—Aucun de vous ne reverra le Grand Marécage!

Tous deux se turent. Naoh comparait, avec un frisson, les torses minces de Nam et de Gaw aux structures effrayantes des fils de l'Aurochs. Pourtant, ne remportait-il pas le premier avantage? Car, si Nam était blessé, un des trois frères était incapable de poursuivre un ennemi.

Le sang coulait du bras de Nam. Le chef y appliqua les cendres du foyer et le recouvrit d'herbes. Puis, tandis que ses yeux veillaient, il se demanda comment il allait combattre. Il ne fallait pas espérer surprendre la vigilance d'Aghoo et de ses frères. Leurs sens étaient parfaits, leurs corps infatigables. Ils avaient la force, la ruse, l'adresse et l'agilité; un peu moins rapides que Nam ou Gaw, ils les dépassaient par le souffle. Seul, le fils du Léopard, plus vite dans le premier élan, leur était égal par l'endurance.

La situation se peignait par fragments dans la tête du chef, et, rattachant ces fragments, l'instinct leur donnait une cohérence. Naoh voyait ainsi les péripéties de la fuite et du combat; il était déjà tout action tandis qu'il demeurait encore accroupi dans la lueur cuivreuse. Il se leva enfin; un sourire de ruse passa sur ses paupières; son pied grattait la terre comme le sabot d'un taureau. D'abord, il fallait éteindre le foyer, afin que, même vainqueurs, les fils de l'Aurochs n'eussent ni Gammla ni la rançon. Naoh jeta dans la rivière les plus gros brandons; aidé par ses compagnons, il tua le Feu avec de la terre et des pierres. Il ne garda en vie que la faible flamme d'une des cages. Ensuite, il organisa de nouveau la descente. Cette fois, Gaw devait ouvrir la marche. A deux hauteurs d'homme, il s'arrêterait sur une saillie assez large pour s'y tenir en équilibre et lancer des sagaies.

Le jeune Oulhamr obéit rapidement.

Quand il parvint au but assigné, il poussa un cri léger pour avertir le chef.

Les fils de l'Aurochs s'étaient mis en bataille. Aghoo faisait face au roc, le harpon au poing; le blessé, debout contre un arbuste, tenait prêtes ses armes, et le troisième frère, Roukh-aux-Bras-Rouges, moins éloigné que les autres, allait et venait circulairement. Debout sur une avancée de la plate-forme, Naoh tantôt se penchait vers la plaine et tantôt brandissait une sagaie. Il saisit le moment où Roukh était le plus proche, pour lancer l'arme. Elle franchit un espace qui étonna le fils de l'Aurochs, mais il s'en fallait de cinq longueurs d'homme qu'elle ne l'atteignît. Une pierre que Naoh lança ensuite retomba à une distance moindre. Roukh poussa un cri de sarcasme:

—Le fils du Léopard est aveugle et stupide.

Plein de mépris, il éleva son bras droit qu'armait la massue. D'un geste furtif, Naoh saisit une arme préparée: c'était un de ces propulseurs dont il avait appris l'usage dans la horde des Wah. Il lui imprima une rotation rapide. Roukh, assuré que c'était un geste de menace, se remit en marche avec un ricanement. Comme il ne regardait plus le roc de face, la lueur était incertaine et il ne vit pas venir le trait. Quand il l'aperçut, il était trop tard: sa main se trouva percée à l'endroit où le pouce se joint aux autres doigts. Avec un cri de rage, il lâcha sa massue…

Alors, une grande stupeur saisit Aghoo et ses frères. La portée qu'avait atteinte Naoh dépassait de loin leur prévision. Et sentant leur force décrue devant une ruse mystérieuse, tous trois reculèrent: Roukh n'avait pu ressaisir sa massue que de la main gauche.