Ils s’entre-regardèrent avec un air sournois et étonné. Puis, l’un d’eux, trapu, une face d’assassin, répondit:
—Vous êtes bien honnête.
Et il entra, tout de suite suivi par les trois autres. Ce moment aurait dû être effroyable. Pourtant, je ne crois pas, ni par un seul geste, ni même par un mouvement de physionomie, avoir trahi la moindre inquiétude. Le sentiment de la fatalité m’apaisait. Aucun mahométan, j’en suis sûr, n’a jamais connu plus pleinement que moi à cette minute, l’acceptation de l’inévitable. J’indiquai aux hommes des patères pour suspendre leurs chapeaux, et je remarquai, alors seulement, que deux de mes hôtes portaient un petit sac de toile: évidemment les sacs aux outils...
—Vous avez peut-être faim? fis-je avec rondeur. Je n’ai malheureusement pas grand’chose à vous offrir: du pain, un reste de rôti, quelques tranches de jambon, deux ou trois bouteilles de vin...
L’homme à tête d’assassin me considéra avec attention; puis il grommela:
—On vous remercie! On sera très content de ce qu’y a.
Déjà, je les avais introduits dans la salle à manger, et je sortais du buffet les provisions annoncées. Les survenants s’assirent d’un air embarrassé. Il y en avait un long, à moitié chauve, avec des canines de loup et des yeux jaunes, qui soufflait du nez. Un petit, l’épaule droite plus haute que l’autre, un museau de rat, dardait de toutes parts un regard soupçonneux. Le troisième montrait une face énorme, un mufle d’hippopotame aux babines en biftecks. Enfin, le dernier, le plus sinistre, le seul qui eût parlé jusque-là, exhibait deux vastes pattes et un visage carré, aux pommettes en cônes, aux maxillaires saillants. Ils eurent deux ou trois fois des gestes suspects, aussitôt réprimés. L’homme à tête d’assassin dit, péremptoire:
—On ne vous prive pas?
—J’aurais seulement voulu qu’il y eût davantage, ripostai-je.
—Alors, mangeons, dit-il sévèrement aux camarades... On a beaucoup marché, on a faim.