—Nam veillera sur le Feu comme sur sa propre vie! répondit fortement le jeune nomade.

Il ajouta avec fierté:

—Nam sait entretenir la flamme! Sa mère le lui a enseigné lorsqu'il était aussi petit qu'un louveteau.

—C'est bien. Si Naoh n'est pas revenu quand le soleil sera à la hauteur des peupliers, Nam se réfugiera auprès des mammouths… et, si Naoh n'est pas revenu avant la fin du jour, Nam fuira seul vers le pays de chasse des Oulhamr.

Il s'éloigna; toute sa chair vibrait de détresse, et maintes fois il se retourna vers la silhouette déclinante de Nam, vers la petite cage du Feu, dont il se figurait voir encore la faible lumière, alors qu'elle était déjà confondue avec le clair de lune.

VI
LA RECHERCHE DE GAW

Pour retrouver la piste de Gaw, il lui fallait retourner d'abord vers le camp des Dévoreurs d'Hommes. Il marchait plus lentement. Son épaule brûlait sous les feuilles de saule qu'il y avait pressées; sa tête bourdonnait: il sentait une douleur à l'endroit où l'avait atteint la massue, et il éprouvait une grande mélancolie à voir que, après la conquête du Feu, sa tâche demeurait aussi rude et aussi incertaine. Il arriva ainsi au tournant de la même fresnaie d'où, avec ses jeunes hommes, il avait aperçu la halte des Kzamms. Alors, un brasier rouge y éteignait la lueur de la lune montante; maintenant, le camp était morne, les braises, dispersées par Naoh, s'étaient toutes éteintes, l'argenture nocturne se posait sur l'immobilité des hommes et des choses; on n'entendait que la plainte intermittente d'un blessé.

Naoh, ayant consulté chacun de ses sens, eut la certitude que les poursuivants n'étaient pas revenus. Il marcha vers le camp: les plaintes du blessé cessèrent; il sembla n'y avoir plus là que des cadavres. D'ailleurs, il ne s'attarda pas; il marcha dans la direction par où Gaw avait fui tout d'abord, et il retrouva la piste. D'abord facile à suivre, accompagnée qu'elle était par les traces nombreuses des Kzamms, et presque en ligne droite, elle s'infléchissait par la suite, tournait entre des mamelons, revenait sur elle-même, traversait des broussailles. Une mare la coupait brusquement: Naoh ne la ressaisit qu'au tournant de la rive, humide maintenant, comme si Gaw et les autres eussent été trempés dans l'eau.

Devant un bois de sycomores, les Kzamms avaient dû se diviser en plusieurs bandes. Naoh réussit toutefois à démêler la direction favorable et marcha pendant trois ou quatre mille coudées encore. Mais alors il dut s'arrêter. De gros nuages engloutissaient la lune, l'aube ne se décelait pas encore. Le fils du Léopard s'assit au pied d'un sycomore qui croissait depuis dix générations d'hommes. Les fauves avaient fini leur chasse, les animaux diurnes ne bougeaient pas encore, cachés dans la terre, les fourrés, les trous des arbres, ou parmi les ramures.

Naoh se reposa; quelques gouttes du temps éternel s'écoulèrent à travers la vie fugitive du bois. Puis une blancheur froide commença à se répandre de cime en cime. L'aube d'automne, appesantie et morte, effleurait les feuilles débiles et les nids ruineux, poussant devant elle une petite brise qui semblait le soupir des sycomores. Naoh, debout devant la lumière, encore pâle comme la cendre blanche d'un foyer, mangea un morceau de chair séchée, se pencha sur le sol, et se remit à suivre la piste. Elle le guida pendant des milliers de coudées. Sortie du bois, elle traversa une plaine de sable où l'herbe était rare et les arbrisseaux rabougris; elle tourna parmi des terres où les roseaux rouges pourrissaient au bord des mares; elle monta une colline et s'engagea parmi des mamelons; elle s'arrêta enfin au bord d'une rivière que Gaw, certainement, avait franchie. Naoh la franchit à son tour et, après de longues démarches, découvrit que deux pistes de Kzamms convergeaient: Gaw pouvait être cerné!