Mais, au même instant, il tournait la tête vers la passe de l'ouest; les trois guerriers écoutèrent, puis ils se couchèrent sur le sol:

—Ceux qui viennent là ne sont pas des aurochs! murmura Gaw.

Et Naoh affirma:

—Ce sont des mammouths!

Ils examinèrent hâtivement le site: la rivière surgissait entre la colline basaltique et une muraille de porphyre rouge où montait une saillie assez large pour admettre le passage d'un grand fauve. Les Oulhamr l'escaladèrent.

Au gouffre de la pierre, l'eau coulait dans l'ombre et la pénombre éternelles; des arbres, terrassés par l'éboulis ou arrachés par leur propre poids, s'étalaient horizontalement sur l'abîme; d'autres s'élevaient de la profondeur, minces et d'une longueur excessive, toute l'énergie perdue à hisser un bouquet de feuilles dans la région des lueurs pâles; et tous, dévorés par une mousse épaisse comme la toison des ours, étranglés par les lianes, pourris par les champignons, déployaient la patience indestructible des vaincus.

Nam aperçut le premier une caverne. Basse et peu profonde, elle se creusait irrégulièrement. Les Oulhamr n'y pénétrèrent pas tout de suite; ils la fouillèrent longtemps du regard. Enfin, Naoh précéda ses compagnons, baissant la tête et dilatant les narines: des ossements se rencontraient, avec des fragments de peau, des cornes, des bois d'élaphe, des mâchoires. L'hôte se décelait un chasseur puissant et redoutable; Naoh ne cessait d'aspirer ses émanations:

—C'est la caverne de l'Ours gris… déclara-t-il. Elle est vide depuis plus d'une lune.

Nam et Gaw ne connaissaient guère cette bête formidable, les Oulhamr rôdant aux régions que hantaient le Tigre, le Lion, l'Aurochs, le Mammouth même, mais où l'Ours gris était rare. Naoh l'avait rencontré au cours d'expéditions lointaines; il savait sa férocité, aveugle comme celle du Rhinocéros, sa force presque égale à celle du Lion Géant, son courage furieux et inextinguible. La caverne était abandonnée, soit que l'Ours y eût renoncé, soit qu'il se fût déplacé pour quelques semaines ou pour une saison, soit encore qu'il lui fût arrivé malheur à la traversée du fleuve. Persuadé que la bête ne reviendrait pas cette nuit, Naoh résolut d'occuper sa demeure. Tandis qu'il le déclarait à ses compagnons, une rumeur immense vibra le long des rocs et de la rivière: les Aurochs étaient venus! Leurs voix, puissantes comme le rugissement des lions, se heurtaient à tous les échos de l'étrange territoire.

Naoh n'écoutait pas sans trouble le bruit de ces bêtes colossales. Car l'homme chassait peu l'urus et l'aurochs. Les taureaux atteignaient une taille, une force, une agilité que leurs descendants ne devaient plus connaître; leurs poumons s'emplissaient d'un oxygène plus riche; leurs facultés étaient, sinon plus subtiles, du moins plus vives et plus lucides; ils connaissaient leur rang, ils ne craignaient les grands fauves que pour les faibles, les traînards, ou ceux qui se hasardaient solitaires dans la savane.