—Naoh est maître du Feu!
A la longue, la fièvre de son bonheur s'apaisa. Il commença de craindre le retour des Kzamms; il lui fallait emporter sa conquête. Déliant les pierres minces qu'il portait avec lui, depuis son départ du grand marécage, il se disposa à les réunir avec des brindilles, des écorces et des roseaux. Comme il furetait autour du camp, il eut une joie nouvelle: dans un repli du terrain, il venait d'apercevoir la cage où les Dévoreurs d'Hommes entretenaient le Feu.
C'était une sorte de nid en écorce, garni de pierres plates disposées avec un art grossier, patient et solide; une petite flamme y scintillait encore. Quoique Naoh sût fabriquer les cages à feu aussi bien qu'aucun homme de sa horde, il lui eût été difficile d'en faire une aussi parfaite. Il y fallait le loisir, un choix attentif des pierres, des remaniements nombreux. La cage des Kzamms était composée d'une triple couche de feuilles de schiste, maintenues extérieurement par une écorce de chêne vert; elle était reliée par des branchettes flexibles. Une fente maintenait un tirage léger.
Ces cages demandaient une vigilance incessante; il fallait défendre la flamme contre la pluie et les vents; prendre garde qu'elle ne décrût ni n'augmentât au-delà de certaines limites fixées par une expérience millénaire, et renouveler souvent l'écorce.
Naoh n'ignorait aucun des rites transmis par les ancêtres: il ranima légèrement le Feu, il imbiba la surface extérieure d'un peu d'eau puisée dans une flaque, il vérifia la fente et l'état du schiste. Avant de fuir, il s'empara des haches et des sagaies éparses, puis il jeta un dernier regard sur le camp et sur la plaine.
Deux des adversaires tournaient leurs faces roides vers les étoiles; les deux autres, malgré leurs souffrances, se tenaient immobiles, pour faire croire qu'ils étaient morts. La prudence et la loi des hommes voulaient qu'ils fussent achevés.
Naoh s'approcha de celui qui était blessé à la cuisse, et déjà il dardait sa sagaie: un étrange dégoût lui pénétra le cœur, toute haine se perdait dans la joie, et il ne put se résigner à éteindre de nouveaux souffles.
D'ailleurs, il était plus urgent d'écraser le foyer: il en éparpilla les tisons, à l'aide d'une des massues laissées par les vaincus, il les réduisit en fragments trop menus pour durer jusqu'au retour des guerriers, puis, entravant les blessés dans des roseaux et des branches, il cria:
—Les Kzamms n'ont pas voulu donner un tison au fils du Léopard et les Kzamms n'ont plus de Feu. Ils rôderont dans la nuit et dans le froid, jusqu'à ce qu'ils aient rejoint leur horde!… Ainsi les Oulhamr sont devenus plus forts que les Kzamms!
Naoh se retrouva seul au pied du tertre où Nam et Gaw devaient le rejoindre. Il ne s'en étonna point: les jeunes guerriers avaient dû faire de vastes détours devant leurs poursuivants…