La santé de Susanne en souffrait, il est vrai; mais sa douceur n'en fut pas altérée, et elle se montra supérieure à toutes les épreuves que la tyrannie de Lélia et l'impatience de la malade ne cessaient de lui imposer.

Il n'eût pas été naturel cependant qu'Alda restât insensible à la sympathie, aux soins affectueux de sa jeune garde-malade, qui, veillant sur elle comme une tendre soeur, prévenait ses besoins, tâchait de satisfaire ses souhaits les plus déraisonnables, la soutenait par des paroles consolantes, et versait des larmes silencieuses d'une douce pitié à l'aspect des souffrances qu'elle ne pouvait soulager. Par degrés Susanne devint si chère à la jeune Bretonne, qu'elle semblait tenir lieu à celle-ci de tout ce qu'elle avait perdu; ce n'est même pas assez dire, car aucun lien de parenté ne lui avait été aussi véritablement précieux que l'amitié de sa jeune compagne de captivité, et elle aurait considéré la privation de sa société comme le plus grand malheur qui pût jamais lui arriver. Cependant, égoïste en beaucoup de circonstances et toujours déraisonnable, si les devoirs impérieux de Susanne l'obligeaient à s'éloigner de son lit, elle lui reprochait amèrement de l'avoir quittée, en lui manifestant avec vivacité son mécontentement.

Une après-dînée, Susanne paraissant plus appliquée qu'à l'ordinaire à un grand ouvrage de broderie quelle faisait dans la chambre de son amie malade, Alda, qui sentait toujours un secret déplaisir quand l'attention de Susanne n'était pas tout à elle, lui dit avec humeur: "Je voudrais que vous missiez de côté cette ennuyeuse broderie qui vous absorbe depuis si longtemps, et que vous vinssiez près de moi.

—As-tu particulièrement besoin de quelque chose en ce moment, Alda? demanda Susanne sans lever les yeux.

—Oui, reprit Alda, j'ai besoin que vous vous asseyiez près de mon lit, que vous preniez ma main dans les vôtres, et que vous tâchiez de m'endormir avec un de vos jolis chants hébreux."

Susanne hocha la tête: "Alda, cela est impossible en ce moment; car j'ai si souvent négligé ma tâche pendant ta maladie, que Lélia en est tout à fait exaspérée, et elle m'a commandé d'achever cet ouvrage avant la nuit, ce que je puis à peine faire, même en travaillant sans la moindre interruption."

Alda, comme Lélia, avait été accoutumée à une indulgence sans bornes pour ses capricieuses volontés, et, quoiqu'elle ne fût plus en position d'exiger une telle soumission à ses désirs, elle s'efforçait néanmoins d'exercer sa petite tyrannie sur la seule créature qui souhaitât de lui être agréable; elle dit donc d'un ton de reproche à Susanne: "Ainsi vous aimez mieux satisfaire votre impérieuse maîtresse romaine que de m'accorder ce que je vous demande?

—Hélas! ma chère Alda, peux-tu douter de ce que serait ma conduite si le choix dépendait de moi? répondit tendrement Susanne; mais tu sais que je ne suis qu'une esclave, que je ne suis pas libre d'agir selon ma volonté, et que je dois être soumise à ceux à qui j'appartiens.

—Vous avez un caractère bien différent du mien, dit Alda; je n'ai jamais obéi à une Romaine, et je ne lui obéirai jamais!

—Crois-moi, répondit Susanne, quand on n'exige de nous rien de coupable, la soumission est la conduite non-seulement la plus sage, mais encore la plus digne que nous puissions tenir dans une situation comme la nôtre, où toute résistance est parfaitement inutile.