Le désespoir se mit dans les cœurs; beaucoup criaient contre les chefs et parlaient d’abandonner l’épouvantable entreprise. Alors, parmi les murmures, je m’avançai au milieu du camp et je me mis à reprocher hautement à tous la pusillanimité de leurs âmes. Je leur demandai s’il était préférable de laisser périr tous les hommes ou d’en sacrifier une partie; je leur démontrai qu’en dix ans toute la contrée zahelale serait envahie par les Formes, et en vingt ans le pays des Khaldes, des Sahrs, des Pjarvanns et des Xisoastres; puis, ayant ainsi éveillé leur conscience, je leur fis reconnaître que déjà un sixième du redoutable territoire était revenu aux hommes, que par trois côtés l’ennemi était refoulé dans la forêt. Enfin je leur communiquai mes observations, je leur fis comprendre que les Xipéhuz n’étaient pas infatigables, que des massues de bois pouvaient les renverser et les forcer de découvrir leur point vulnérable.
Un grand silence régnait sur la plaine, l’espoir revenait au cœur des guerriers innombrables qui m’écoutaient. Alors, pour augmenter la confiance, je décrivis des appareils de bois que j’avais imaginés, propres à la fois à l’attaque et à la défense. L’enthousiasme renaquit, les peuples applaudirent ma parole et les chefs mirent leur commandement à mes pieds.
IV
MÉTAMORPHOSES DE L’ARMEMENT
Les jours suivants, je fis abattre un grand nombre d’arbres, et je donnai le modèle de légères barrières portatives dont voici la description sommaire: un châssis long de six, large de deux coudées, relié par des barreaux à un châssis intérieur d’une largeur d’une coudée sur une longueur de cinq. Six hommes (deux porteurs, deux guerriers armés de grosses lances de bois obtuses, deux autres également armés de lances de bois, mais à très fines pointes métalliques, et pourvus, en outre, d’arcs et de flèches) pouvaient y tenir à l’aise, circuler en forêt, abrités contre le choc immédiat des Xipéhuz. Arrivés à portée de l’ennemi, les guerriers pourvus de lances obtuses devaient frapper, renverser, forcer l’ennemi à se découvrir, et les archers-lanciers devaient viser les étoiles, soit de la lance, soit de l’arc, suivant l’éventualité. Comme la stature moyenne des Xipéhuz atteignait un peu au-delà d’une coudée et demie, je disposai les barrières de façon que le châssis extérieur ne dépassât pas, pendant la marche, une hauteur au-dessus du sol de plus d’une coudée et un quart, et pour cela il suffisait d’incliner un peu les supports qui le reliaient au châssis intérieur porté à main d’homme. Comme d’ailleurs les Xipéhuz ne savent pas franchir les obstacles abrupts, ni progresser autrement que debout, la barrière ainsi conçue était suffisante pour abriter contre leurs attaques immédiates. Assurément, ils feraient effort pour brûler ces armes nouvelles, et en plus d’un cas ils devaient y parvenir, mais comme leurs feux ne sont guère efficaces hors de portée de flèche, ils étaient forcés de se découvrir pour entreprendre cette calcination, qui, n’étant pas instantanée, permettait aussi, par des manœuvres de déplacement rapides, de s’y soustraire en grande partie.
V
LA DEUXIÈME BATAILLE
L’an du monde 22649, le onzième jour de la huitième lune. Ce jour a été livrée la seconde bataille contre les Xipéhuz, et les chefs m’ont remis le commandement suprême. Alors, j’ai divisé les peuples en trois armées. Un peu avant l’aurore, j’ai lancé quarante mille guerriers contre Kzour, armés selon le système des barrières. Cette attaque a été moins confuse que celle du septième jour. Les tribus sont entrées lentement dans la forêt, par petites troupes disposées en bon ordre, et la rencontre a commencé. Elle a été tout à l’avantage des hommes pendant la première heure, les Xipéhuz ayant été complètement déroutés par la tactique nouvelle; plus de cent des Formes ont péri, à peine vengées par la mort d’une dizaine de guerriers. Mais, la surprise passée, les Xipéhuz ont commencé de vouloir brûler les barrières. Ils ont pu, en quelques circonstances, y réussir. Une manœuvre plus dangereuse fut celle adoptée par eux vers la quatrième heure du jour: profitant de leur vélocité, des groupes de Xipéhuz, serrés les uns contre les autres, arrivaient sur les barrières, réussissaient à les renverser. Il périt de celle façon un très grand nombre d’hommes, si bien que, l’ennemi reprenant l’avantage, une partie de notre armée se désespéra.
Vers la cinquième heure, les tribus Zahelales de Khemar, de Djoh et une partie des Xisoastres et des Sahrs commencèrent la déroute. Voulant éviter une catastrophe, je dépêchai des courriers protégés par de fortes barrières pour annoncer du renfort. En même temps, je disposai la seconde armée pour l’attaque; mais, auparavant, je donnai des instructions nouvelles: c’est que les barrières devaient se maintenir par groupes aussi denses que le permettait la circulation en forêt, et se disposer en carrés compactes des qu’approchait une troupe un peu imposante de Xipéhuz, sans pour cela abandonner l’offensive.
Cela dit, je donnai le signal; en peu de temps, j’eus le bonheur de voir que la victoire revenait aux peuples coalisés. Enfin, vers le milieu du jour, un dénombrement approximatif, portant le nombre des pertes de notre armée à deux mille hommes et celles des Xipéhuz à trois cents, fit voir d’une façon décisive les progrès accomplis, et remplit toutes les âmes de confiance pour le triomphe définitif.