateurs sortaient de chez eux pour chercher quelque amusement, impatients de tuer le temps dans les plaisirs ou de noyer la pensée dans l'intempérance.
Les malheureux prisonniers étaient pour eux un objet d'impitoyable curiosité. Une foule empressée s'assemblait pour arrêter leur marche, les insulter par leurs insolents regards et leurs plaisanteries grossières; et il était évident que tous se réjouissaient à l'avance du barbare plaisir qui les attendait en voyant les victimes expirer dans les tortures au milieu de l'amphithéâtre ensanglanté.
Pour la jeune Romaine, si noblement née, si splendidement élevée, cette épreuve fut, comme elle l'avait prévu, un terrible débordement de la coupe d'amertume; mais elle était condamnée à la boire jusqu'à la lie avant que son châtiment fût complet.
Plus d'une fois elle endura la mortification de se voir reconnue pour la fille du traître proscrit Marcus Lélius par quelques-uns des complices envieux ou des implacables ennemis de ce dernier; ils associaient alors aux noms du père et de la fille des épithètes qui dans d'autres temps eussent excité sa colère et l'eussent portée jusqu'à la fureur. Mais elle était devenue capable de les supporter patiemment, et elle entendait en ce moment avec plus de chagrin que de dépit les insultes de ses perfides amis ou de ses cruels ennemis.