Il s'était appuyé contre une des défenses du mammouth; la bête, pressentant son trouble et la gravité de ses desseins, l'écoutait, immobile.
Puis elle balança lentement sa tête pesante, elle se remit en route pour guider le troupeau qui continuait à suivre la rive. Naoh pensa que c'était la réponse du colosse. Il se dit:
—Les mammouths ont besoin des eaux… Les Oulhamr aussi préféreraient aller avec le fleuve…
La nécessité était devant lui. Il poussa un long soupir et appela ses compagnons. Puis, ayant vu disparaître la fin du troupeau, il monta sur un tertre. Il contemplait, au loin, le chef qui l'avait accueilli et sauvé des Kzamms. Sa poitrine était grosse; la douleur et la crainte l'habitaient; et, dirigeant les yeux, au Nord Occident, sur la steppe et la brousse d'automne, il sentit sa faiblesse d'homme, son cœur s'éleva plein de tendresse vers les mammouths et vers leur force.
TROISIÈME PARTIE
I
LES NAINS ROUGES
Il y eut de grandes pluies. Naoh, Nam et Gaw s'embourbèrent dans des terres inondées, errèrent sous des ramures pourries, franchirent des cimes et se reposèrent à l'abri des branchages, aux creux des rochers, dans les fissures du sol. C'était le temps des champignons. Tous trois, sachant qu'ils sont perfides et peuvent tuer un homme aussi sûrement que le venin des serpents, ne mangeaient que ceux dont les vieillards leur avaient enseigné la forme et la nuance. Ils les discernaient aussi par l'odeur. Lorsque la chair manquait, ils allaient, selon les lieux et les altitudes, à la découverte des cèpes, des chanterelles, des morilles, des mousserons et des coulemelles. Ils les poursuivaient à l'ombre des futaies humides, parmi les chênes ruisselants, les ormes dévorés de mousses, les sycomores rouillés, sur les plantes visqueuses, dans la léthargie des combes, sous le surplomb des schistes, des gneiss et des porphyres.
Maintenant qu'ils avaient conquis le Feu, ils pouvaient les faire cuire, embrochés à des ramilles ou exposés sur des pierres et même sur l'argile. Ils faisaient aussi rôtir des glands et des racines, parfois des châtaignes, croquaient des faînes et des noyaux, tiraient des sèves douces aux érables.
Le Feu était leur joie et leur peine. Par les ouragans ou les pluies torrentielles, ils le défendaient avec ruse et acharnement. Quelquefois, lorsque l'eau coulait trop épaisse et trop opiniâtre, un abri devenait nécessaire; s'il n'était offert ni par les rocs, ni par les arbres, ni par le sol, il leur fallait le creuser ou le construire. Ainsi perdaient-ils beaucoup de jours. Ils en perdaient aussi à contourner les obstacles. Pour avoir voulu couper au plus droit, peut-être avaient-ils allongé leur voyage. Ils l'ignoraient, ils marchaient vers le pays des Oulhamr, au fil de l'instinct et en se rapportant au soleil qui donnait des indications grossières mais incessantes.
Ils parvinrent au bord d'une terre de sable, entrecoupée de granit et de basalte. Elle semblait barrer tout le Nord-Occident, chenue, misérable et menaçante. Parfois, elle produisait un peu d'herbe dure; quelques pins tiraient des dunes une vie pénible; les lichens mordaient la pierre et pendillaient en toisons pâles; un lièvre fiévreux, une antilope rabougrie filaient au flanc des collines ou dans les détroits des mamelons. La pluie devenait plus rare; des nuages maigres roulaient avec les grues, les oies et les bécasses.